GERMANICUS EN GRÈCE
Étant donné de pareilles dispositions, les membres de la famille impériale qui mettaient le pied sur le sol de la Grèce étaient naturellement aussi reçus avec un raffinement d'honneurs et avec tout l'art de la flatterie, comme les seuls Hellènes la savaient manier. De pareils hommages furent en particulier rendus au jeune César Germanicus, fils du noble Drusus (frère de Tibère), lorsque ce jeune général, le prince le plus aimable et Tesprit le plus élevé de la famille Julia Claudia, parcourut une grande partie de la Grèce dans les premiers mois de l'an 18 après J.-C, lors de son voyage dans les provinces orientales qui lui avaient été assignées avec une mission extraordinaire et des pouvoirs illimités. Le jeune prince parut d'abord dans les cantons nord-ouest de l'Achaïe ; il visita en premier lieu, au mois de janvier de Tan 18 après J.-C, la ville de Nicopolis, la création, alors en pleine prospérité, de son grand-père par alliance Octavien Auguste, où il commença son second consulat; puis les rivages d'Actium, où Octavien avait remporté
il, Métrodore, archonte du temps de Claude, connu par les inscriptions (BocKH, n» 266), ne porte pas ce titre de prêtre de Drusus.
Ce qui peut assurément militer en faveur de l'opinion de Keil, c'est que ces hommages serviles répugnaient beaucoup à Tibère, et qu'il ne voyait pas avec plaisir ces marques d'honneur, même lorsqu'elles s'adressaient à sa mère Livie. S'il s'agissait réellement à Athènes de Drusus FAncien, la longue durée de ce culte est alors assurément très compréhensible: d'une part, en effet, il touchait de très près à celui d'Auguste ; d'autre part, l'empereur Claude à son avènement non seulement divinisa sa grand-mère Livie, mais encore il institua en mémoire de ses parents, de Drusus, dont nous parlons, et d'Antonia la jeune, des sacrifices et des jeux solennels. Considéré en lui-même, le culte, de son vivant, du jeune héritier présomptil Drusus, célébré d'ailleurs dans des inscriptions athéniennes (par exemple, BbcKH, C. I. Gi\, no8 317. 318), ne pouvait naturellement être en aucune façon un objet d'étonnement ; n'existait-il pas à Cypre, suivant toutes les apparences, un culte de Drusus le jeune et de ses fils (cf. Bockh, C. I. Gr., II, n° 2360) et, dans les provinces de langue grecque, n'était-il pas devenu habituel d'élever des temples même aux gouverneurs romains dans leurs provinces et de fonder des jeux en leur honneur? Cf. entre autres les Luculléennes à Cyzique, Krause, Neocor., pag. 10, et Sueton,, Octavian. c. 52 init. C'est ainsi, par exemple, qu'à Mylasa en Carie il avait été fondé en l'honneur de Gaius Marins Censorinus (consul de l'année 8 av. J.-C.) divinisé des jeux solennels appelés Censorinéens, à raison en tout cas de son proconsulat en Asie. Bogkh, C. I. Gr,, vol. II, n*' 2698 h et voy. Nipperdey, ad Tacit., Ann., III., 55. Le grand Agrippa, pendant son séjour à Lesbos (t. I., p. 488), avait aussi été honoré comme « dieu » (Bockh, G, 1. Gr., vol. II, n° 2176).
