‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 4)Chapitre 21 sur 179 · EXTRAVAGANCES DE CALIGULA · texte numérisé non relu

EXTRAVAGANCES DE CALIGULA

SOUS ce misérable lyraii, une extension jusqu'alors inconnue. A la différence de Tibère, raisonnable dans sa sombre fierté, Gains, les bonnes années de son règne une fois rapidement passées, avait, dans le délire de son orgueil, réclamé partout les honneurs divins pour ses statues; puis il avait, en l'an 40, forcé le Sénat ^ à décider qu'il lui serait érigé des temples — à lui régnant et vivant — non plus seulement dans les provinces, mais même à Rome % et qu'il serait pour sa personne institué des sacrifices solennels. Ge fut le dernier degré de la honte, et les Hellènes eux-mêmes, malgré leur servilité éprouvée, purent en ressentir la pénible impression. Cet empereur à moitié fou, qui se plaisait aussi alors à paraître de temps à autre comme un des dieux, ou même comme une des déesses de la mythologie gréco-romaine, avait notamment ordonné aux Milésiens, par analogie du temple d'Auguste à Pergame, du temple d'Artémis à Éphèse, du temple de Tibère à Smyrne, d'avoir à lui élever, à lui aussi^ un temple sur leur territoire, pendant qu'ils travaillaient au sanctuaire de leur Apollon, et il avait l'arrière-pensée de s'emparer, pour son propre culte, de ce splendide édifice, à l'achèvement duquel d'ailleurs il pensait aussi lui-même \ Ily a plus : lorsqu'il eut — chose inouïe — fait élever à Rome même, sur le Palatin, un temple en son honneur à lui, et qu'il eut organisé le service de son temple et de ses sacrifices, de jeunes garçons, choisis

') Cf. ci-dessus p. 35, 2. Culte de Gaius dans les provinces orientales, voy. HôcK, Rom. Gesch.y I, 3, p. 234. 238. Le servilisme grec avait divinisé sous plusieurs formes Caligula (on en peut voir des traces nombreuses dans la revue des médailles et des témoignages fournis par les inscriptions concernant Caligula dans Lehmann, Claudius und Nero, t. I, App. IV. p. 13-22 ; émanant, entre autres, de villes absolument grecques groupées à liion, EcKHEL, II, p. 485. MiONNET, Descv. d. méd., II, 660, 206). Ce servilisme avait aussi exalté sans mesure ses sœurs, dont on connaît le libertinage ; ainsi, par exemple, Drusilla fut célébrée sur des médailles comme D. Aphrodite à Byzance (Egkhel, VI, p. 232), et comme Augusta à Mitylène, MiONNET, III, 49, 125 ; personnellement comme « déesse » Drusilla à Milet, MiONNET, III, 167, 776 au même endroit comme Diva, voy. Egkhel, VI, p. 131 sqq. Sur une médaille de Julia, la troisième sœur, à Mitylène, V. ECKHEL, VI, p. 233.

2) Dio Cass., LIX, 4.

3) Dio Cass., LIX, 28 init. Zonar., Annal., XI, 7 (cf. Sueton., Calig., c. 21).

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dans les plus notables familles, furent envoyés de l'Ionieet de FAchaïe à Rome, pour entonner des hymnes de louange en l'honneur de la nouvelle divinité '. Ce n'était pas assez : Gaius, qui d'ailleurs, à la différence de Tibère, n'éprouvait aucun scrupule à faire œuvre de brigand et à faire traîner jusqu'à Rome une foule de chefs-d'œuvre de l'art grec ^, voulut aussi orner son temple de deux des plus nobles images des dieux que possédassent les Grecs ; on devait ensuite leur enlever la tête, et mettre à la place sa propre image. Il s'agissait de la fameuse statue de Zeusà Olympie, le chefd^œuvre de Phidias, et de la statue de marbre d'Éros à Thespies, l'œuvre célèbre de Praxitèle, que nous avons ci-dessus plus d'une fois mentionnée. Cette dernière statue fut réellement enlevée et envoyée à Rome ; la malheureuse ville de Thespies éprouva, sans aucun doute, par la perle d'un chef-d'œuvre dont la renommée attirait de nombreux étrangers, un préjudice très sensible ^ Par contre, on ne parvint pas à transporter le Zeus d'Olympie. On sait quel puissant empire, précisément à cette époque, les superstitions de toute nature exerçaient sur les Grecs et les Romains ; on parla de mauvais présages de plus d'un genre, comme il fut facile d'en faire naître avec art au moins quelques-uns ; on y vit un avertissement destiné à empêcher le crime prémédité contre le temple d'Olympie. Le vaisseau aménagé pour le transport de l'image de Zeus fut détruit par la foudre ; les employés chargés de l'emballage du chef-d'œuvre furent, dit-on, effrayés par des éclats de rire bruyants et sarcastiques, chaque fois qu'ils s'approchaient de la statue de Zeus*. En un mot, le crime ne put s'accomplir; et bientôt après (24 janvier 41), la

-) Dio Cass., LTX, 29, fin. LX, 7. Sueton., Calig., c. 58. Joseph., Antiquit. Jud., XIX, 1, 14. Ces jeunes gens étaient aussi employés au théâtre pour le même objet.

