AVERTISSEMENT VII
Cette moisson, on peut s'y attendre, n'est pas très abondante. Une fois la Ligue achéenne dissoute et la Grèce « a/franchie », c'est-à-dire désagrégée, rendue à ses instincts particularistes et libre de sommeiller sous Vœil vigilant des Romains, le pays s'appauvrit et se dépeuple, la vie s'y fait monotone, les incidents remplacent les événements^ et quelques anecdotes, mêlées à des séries de jeux et de concours, constituent souvent toute la chronique de plus cTune cité jadis célèbre. De temps à autre passe une tourmente, qui laisserait les Hellènes assez indifférents s'ils n'étaient plus ou moins victimes de ces querelles qui se vident sur leur territoire. C'est la guerre contre Antiochus, puis le formidable ébranlement des guen^es civiles, cToù sort le régime impérial. Le nouvel ordre de choses apporte et impose à PBellade une paix profonde, ce que M. Hertzberg appelle, non sans ironie, une vie « idyllique » . la vie des peuples qui n'ont plus d'histoire.
Et pourtant, la Grèce n'est pas une province comme une autre. Elle est devenue une sorte de Terre-Sainte, un lieu de pèlerinage où l'élite intellectuelle des peuples « hellénisés- » vient rendre hommage au passé et réchauffer le cidte des souvenirs. Protégés par t ombre de leurs grands ancêtres, les Hellènes continuent à 'Subjuguer leurs vainqueurs. Les écoles grecques, rUniversité d'Athènes surtout, forment et marquent de leur empreinte les classes dirigeantes de Vempire. Peu à peu, la langue grecque, qui déjà régnait presque sam partage dans le domaine des lettres et des sciences, envahit les bureaux et les prétoires. Il se trouve qu'en fin de compte, dans Puniverselle décadence, la civilisation grecque a vieilli moins vite que la culture romaine. Enfiyi, la reva7iche est complète ; le centre administratif du inonde méditerranéen est transporté en Orient; C empire romain devient t empire grec. C'est en Grèce aussi que se poursuit et s'achève le grand duel engagé entre Pu hellénisme » religieux, c'est-à-dire le vieux polythéisme cuirassé d^ exégèse savante, et la foi du Christ. Les champions sont de part et d'autre sortis des écoles grecques, et le christianisme ne triomphe qu'en prenant à son compte une bonne part du bagage philosophique de ses adversaires. Justinieji pouvait fermer r école d'Athènes et imposer silence aux néopla-
\1II AVERnSSEMEXT
tofêiciem ; il y avait lotigtemps que le concile de Nicée avait assuré à la théorie du Logos et des hypostases divines un asile inviolable.
Mais je m'aperçois que je risque ici de dépasser le cadre sévère dans lequel s'' est enfermé notre auteur. M. Hertzberg, qui a consacré le troisième volume tout entier à la peinture minutieuse de la vie universitaire en Grèce, laisse se dégager lentement des recherches de détail ces idées générales, sans y insister, sans forcer F attention du lecteur. L'a objectivité», autrement dit la neutralité bienveillante dont il s* est fait une règle absolue, le retient en dehors de toutes les mêlées d*opinions et à F écart de tous les systèmes; il aime mieux dénombrer que classer, décrire qu'analyser, raconter que disserter. Que ceux qui cherchent die préférence dans t histoire la marque personnelle de r historien, ceux qui ne la goûtent pas sans aperçus hardis et sans morceaux (f éclata se le tiennent pour dit. Dans cet ouvrage^ comme dans les monographies qui lui assurent parmi les érucUts un rang des plus honorables *, le docte professeur de Halle ti'a
*) Je ne crois pas inutile de donner ici ane liste des ouvrages de M. Hbrtzberg; elle montrera que ce laborieux érudit, qui enseigne depuis 1860 à l'Université de Halle, a consacré à Thistoire de la Grèce la meilleure part de son temps.
De rébus Graecorum inde ah Achaici foederis irUeritu usque ad Antoninorum aetatem. Halis Sax., 1851.
Akibiades, der Staatsmann und Feldherr. Halle, 1853.
