‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 4)Chapitre 28 sur 179 · SITUATION DES HELLÈNES · texte numérisé non relu

SITUATION DES HELLÈNES

teresses de la Pannonie et de la Mœsie, les dernières craintes des Hellènes, du côté de ces Barbares, avaient disparu pour longtemps. Quant à exercer une influence sérieuse sur les destinées politiques de l'ancien monde encadré dans l'unité romaine sous le sceptre des Césars, c'est ce que les Grecs ne firent plus que d'une seule manière, extrêmement piquante d'ailleurs, mais qui pouvait difficilement être un sujet particulier de satisfaction pour la partie intelligente de la nation des deux côtés de la mer Egée. Nous voulons parler de la puissante influence que possédèrent à la cour palatine, notamment sous la dynastie Julia Claudia, un certain nombre de personnages de langue grecque. Il s'agit ici fort peu des savants grecs de divers genres qui occupèrent à la cour une situation considérable, soit comme précepteurs très honorés des empereurs, soit comme médecins attachés à leur personne, ou encore de ceux qui, en qualité d'astrologues,, de fous de cour de haute volée ou de savants confidents, se mouvaient à l'ombre de la cour ^ ; encore moins de quelques

*) Cf. P'riedl/Ender , Darstellungen ans der Sittengeschichte Roms^ P° partie, p. 106-110-118 et suiv. Les Grecs savants de Cnide, c'est-à-dire Tliéopompe et son fils Artémidore, favoris de César (Strabon, XIV, c. 2, 15, p. 969 [656]). Le rhéteur ApoUodore de Pergame jouissait d'un grand crédit (comme maître d'éloquence) et était le favori d'Auguste (à côté du stoïcien Athénodore de Tarse, cf. Plutarch., Apophthegm. Roman. August., c. 7. Friedl., p. 119.), tandis que Théodore de Gadara, qui se nommait le Rhodien, rival et adversaire, au point de vue scientifique ou technique, de cet ApoUodore, occupait auprès de Tibère la même situation. Strabon, XIII, 4, 3, p. 927 (625). Sueton., Aug., c. 89, Tiber., c. 57. Suid., s. v. 0coô. Blass, Die Gviech. Beredsamkeit, p. 70. 155-160. Parmi les Grecs médecins des empereurs, nous citerons : auprès d'Auguste (voy. aussi Friedl., p. 107, note 4, ligne 3), M. Artorius Asclépiade; son monument k Smyrne. B'ôckh, C. I. Gr., vol. II, n° 3285. Cf. vol. I, n' 367. Auprès de Tibère : Chariclès, Tac, Ann., VI, 50. Sueton., Tiber., c. 72. Tib. Claudius Alcimos et Ménécrate, Bogkh, C. I. Gr., vol. III, n° 6604. 6607. Auprès de Livilla : Eudème, Tac, Ann., IV, 3. Auprès de Claude : Xénophon de Cos, qui sut acquérir richesse et influence dans le poste de secrétaire impérial pour la correspondance en grec, Tac, An?2., XII, 61 et 67. Mommses, Rom. Gesch., V, p. 333. Auprès de Néron : Andromachos de Crète, l'ancien et le jeune, Friedl., p. 108. Puis, auprès d'Hadrien : Hermogène de Smyrne, Dio Cass., LXIX, 22; Bûckii, C. I. Gr., vol. Il, p. 768. Auprès de Marc-Aurèle : Démétrios, Galen., éd. Pi., XIV, 4. Auprès de Commode : Galien, Friedl., p. 108. Savants familiers d'Auguste, v. Sueton., August., c. 89. Friedl., p. 119, 197; l'astrologue en titre sous Tibère, Thrasyllos. Sueton., Aug.^