2) Cf. Dio Cass., LX, 6. Joseph., Antiq. Jud., XIX, 1, 1. (Tibère avait jadis, lorsqu'il se retira à Rhodes, en l'an 6 av. J.-C, acheté à Paros, dans son voyage, une statue d'Hestia, non assurément sans une certaine pression sur les habitants de l'île, pour la faire placer dans le temple de la Concorde à Rome. Dio Cass., LV, 9).

3) Pausan., IX, 27,3.

*) Dio Cass., LIX, 28. Cf. Suet., Calig., 22. 57. Joseph., ibid.

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mort sanglante do Gains délivra la Grèce et le monde romain d'un des plus indignes tyrans que l'histoire ait connus.

Le nouveau règne \ celui de l'empereur Claude, fut au moins, malgré tous ses côtés sombres, exempt de monstruosités comme on en avait vu sous Gains. Les Grecs, pour lesquels Claude personnellement était^ d'une manière générale, très bien disposé (v. plus bas), firent tout d'abord Téloge de leur nouveau maître, lorsqu'il prit soin de renvoyer, sans difficulté, à ïhespies l'Eros enlevé par son prédécesseur, et d'autres chefs-d'œuvre grecs aux temples et aux communes dont ils dépondaient % et qu'en outre il rendit à leur patrie, après leur avoir donné le droit de cité, les jeunes Hellènes que Gains avait appelés à Rome \ Nous ignorons, par contre, s'ils firent des démarches quelconques pour prévenir le changement qui s'opéra peu après dans leur situation administrative. Malgré tous les crimes que commirent dans la capitale, sous le faible et imbécile Claude, l'impératrice Messaline et de puissants favoris, ces favoris tout au moins avaient intérêt à se placer sur un bon pied vis-à-vis du Sénat. Et de là vint qu^en l'an 44 après J.-C.,on détermina Claude à replacer les provinces de Macédoine et d'Achaïe sous l'administration des gouverneurs sénatoriaux*, sous laquelle, si nous laissons un instant de côté le rétablissement passager de l'indépendance nominale des Grecs d'Achaïe, dû à un caprice extravagant de Néron, elles sont depuis demeurées d'une manière permanente, chacune de nouveau sous des gouverneurs distincts, jusqu'à l'époque où toute différence disparaît de fait entre les provinces sénatoriales et les provinces impériales^ Le pouvoir

*) Le prétorien ou soldat de la garde qui, le 24 janvier de l'année 41, aperçut le premier, après le meurtre de Caligula, le vieux Claude caché dans le palais et le présenta aux autres soldats comme nouveau souverain, Gratos, était originaire de l'Achaïe : c'était un Épirote. Aurel. Yict., Cœsar., 3 {Calig.), 15.

*) Pausan., IX, 27, 3. Dio Cass., LX, 6.

3) Dio Cass., LX, 7.

*) Cf. Dio Cass., LX, 24 init. Suetox, Claud., c. 25. D'après la conjecture de ZuMPT, Comm. Epigr., vol. II, p. 260, Claude aurait déjà antérieurement supprimé l'organisation administrative qui avait jusqu'à lui rattaché ces provinces à laMœsie.

^) Cette distinction fut maintenue nominalement (v. dans le présent ouvrage, ci-dessous, t. III) jusque bien avant dans le in^ siècle; mais

G0UVERNEUF5S SÉNATORIAUX D^ACnAÏK 39

est donc désormais exercé de nouveau en Achaïe^ comme sous Auguste, par des g-ouverneurs sénatoriaux. Par conséquent, comme jusqu'à l'an 15 après J. -G., un proconsul recommence, en principe, à résider à Gorinihe (cf. t. I, p. 671 sqq.), avec son légat et son questeur; mais, de temps à autre^, nous rencontrons, comme gouverneurs d'Achaïe \ de simples questeurs avec la puissance proprétorienne. Malheureusement, cette fois encore, on ne peut indiquer avec certitude les noms que d'un très petit nombre des Romains qui ont administré TAchaïe. Pour nous en tenir d'abord à la période qui s'écoule jusqu'à lafm de Néron, nous voyons administrer à Corinthe, probablement d'abord en l'an 4o, le proconsul L. Marcius Macer % puis, probablement dans une des premières années après la restitution au Sénat de la province d'Achaïe, le proconsul Gnaeus Acerronius Proculus, qui avait été consul en l'an 37 ap. J.-G. ^. Infiniment plus grande fut, en revanche, la célébrité du rhéteur M. Annseus Novatus, frère aîné du fameux philosophe, écrivain et homme d'Etat M. Annseus Seneca, lequel, depuis son adoption par le riche L. Junius Gallio (apr. l'an 41) porta le nom de L.Junius Gallio Annseus. Ge Romain aimable, d'un esprit des plus cultivés, dont l'administration en Achaïe présente, à raison notamment de ses relations avec l'apôtre Paul , un intérêt de premier ordre (v. plus bas), exerça ses fonc-

