LES JEUX OLYMPIQUES
resté qu'un souvenir, si richement coloré qu'il fût, où les orgueilleux monuments étaient seuls demeurés comme des témoins éloquents de la grandeur du passé, où Ton s'efforçait avec un soin sans cesse renouvelé de se voiler à soi-même, par une douce et volontaire illusion, la vie de tous les jours avec sa prosaïque amertume sous de gracieux décors de tout genre ; dans ce temps, disons-nous, ils étaient bien à leur place aussi ces déclamateurs dont les discours, avec leurs fantastiques arabesques, avec leur flot débordant de paroles, leurs fusées jaillissantes et leur danse coquettement rythmée, profilaient leurs grâces sur le colossal arrière-plan de la grande histoire de l'ancienne Grèce. La nation rassemblée à Olympic ne voyait plus paraître devant elle de Thémistocle ou d'Alçibiade, d'Hérodote ou de Lysias. A leur place désormais, les grands rhéteurs-sophistes d'Athènes et d'Asie étalaient avec complaisance devant les Grecs étonnés leur art, leur richesse, la foule avide d'enseignement qui les accompagnait, et étaient habituellement salués par des témoignages d'ardente sympathie. Le grand Hérode de Marathon, le bienfaiteur tant célébré de la panegyric olympique tourmentée par la soif (^p. 391), y fut exalté comme un nouveau Démosthène \ tandis que son Thersite, le cynique Pérégrinos Protée, autre habitué de cette fête, y eut aussi peu de succès (p. 392) que son original dans Homè.re. De même, le célèbre et aimable professeur athénien, le sophiste Hadrien de ïyr, disciple d'Hérode, se rendait comme lui en grande pompe, entouré d'un brillant cortège d'étudiants, à cette assemblée solennelle des Grecs, ainsi qu'aux autres ^ De même encore sous Garacalla l'habile professeur athénien Hippodromos de Larisse, qui suivait ces assemblées avec une prédilection particulière, obtint à Olympic, avec son disciple le jeune Philostrate de Lemnos (cf. p. 425), de brillants triomphes '\ Mais il faut bien le dire : comme souvent à cette époque (cf. t. I, p. 416) on cherchait même dans
•) Philostrat., vu. SophiM., I, 25, 7, p. 539. II, 1, 9, p. 557. Cf. aussi p. 564 sqq.
2) Philostrat., Vit. Sophist., II. 10, 2, p. 587.
3) Philostrat., Vit. Sophist., II, 27, 3 fin. p. 617. Vov. en outre ibid, 4, p. 618.
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les luttes gymniques à s'assurer la victoire en corrompant à grand prix des athlètes éprouvés pour qu'ils se laissassent vaincre* ; de même encore que parfois (par exemple, sous Hadrien, 01. 226, 1) deux combattants convinrent secrètement pour de l'argent de celui qui serait vainqueur, et furent pour ce sévèrement punis ^; de même, dans cette fête universellement populaire ^, plus d'un rhéteur aussi se livrait à un véritable charlatanisme. Ce qu'on aimait en effet surtout, c'étaient les brillantes « improvisations » de célèbres sophistes. Or, il arriva que longtemps à l'avance un sophiste cousit soigneusement ensemble des passages dérobés à des rhéteurs alors en vogue, en fit une dissertation, puis se fit inviter à Olympie, par un ami avec lequel il était d'accord, à prononcer précisément sur ce thème un discours improvisé. Mais le coup ne réussit pas ; l'orateur débita avec trop d'ai. sance son élucubration, la supercherie apparut ; on reconnut aussi le texte original des différents passages du discours ; la chose finit par une hilarité générale et amena une brouille
*) Cf. Philostrat., Be gymnast., 3.
2) Pausan., V, 21, 6-7.