maîtresses grecques ou de quelques artistes inconnus : nous avons surtout en vue la puissance de certains serviteurs de la cour, d'origine grecque et hellénistique, qui ont joué dans l'histoire de quelques princes de cette maison un rôle exceptionnellement prépondérant. Ce sont généralement des adVanchis grecs des parties les plus diverses du monde hellénique et hellénistique qui, en présence de l'isolement caractéristique du principat césarien au milieu des Romains \ sont choisis de préférence par les empereurs de la première dynastie pour leur service personnel et pour les diverses charges de cour ; les hommes de langue grecque y paraissaient, en eiïet, spécialement aptes, en raison de leur culture supérieure et raffinée, de leur adresse et de leur facilité à se plier à tousles emplois. Sous Auguste, sous Tibère et sous Caligula, grâce aux principes et au tempérament de ces princes, le gouvernement des « laquais grecs » ne trouvait pas encore sa place-; par contre? le règne du faible Claude, que dominaient complètement ses femmes et le personnel de sa cour, put être considéré comme « l'âge d'or » des affranchis grecs au service de la cour romaine ^ Des hommes tels que le conseiller impérial de l'ins-

98. Tiber., c. 14. Tacit., Ann., VI, 20-22. Dio Cass., LVII, 15. LVïlI, 27. Influence néfaste et sanguinaire de l'astrologue Barbillus d'Ephèse (en l'an 65) auprès de Néron; Siieton., Néron, c. 36. BoufTons grecs de Tibère : SuET., Tiber., c. 56. 70. Tacit., Ann., IV, 58. Plutarch., De ilefect. orac, c. 17. Sur les acteurs et les danseurs de la cour, voy. Friedl.ender, op. cit.. p. 90 et suiv. ; les maîtresses, p. 99 et suiv.

') Cf. les 'développements particulièrement instructifs donnés notamment par HocK, Rum. Gesch.f t. ], sect. 3, p. 269 et suiv. Lehmann, Claudius, p. 146. Stahr, Agrippina, p. 50 et suiv., et, entre tous, Friedl.ender, Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms, I'° partie, p. 55-106. Il y est question, p. 152 et suiv., de toute la série des affranchis qui ont marqué à la cour romaine, depuis Auguste jusqu'aux derniers Antonins, et, p. 152 et suiv., 167 et suiv., de leurs emplois; le tout traité avec de très grands détails.

2) HocK, p. 270. Friedl.knder, p. 63 et suiv. Cependant, déjà sous Caligula, quelques-uns de ces affranchis étaient très en vue; tout particulièrement Gaius Julius Claudius Callistos (Fhiedl., p. 157), qui prit ensuite part à la conspiration oui-die contre cet empereur et conserva également sous Claude une situation importante. Tagit., Ann. y XI, 29 init., XII, 1. Dio Cass., LIX, 29. Joseph., Ant. Jud., XIX, 1, 10. Il était chargé de l'office a libellis, c'est-à-dire du service des requêtes et des plaintes.

') HoGK, op. cit. Friedl/ender, p. 65. Sur l'ensemble des affranchis de Claude, voy. d'une manière générale : Sueton., Claud., c. *28; Senec,

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traction publique Polybe *, comme Tib. Claudius Narcissus directeur supreme du service des dépêches et des lettres, secrétaire intime de Claude-, commenotamment Pallas, le chef de la maison impériale et de l'administration du (isc, le « président de l'office impérial des comptes '^» , le tout-puissant ministre du cabinet de l'empereur, prirent alors une importance tout à fait extraordinaire, funeste assurément dans bien des cas pour l'Étal, et se virent môme comblés* par le Sénat d'honneurs sans mesure. Il en fut ainsi notamment de Pallas, que l'on alla, au temps de sa splendeur, jusqu'à élever à l'ordre équestre, auquel on conféra, en l'an 52 après J.-C. , les insignes de la préture (comme à Narcisse en Fan 48 ceux de laquesture) en y joignant d'énormes présents, auquel on forgea une généalogie qui le faisait descendre du personnage de même nom, roi d'Arcadie à Fépoque préhistorique (Pallantion), et auquel enfin, comme également à Narcisse, on ouvrit l'accès des séances du Sénats Sans doute, toute la splendeur d'une telle situation, toute la puissance de ces hommes ne les protégeait point contre une chute rapide autant que profonde, comme il ne s'en est jamais produit que dans les cours des sultans orientaux, ou, à des époques plus récentes, pour quelques puissants Juifs de cour. C'est ainsi que Polybe, par les intrigues de l'impératrice Messaline^ et Narcisse, l'adversaire de l'impé-