Da$ Leben des Kônigs Agesilaos II von Sparta, nach den Quellen dargestellt. Halle, 1856.
DieGeschichteder Messenischen KriegefMchPausanias, Halle, 1861.
Der Feldzug der 40000 Griechen, nach Xenophons Anabasis dargestellt, Halle, 1861.
Die asiatischen FeHzùge Alexanders des Grossen,nach den Quellen darge^ stelU. Halle, 1864.
Trs^aux insérés dans VAllgemeine Encyclopddie de Ersch et Gruber: Geschichte AUgriechenlands bis zum Beginn des MUtelalters (Allgem. Encyl., Bd. LXXX. Leipzig, 1862). — Geschichte der Neugriecfien im XIX^^" Jahrhundert (Allgem. Encycl., Bd. LXXXVII. Leipzig:, 1869). —Geschichte des GrossbritannischenReichs (Allgem. Encyl., Bd. XGll-XGIII. Leipzig, 1871),
Die Geschichte Griechenlands unter der Herrschafl der Rome r, 3 vol. in -8, Halle, 1866-1875. G*est l'ouvrage dont nous donnons la traduction. Le tome I, Von Flamininus bis Augustus, a paru en 1866; le tome H, Von Au-gustus bis auf Septimius Severus^ en 1868. Le tome UI, publié en 1875, a un sous-titre spécial: Der Untergang des Hellenismus und die Universitàt Athen.
Rom und Kônig Pyrrhos. Halle, 1871.
Die Feldzùge der Rômer in Deutschland. Halle, 1872.
Geschichte Griechenlands seit dem Absterben des antiken Lebens bis zur
AVERTISSEMENT ÏX
voulu être qu'un annaliste fidèle, consciencieux jusqu'au scrupule, par tout préoccupé d'incorporer dans la trame de so7i récit tous les textes dont P érudition dispose, de les indiquer dans ses notes et de signaler au lecteur les travaux de tous ceux qui les ont colligés ou maniés avant lui. Cette allure prudente et réservée contraste autant avec les façons tranchantes de Droysen que celles-ci avec la gravité harmonieuse et sereine de Cdrtids. Mais, cette fois encore, fy vois plutôt un avantage qu'un inconvénient. Il ne me déplaît pas que le ton change avec fauteur, et Fauteur avec le sujet ; que fon nous parle du temps où Plutarque fut presque un grand homme dans un autre style que de la grande épopée militaire d!* Alexandre, et que le héros macédonien n'ait pas été loué par la même bouche que Solon ou Périclis. Chacun des trois auteurs que nous rapprochons ainsi a obéi, en somme, à ses affinités électives, et il n'est pas mauvais que F on s'en aperçoive.
Nous aurions pu suivre plus loin M. Hertzberg, quiy dans un ouvrage récent, a continué jusqu'à l'époque contemporaine r histoire de rHellade. Mais ce précis rapide et destiné au grand public ne se raccorderait pas sans disparate à notre collection, et d ailleurs je tiens à ne pas dépasser les limites de F histoire ancienne :
hic cœslus artemque repono.
// me reste à rendre hommage aux collaborateurs qui, sous ma direction à peu près yiominalcy ont bien voulu se charger de traduire F ouvrage de ilf. Hertzberg. Deux Centre eux ne sont plus des viconnuspour nos lecteurs. M. E. Scheurer, professeur à la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand, quia traduit cepre-
Gegenwart (c'est-à-dire jusqu'en 1878). 4 vol. in-8, el un Supplément contenant rindex, Gotha, 1876-1879. L'ouvrage fait partie de la Geschichte der europàischen^taaten, publiée sous la direction de Heeren, Ukert et Giesebrecht.
Geschichte der Perserkriegen, nach den Quellen erzahlt. Halle, 1877.
Puis viennent trois ouvrages faisant partie de VAllaemeine Geschichte m einzelnen Darstellungen, publiée sous la direction de W. Oncken : Geschichte von Hellas und Rom, 2 vol., Berlin, 1879-1880. — Geschichte des rômischen Kaiserreichs, Berlin, 1880-1882. — Geschichte der Byzantiner und des Osmanischen Reiches. Berlin, 1882-1884.