GERMANICUS If)
sur Antoine, le grand-përe de Germanicus du CO té maternel, une victoire capitale dansThistoire dumonde \ Les Athéniens furent ravis de l'affabilité de ce prince, ami bienveillant des Hellènes, admirateur de leur gloire passée, de leur littérature, de leurs antiquités, attentif à respecter les privilèges de la république athénienne « fédérée », et qui entrait dans la ville de Périclès sans la pompe redoutable d'un prince et d'un général romain, n'ayant pour cortège qu\m seul licteur. Dans la suite de son voyage, Germanicus passa également par FEubée; c'est dans Tîle de Lesbos, appartenant déjà à la province d'Asie, que son épouse Agrippine, la fidèle compagne de tous ses voyages^ lui donna Julie, leur dernier enfant. Les Mityléniens, qui paraissent avoir déployé dans ces sortes de choses un zèle tout particulier, saisirent immédiatement l'occasion de célébrer ce mémorable événement en frappant des médailles sur lesquelles étaient représentées les effigies du « dieu » Germanicus et de la « déesse » Agrippine ; et la féconde Agrippine fut désormais, à Lesbos et dans TËolie, adorée comme « Démêler Garpophoros ^ ».
Le grand intérêt que Germanicus portait au monde hellénique le détermina à visiter également les villes grecques de la ïhrace, Périnthe et l'orgueilleuse Byzance. Un temps défavorable rendit impossible le voyage aux sanctuaires de Samothrace; le prince se dédommagea en visitant les fameuses
<) Cf. aussi BôcKH, G. I. Gr., vol. I, n° 315 sqq. , eiRhein. Mus., XVlll, p. 60.' Un camée, sur lequel on prétend reconnaître Agrippine sous la forme de Démêler et à côté d'elle Germanicus, est considéré comme un monument delà sympathie des Athéniens. Mongez, Iconogr. rom., p. 135 sqq. ; pi. 24, no 3.
2) EcvLHEL y Doctrin. Num., vol. Il, p. 503; VI, p. 200 sqq.; Mionnet, Descr., t. III, p. 49, n» 122; SuppL, t. VI, pag. 65, n» 88 sqq. ; Bôckh, G. L, Gr., vol. II, no« 2175. 2183. 3528, et p. 603, et voy. Bergmann, De Asia Romanor. provincia, p. 29. — Germanicus, et Drusus, fils de Tibère (BocKH, I, p. 865), honorés sur des médailles d'Asie comme ôso'i otXa6£>.?o\ ;. Bôckh, vol. I, p. 313 ; Lehmann, Glaudius u. Nero, t. I, liv. 4, p. 7, no 58 et suiv. ; cf. i aussi G. 0. Muller, Be GermanicoTriptolemo da.ns les Ann, d, Inst. Arch. XI, p. 78 et suiv. — Autres inscriptions encore en l'honneur de Germanicus et d'Agrippine, voy. Bockh, vol. I, n"** 1300. 1301 (à Sparte); vol. II, n° 1879 (à Corcyre) et voy. Conze, Lesbos, p. 30; Ross, Archaol. Aufsàtze, t. II, p. 473, mentionne également pour Hypata en Thessalie une inscription en Thonneur de Germanicus, émanée du fils d'un certain Phstarchos, et l'hospitalité qu'il lui avait donnée.
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antiquités dllion et plusieurs localités d'Asie, que la piété avait consacrées. Partout il avait gagné les sympathies des Hellènes, non seulement par son amabilité personnelle, mais encore par le zèle avec lequel il s'attachait à aplanir les différends entre les provinciaux grecs, à empêcher l'oppression qu'exerçaient les fonctionnaires (et sans doute aussi par les nombreux bienfaits qu'il répandit dans la partie de l'Asie récemment éprouvée par un formidable tremblement de terre'). D'autant plus profonde assurément fut l'émotion qui s'empara plus tard des Hellènes^ en présence de la fm prématurée réservée en Orient à ce jeune homme de tant d'avenir. D'ailleurs, longtemps déjà avant l'arrivée de Germanicus dans la province de Syrie, ils n'avaient pas pu ne pas voir qu'une sinistre fatalité s'attachait à ses pas. On avait vu Gnaeus Calpurnius Pison , le nouveau légat que Tibère envoya à cette époque en Syrie comme gouverneur pour remplacer Q. Cœcilius Métellus Creticus Silanus, on avait vu cet insolent adversaire du jeune prince faire son apparition à Athènes^ peu de temps après le départ de Germanicus, pour traiter les Athéniens comme depuis longtemps aucun Romain ne les avait plus traités. On savait bien que l'arrogant légat était extrêmement hostile à la ville, parce qu'on ne se sentait aucune envie de céder aux démarches de Pison en vue de la libération d'un certain Théophile, condamné par l'Aréopage pour faux. L'on put^ sans doute^ ne pas trop s'étonner lorsque l'orgueilleux aristocrate fit brutalement son entrée dans la ville et adressa aux autorités, pour sa bienvenue, une harangue des plus grossières, dans laquelle il leur jeta à la face, sans ménagement, toutes les fautes, toutes les erreurs politiques des Athéniens anciens et nouveaux, depuis l'époque macédonienne jusqu'à la dernière guerre d'Antoine. On fut . cependant frappé de stupeur lorsque Pison s'oublia au point de blâmer amèrement Germanicus lui-même, parce que celuici, « sans égard pour la dignité du nom romain », était descendu jusqu'à honorer d'une affabilité absolument excessive ce « honteux ramassis de toutes les nations », qui se parait maintenant du grand nom des anciens Athéniens, anéantis
*) Tacit,, Ann., U, 53, 5i, Cf. ci-après, p. 29.