Lu(L, 13, 5; Plin., N. H., XXXIII, 10 (47), 134; Aurel. Vict., Epitom. de Cœsar. {Claud.)y 4,8 et 9; Zoxar., XI, 9 fin. ; et v. aussi Friedl.ender, p. 65, note 6. 75 et suiv., 85 et suiv., 154. 157; Hock, p. 271; Lehmann, p. 147 et suiv.

*) SuETON., Claud. y c. 28. Dio Cass,, LX, 29. Cf. sur sa situation à un autre point de vue, Friedl^nder, p. 85 et suiv., 157.

2) Tacit., Ann., XI, 29 à 38; XII, 1. 57. 65. Sueton., op. cit., c. 28.

3) Tacit., Ann., XIII, 2. 14. 23. Xï, 29. Xil, 1. 25. 53. 65. Sueton., ihid.

*) Frieol^nder, p. 75 et suiv.

6) Sueton., Claud., c. 28. Dio Cass., LX, 16. Tacit., Ann., XI, 38; XII, 53. Plin., Epp.y VII, 29; VIII, 6; ^at. Hist., XXXV, 18 (58), 201. Fried L.ENDER, p. 75 et suiv., 78. Plus tard, le nom d'Argeios, le fidèle intendant de l'empereur Galba, indique qu'il était originaire du Péloponnèse; cf. SuET., Galb., c. 20. Tacit., Hist., 1, 49, init. Plut., Galb., c. 28. Sur les esclaves grecs d'Achaïe à la cour Julienne Claudienne, voy. particulièrement MoMMSEN, Insc7\ RcQn. Neapol., n"^ 2128. 6841. 6854, C) Dio Cass., LX, 31. Zonar., XI, 10, init.

LES MINISTRES PtRECS A HOME OO

ratrice Agrippino, à Tinstigalion de sacriiolle ennemie, immédiatement après la mort de Claude, trouvèrent une mort sanglante *; ainsi que Pallas dut, en Tan 62, périr par le poison^ parce que Néron convoitait les immenses trésors de ce riche vieillard, qui possédait une fortune de soixante-quinze millions de francs ^ Le successeur de Claude, Néron, ne fut pas au même degré que son beau-père personnellement dépendant des « laquais grecs ». Néanmoins il y eut aussi sous son règne, au moins dans la dernière moitié, des favoris de cette classe qui occupèrent une situation éminente ; c'est ainsi notamment que Néron ne se fit aucun scrupule d'envoyer en Bretagne, avec une mission de confiance de la plus haute importance politique, Taflranchi Polyclète (en l'an 61)% et, pendant son séjour en Achaïe (voir plus bas), dans les années 66 et 67, de se faire représenter par FaffVanchi Hélios, auquel il remit le soin d'administrer à sa place les affaires de rÉtat, et qui, après avoir été au début de son règne Tadministrateur du domaine privé de l'empereur en Asie*, avait, à la cour de Rome, acquis auprès de lui la plus grande influence ^ Depuis la fin de la dynastie Julia Claudia, l'importance politique de cette classe à la cour va peu à peu en diminuant. Les charges de la maison impériale et celles de la cour avaient pris un tel développement qu'elles égalaient presque en étendue et enimportance les anciennesgrandes charges publiques; dès lors, et sous l'influence d'ailleurs du changement qui s'était peu à peu opéré dans les rapports des Romains avec la monarchie, les empereurs commencèrent à investir de ces grandes charges des Romains nés libres et nobles, notamment des membres de l'ordre équestre. Depuis Vitellius, les affranchis cessèrent de conserver le monopole grâce auquel les titulaires

0 Tacit., Ann., XIII, 1, fin.

2) Tacit., Ann., XII, 53, fin; XIV, 65. Dio Cass., LXH, 14.