Grieehische Geschichte bis zum Jahre 397 n. Chr. in kùrzerer Fassung. Halle, 1884.
Athen, historisch-topographisch dargestellt, mit einem Plane von Athen. Halle, 1885.
X AVERTISSKMHNT
mier volume ^ avait déjà signé le tome III de THisloire Grecque de E. CuRTius. M. P. HvsciîAfiD, professeur au Lycée de Vafives, a des droits tout partisuliers à. ma gratitude. Il a été un de mes premiers auxiliaires {voy. /* Avertissement du tome II do CuRTius) ; traducteur du tome V de l'Histoire Grecque, de la seconde moitié du tome II de THistoire de rHellénisme, il n'a cessé, depuis tantôt six a7is, de m^ encourager par une aide efficace, rrC accordant par surcroît une amitié qui survivra à notre collaboration. C^ est lui quiy fidèle jusqii*au bout à notre entreprise, s'est chargé du troisième et dernier volume de /'Histoire de la Grèce sous la domination des Romains. La traduction du deuxième volume est l'œuvre de M, E. deLieb- HABER, agrégé de f Université, un lettré que P Université finira, je t espère, par enlever à la carrière administrative.
Avec de tels collaborateurs, j'ai cru devoir borner mon rôle à la correction matérielle des épreuves. Je ne cherche plus, comme autrefois, à obtenir, dans le cours dune traduction répartie eîitre plusieurs mains, ^me parfaite uniformité de ton et de style. Un pareil zèle pouvait ne pas sembler excessif quand il s'agissait de reproduire, en un décalque fidèle, P œuvre de E. Curtius, dont je voulais faire apprécier jusqu'au mérite littéraire. Ce souci me préoccupait déjà moins durant la publication de /'Histoire de l'Hellénisme. Ici , trop do scrupule m'a paru hors de propos. J'ai donc laissé chaque traducteur libre de concilier à sa manière l'interprétation du texte avec les exigences de notre langue. M. Hertzberg, qui connaît par expérience les difficultés de ce genre de travail * , pourra se convaincre qtCaucim d'eux lïa cédé à la tentation d! adapter au lieu de traduire. Je ne voudrais à aucun prix signer ou contresigner une w traduction libre » comme nous e7i avons quelques-unes en France ;sil est commode de traduire librement, il est encore bien plus simple de ne pasHraduire du tout et de laisser à leur pays d origine les ouvrages auxquels on trouve wi goût de terroir trop déplaisant.
*) M. Hertzbbrq a entrepris en Allemagne la traduction de VHistoirt (les Romains de M. Duruy, et de VHistoire d^ l'art dans l'antiquité, de MM. Pbhrot et Chipiez.
WKRTIS.SEMEXT XI
On remarquera cependant, en comparant notre édition au texte allemand, un certain nombre de retouches et d'additions. Elles sont toutes de la main de M. Hertzberg, qui a bie7i voulu revoir à notre intention ses trois volumes et les mettre au courant des progrès les plus récents de la science. Ces remaniemetits portent presque toujours sur des points de détail^ mais ils sont assez multipliés pour que notre traduction puisse être considérée comme une deuxième édition de f ouvrage.
Dans r original allemand, chaque volume se termine par un Index ; la précaution de Fauteur se comprend si F on songe ' qu'il s'est écoulé près de dix ans entre la publication du premier volume et celle du dernier. Ces trois « registres » seront fusionnés en un seul Index placé à la fin du tome III. Je compte m^me, si Fauteur riy voit pas d! inconvénient, ajouter à ce tome /// une Table Chronologique analogue à celle que j^ ai dressée pour THistoire de rHellénisme, et, qui sait? peut- être un Supplément bibliographique. Le mieux n'est pas toujours F ennemi du bien.
Du reste, F accueil fait aux deux premières parties de notre trilogie Curtius-Droysen-IIertzberg par la jeunesse studieuse — par F Association pour F encouragement des Études grecques et par F Académie Française, qui nous a décerné en 1886 le prix Langlois — me persuade de plus en plus que F œuvre est utile et que les armées de travail collectif qxFelle a exigées ri auront pas été du temps perdu.
A. Bouché-Leclercq.