3) Nous ajouterons en même temps, en nous référant à ce que nous avons raconté ci-dessus p. 59, qu'à la fin de la période dont il s'agit ici, la question des jeux Olympiques fît beaucoup parler à Antioche. Les habitants de cette ville avaient, du temps de l'empereur Claude, acheté aux Éléens le droit de les donner, eux aussi. D'après les indications de Malalas, en effet, la municipalité d'Antioche avait depuis longtemps commencé à employer à son profit personnel les fonds affectés aux jeux Olympiques ; mais les habitants, passionnés pour ces jeux et pour d'autres, obtinrent enfin de l'empereur Commode un ordre qui rendit formellement ces fonds à leur affectation spéciale et disposa que les jeux Olympiques d'Antioche seraient célébrés en l'honneur de Zeus Olympien tous les cinq ans, dans les mois de Panemos ou de Loos (juillet ou août). Ces jeux furent ainsi célébrés pour la première fois en l'an 260 de l'ère chrétienne (ce qui correspond à l'an 212 ap. J.-C, par conséquent sous le règne de Caracalla : voy. Clinton, Fast. Roman., I, p. 220 et Kuhn, Stàdt. Verfass. der Rom. ReicheSj T, p. 114). En même temps furent nommés les fonctionnaires de ce service, notamment celui qu'on appelait l'Alytarque (le prêtre spécial de la ville d'Antioche), dont la qualification était également empruntée aux Éléens (Malalas, XII, éd. Bonn, p. 2i9. 283-289). La célébration de ces jeux Olympiques — souvent interrompue à la vérité, souvent reprise à de longs intervalles tout à fait irréguliers — dura jusqu'en l'an 568 de Tère d'Antioche, 520 ap. J.-C, époque à laquelle l'empereur Justin P"^ la prohiba définitivement (Malalas, ibid. y : cf. XVII, p. 417. Kuhn, op. cit,, p. 114. Clinton, op. cit., p. 220 et 738).
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très aigre eatre le sophiste et quelques-uns de ceux qui l'avaient démasqué'. C'étaient là les côtés faibles de cette nouvelle façon de donner de la splendeur à l'antique fête nationale des rives de l'Alphée.
La fête des jeux pythiques réunissait aussi encore du temps d'Aulu-Gelle ou vers la fin du n« siècle « la Grèce entière» ». Les Tliessaliens, tout particulièrement, s'y intéressaient au plus haut point; le sort de celui d'entre eux qui, n'eùt-ce été qu'une fois, avait présidé aux jeux Pythiques passait pour digne d'envie. Et on l'enviait doublement lorsqu'il avait eu deux fois cet honneur, comme au temps de Septime-Sévère et de Caracallale célèbre sophiste Hippodromos de Larisse, dont la présidence était devenue fameuse par le luxe et l'éclat qu'il avait donné aux jeux et parson impartialité dans l'attribution des prix (p. 422) ^ Quant aux jeux Isthmiques, nous avons un témoignage curieux du vif intérêt que l'on y attachait dans un document relatif à la brillante restauration de leur sanctuaire, après un long abandon, à une époque vraisemblablement postérieure aux voyages de Pausanias : nous voulons parler de l'état, conservé sous forme d'inscription, des bâtiments qu'un prêtre de Gorinthe, Publius Licinius Priscus Juventianus*, édifia lui-même ou dont il fit la remise aux dieux en qualité d'édile. « Il a mis en état », est-il dit dans cette inscription, « les auberges destinées aux athlètes qui partent du monde entier pour les jeux Isthmiques ; il a, de ses propres deniers, élevé le Palsemonion avec sa décoration artistique % la maison des sacrifices funéraires, la porte sainte ^, les autels des dieux de la patrie avec le péribole et le pronaos, les édifices affectés à l'examen préalable des athlètes et le temple d'Hélios avec la statue et le mur d'enceinte ; de même le mur du téménos
*) LuciAN., Apophras s. pseudologist., 5. 6 et 7.
2) Gell., N. a., XII, 5, 1.
3j Philostrat., vu. Sophist., II, 27, 2 init., p. 616. Grand intérêt que prennent aussi les Anlonins et les Rhodiens aux jeux Pythiques etNéméens (BôCKH, II, no 2529).
*) L'inscription se trouve dans Bôckh, I, n» 1104, où Priscus figure comme grand-prêtre à vie (dans le n» 1105, il n'est que simple prêtre). Sur les constructions, voy. aussi Curtius, Feloponnesos, II, p. 544 sqq.
^) Voy. à cet égard Pausan., II, 2, J, et Curtius, op. cit. , p. 541 sqq.
•^) Probablement l'entrée principale du péribole (Curtius, p. 596, note90).