TIBÈRE ET LE CULTE DES EMPEREURS
et la soif de jouissances; une imprudente servilité, traditionnelle et toujours croissante, qu'avaient rencontrée les dominateurs helléniques et que rencontraient maintenant depuis longtemps les dominateurs romains — servilité avec laquelle savait s'allier la froide ironie des philosophes, en face des nouvelles u divinités » de ce genre, — autant de causes qui, chaque jour, ouvraient cette voie plus large. Après le règne d'Auguste, on ne vit jamais les Grecs et demi-Grecs attendre la consécration officielle des empereurs. Le plus cruel despote qui, à Rome même^ n'obtenait pas l'apothéose après sa mort, comme le prince fier ou raisonnable qui se détournait avec dégoût de cette servilité sans mesure, tous^, dans les provinces de langue grecque, y compris souvent les dames de leur famille, furent, de leur vivant déjà, au moins dans d'emphatiques inscriptions laudatives, célébrés et adorés comme des divinités \ Il convient d'ailleurs de le reconnaître, la connaissance du caractère et des idées de chaque empereur en particulier produisit, ici encore, cet effet, que cette race esclave et dégénérée resserra plus ou moins, suivant les circonstances, les bornes de son indiscrétion.
Par le fait, le peuple faisait ici au-devant des Césars plus de la moitié du chemin. Le rigide Tibère, qui, avec tous les côtés fâcheux de son caractère, possédait pourtant encore assez d'orgueilleuse dignité et un sentiment moral assez sérieux pour refuser des honneurs de cette espèce ; qui tint sans doute rigoureusement la main à ce que le culte du « divin Auguste ■ » ne se perdit point, mais qui proscrivit avec toute la sévérité possible^ de tels hommages à sa propre personne, et qui^ d'ailleurs,
^) L. Ross, Griechische Inselreisen, t. II, p. 19, rappelle à celte occasion que^ indépendamment d'anciennes identifications avec des dieux de Grecs qui avaient rendu des services, comme, par exemple, de Pliilopœmen et d'Aratos avec Zeus (Keil, Anal. Epigr., p. 16. 22. 29. 54), c'était une habitude très Répandue chez les anciens Grecs (notamment dans les îles, comme Théra, Bôgkh, C. I. 6r., II, no 2467-2473; Bursian, Geogr. von Griechenland, II, p. 525 sqq., et à Anaphé encore au temps d'Auguste, Ross, op. cit., I, p. 183), comme aussi en Béotie et en Laconic, d'honorer après leur mort comme des héros tantôt les rejetons des familles régnantes, tantôt aussi, par un pur sentiment de piété, ceux qu'on avait aimés.
2) Cf. Tacit., Ann. IV, 36. 37 sqq. Dio Cass., LVII, 24. Preller, p. 777.
3) Cf. Tacit., IV, 37 sqq. Sueton., Tiber., c. 26. Dio Cass., LVII, 9.
16 LE CULTE DE DRUSUb A ATHÈNES
tombé finalement dans une impopularité profonde, ne fut pas, après sa mort^ consacré par le Sénat * ; Tibère ne put pourtant pas se défendre complètement de cette importune servilité. Il lui fallut consentir à ce que, en l'an 26, les Grecs d'Asie, qu'il avait tirés de leur misère en l'an 17 après un effroyable tremblement de terre (voy. ci-après, p. 30,) et qu'il avait ensuite protégés en punissant sévèrement les crimes de plus d'un fonctionnaire romain (en l'an 22 et 23), élevassent à Smyrne un temple en son honneur, en l'honneur de Livie et du Sénat ^. Il ne put pas empêcher que, quelque temps après, un riche particulier grec de Cypre, du nom d'Adrastos Philocaesar fils d'Adrastos, n'élevât à ses propres frais, dans le gymnase de Lapéthos, en l'honneur du dieu « Tibère », un temple qui fut consacré Tan 29 après J.-C. \ Encore moins fulil possible d'empêcher que les provinciaux grecs se répandissent en démonstrations et adorassent comme des dieux les autres membres, hommes et femmes, de la famille des Césars. C'estainsique nousvoyons notamment les Athénienss'abaisscr au point de fonder, en Fan 15 après J.-C, un culte spécial — c'est du moins ce qui est généralement admis — en l'honneur du jeune Drusus, fils et héritier présomptif de Tibère; et vraisemblablement, pendant toute la vie de ce jeune homme (c'està-dire jusqu'en l'an 23), sans que cela ait guère pu se prolonger beaucoup au delà de la mort de Tibère, les archontes
1) Cf. SuETON., Calig., c. 15, et voy. Keil, SylL Inscr. Boeot., p. 12i . Begker-Marquardt, Rom. Altcrth., t. H, p. 426 et suiv. — Il est vrai que Tibère lui-même (Philostrat., Vit. ApolL Tyan., I, 15), par la manière dont il appliquait les lois de majesté, poussa les choses au point que ses statues passaient pour plus saintes et plus inviolables que « Zeus à Olympic » lui-même.
') V. plus bas et cf. Tagit., A?in., IV, 15. 37. 55. 56. (Tibère honoré comme Osoç dans des inscriptions, cf. Bockh, C. I. Gr., vol. II, n° 2087. 2177 et 2461, avec les remarques sur le n° 2056 g, 3, p. 998 a et sur le n" 2442, 3, p. 1081 a. Preller, p. 792).
3) C'est ce qui résulte de l'inscription déjà citée d'Achéropithi; v. Sauppe, ibid., p. 130 et suiv., et v. aussi Leutsch, dans le Philologus, XXIII [1866], p. 750 et 754. Les Cypriotes ont beaucoup honoré Tibère et sa famille en général ; Bockh, C. L Gr.., vol. Il, n" 2630. Culte de Tibère à Nysa, BôcRH, C. i. Gr., vol. II, n. 2943. A Antioche, Tibère était honoré sous la forme de Zeus Olympien, comme l'établissent, d'après des médailles, G. 0. ■ MuLLER, An%. Antioch., 284 etKAvsER ad Philostrat. Vit. ApolL Tyan.j p. 178.