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par les coups mille fois répétés du destin M On apprit aussi en Grèce, très peu de temps après, que Germanicus, avec sa grandeur d'âme ordinaire, avait tout mis en œuvre, dans le voisinage de l'île de Rhodes, pour sauver ce Pison, son arrogant ennemi, qui, en continuant son voyage, s'était rencontré avec le jeune prince, et auquel une tempête avait fait courir les plus grands dangers, et que, malgré cela, Pison avait à peine satisfait vis-à-vis de son sauveur aux obligations de la politesse la plus ordinaire ^ Il n'est pas douteux, comme nous Tavons dit, que les Hellènes, eux aussi, prirent vivement part à la douleur des honnêtes gens de Fépoque lorsqu'arriva de Syrie, en l'an 19, la triste nouvelle de la mort du noble Germanicus, auquel, disait-on, Foracle d'Apollon à Claros, près Colophon, avait annoncé, dès le printemps de l'an 18 après J.-C., une fin mystérieuse et prématurée, et qui venait d'être enlevé, le 9 octobre de celte année, à Epidaphné près Antioche, à la fleur de l'âge, dans les circonstances les plus propres à inspirer des soupçons ^ Ils ne démentirent pas non plus, sans doute, leur sympathie lorsque l'infortunée Agrippine, accompagnée de deux de ses enfants, Caïus (Caligula) et Julie (p. 19), et retournant en Italie avec les précieuses cendres du noble défunt, arriva à Corcyre après une longue et pénible navigation, au commencement de Tan 20 après J.-C, et y prit plusieurs Jours de repos'*. Pison, qui regagna lentement l'Italie % en l'an 20, par TAsie et l'Achaïe, put déjà constater à Corcyre les sentiments d'indignation qui soulevèrent alors contre lui, le meurtrier présumé de Germanicus, la partie occidentale du monde romain.
Peut-être fut-ce le souvenir de la sympathie des Grecs pour Germanicus qui, plus de dix ans après \ amena un aventurier
^) Tacit., Ann.. II, 55.
-) Tacit., ï6 id.
^) Cf. Tacit., Am?., II, 54, s. fin. Sur le voyage de Germanicus, voy, aussi pRiEDLiENDEB, Darstellungeu aus der Sittengeschichte RomSj t. II. p. 59 et suiv. ; Stahr, Rdmîsche Karserfrauen, p. 252 et suiv.
*) Tacit., Ann., Ill, 1.
-) Tacit., Ann., 111,7.
*) D'après Tacit., Ann., V, 10, cet événement se place en l'an 31 ap. J .-C, cf. ZvuPT, Comment. eplgraph.vo\.]l,Tpaig.2bl. D'après Dio Cass., LVIII,25 au contraire, qui évidemment raconte le même tait, il ne faudrait le placer que