longtemps déjà avant Constantin le Grand, il n'est plus possible de la reconnaître en fait. En réalité, c'est vraisemblablement au temps des Sévères que le Sénat cessa de compter pour quelque chose dans la répartition des provinces, et que le partage entre le Sénat et l'empereur cessa d'avoir lieu. Cf. Becker-Marquardt, Rom. Alterth., l. III, sect. 1, p. 306; sect. 2, p. 222. Walter, Gesch. d. Rom. Rechtes, t. I, p. 465.

1) Cf.K. F. Hermann, Griech. Staatsalterth. § 190, 4. Bôckh,C. J. Gr., vol.I, p. 839. Becker-Marquardt, R. A., III, 1, p. ^128. D'après Th. Mommsen, dans VHermes, t. II (1867), p. 115, le titre de i< quaestor pro praetore » était, à l'époque impériale, en usage pour tous les questeurs provinciaux. — Chacun des moments où, après le rétablissement par Vespasien de la province d'Achaïe, d'autres fonctionnaires, c'est-à-dire des fonctionnaires impériaux, apparaissent de temps à autre en Grèce, par mesure extraordinaire (notamment un legatus Augusti)y feront partout en leur temps l'objet d'un examen distinct.

2) Ainsi l'admet Zumpt, Comm. Epigr., vol. II, p. 259 sq.

3) On a suivi ici Nipperdey (part. I, p. 350), ad Tacit., Ann. VI, 45. D'après l'inscription rapportée dans Jahn, Pausaniae descr, arc. Ath., p. 45, 24, « o 8r|[xo<; )) (d'Athènes) t< Fvatov 'Axsppwviov HpoxXov àvôuuaTOv x.t. X. »

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lions, suivant Thypothëse la plus généralement admise, dans les derniers temps du règne de l'empereur Claude, environ en Tan 54 (ou 55) ap. J.-C, à Corinthe *. Remarquons, en passant, qu'il eut à souffrir du climat. Gallion fut attaqué de la fièvre et se hâta, par suite, de quitter la ville et d'aller rétablir, par un voyage sur mer, sa santé compromise *. Dans les temps qui suivirent, Helvidius Priscus^ devenu célèbre plus tard, administra l'Achaïe en qualité de questeur, sous Néron (vraisemblablement dans la dernière moitié de son règne, sans toutefois qu'il soit possible d'indiquer l'année d'une manière certaine), et se rendit très populaire auprès des Hellènes par son activité et sa valeur personnelle ^

Les indications qui précèdent ne sont guère que statistiques. Ajoutons-y une observation pour terminer. De même qu'il nous a été conservé, de l'époque de Caligula, une trace du fonctionnement de la grande diète provinciale d'Achaïe, de même nous savons, sur la fin de cette période, que le Koinon thessalien était en pleine prospérité, et que les fêtes et les sacrifices s'y rattachant étaient, comme dans le reste de la Grèce, régulièrement célébrés *. Maintenant, la région thessalienne appartenait-elle alors encore à l'Achaïe? fut-elle aux environs de l'an 44 en 46, ou en l'an 73 par Vespasien(v. plus bas), ou, plus tard encore, rattachée à la province de Macédoine, à laquelle nous la trouvons unie dans le n® siècle? c'est ce

j^N'.f ippERDEY, ad Tacit., Ann. VI, 3, et notamment, XV, 73. Dio Cass., LX, 35, Clinton, Fast. Roman., vol. I, p. 17, 25. Lehmann, Claudius p. 317, prétend placer Tadoption de Junius Gallion en Fannée 49. — Gallion gouverneur à Corinthe : Act. Apostol., 18, 12 sqq. Cf. Senec, Ep. lib. XVIII, epist. 4 (epist. 104, 1). Quant à la chronologie, elle est très douteuse. Lehmann, Claudius, p. 354,, prétend, certainement à tort dans ma conviction, placer le proconsulat de Gallion déjà en l'an 51 ap. J.-C. Zumpt, ibid., p. 260 sqq., se prononce pour les années 55 ou 56 ap. J.-C; d'autres encore tiennent la fixation aux années 53 ou 54 pour la plus exacte ; cf. WiESELER, Chronologia aetat. apostol., p. 117 sqq. etHAusRATH, Der Apostel Paulus, p. 77.

«) Senec, EpistoL, lib. XVIII, epist. l (epistol. 104, 1).

3) ScHOL. Juvenal., V, 36, et cf. Pauly, H.-E. d. Mass. Alt.^ t. III, p. 1123.

*) Cf. Philostr., Vit. Apollon. Tyan., IV, 16, 23, init. Voy. aussi Mionnet, II, 7, 8. Suppl, III, 273 sqq.

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