3) Tacit., Ann., XIV, 39; cf. sur sa rapacité, Hist., I, 37; II, 95, et Dio Cass., LXIII, 12.

*) Tacit., Ann., XIII, 1.

") Slîeton., Neroy c. 23. Dio Cass., LXIII, 12. 18. 19. Sur la rapacité de cet Hélios, v. Tacit., Hist., I, 37, fin. Dio Cass., LXIII, 11. Sur sa mort et sur celle de Polyclète, sous Galba, v. Dio Cass., LXIV, 3. Plut., Galba, c. 17. '

o6 LES AFFRANCHIS GRECS A LA COUR

do ces charges étaient pris dans leurs rangs ; depuis Hadrien, ils disparaissent presque complètement des emplois de ce genre (Toffice des finances impériales excepté). Ils continuèrent d'ailleurs toujours d'être occupés en foule dans des emplois subalternes et, à la cour, dans les charges domestiques et au service personnel des empereurs ; et leur influence, aux n« et au hp siècles, reposa principalement sur la faveur également personnelle des empereurs et sur leur situation à la cour^ En revanche, il s'écoule encore un temps assez long jusqu'au moment où, en présence du nivellement progressif des nations dans l'empire romain, on voit aussi apparaître dans les grands emplois civils et militaires une quantité de Grecs qui avaient acquis le droit de cité ".

Quant aux Grecs d'Achaïe, tant que ne se manifestent pas, pesant lourdement sur eux, les vices du système proconsulaire ou les conséquences prolongées d'une effroyable désorganisation sociale, telle que nous l'avons constatée depuis la bataille d'Actium, ils mènent par le fait une existence plus ou moins « idyllique ». D'autres, notamment les Hellènes de la « libre Cyzique » (p. 24) et ceux de Rhodes (voir plus bas), dont la situation était meilleure, se permirent vis-à-vis des citoyens romains des insolences qu'il leur fallut expier d'une manière très pénible ; il y eut de grands personnages impertinents, comme ce riche Cretois romanisé, Claudius ïimarchos", qui, au temps de Néron, non seulement accablait ses

*) Cf. Friedl^.nder, op. cit., p. 56-58. 216. Méritent une mention spéciale parmi les affranchis g-recs : sous Domitien, le secrétaire intime Abascantus, Friedl;ender, p. 87 et suiv., 161. (Lorsque cet office «6 epistulis. eut été, sous Hadrien, divisé en deux bureaux indépendants [Friedl., p. 87. 90], un latin et un grec, la direction de la section grecque fut l'objet de l'ambition souvent satisfaite des rhéteurs et sophistes grecs). Puis (Friedl., p. 93 et suiv.) le grand-chambellan Parthénios. Parmi les affranchis d'une époque ultérieure, il faut citer, comme ayant joué un grand rôle, ce Cléandre qui fut, sous Commode, préfet du prétoire, Friedl., p. 95.

*) Friedl., op. cit., p. 181 et suiv., et v. ci-dessous.

3) Tacît., Ann., XV, 20-22. A la suite de cet incident, à l'occasion duquel notamment le célèbre Pœtus Thraséa mit vivement en lumière ces vices de l'administration provinciale, Néron ne tarda pas à provoquer une décision aux termes de laquelle « il n'était permis à personne de faire au sein des administrations fédérales une motion tendant à transmettre au Sénat des remerciements aux propréteurs ou proconsuls, ni de se charger d'une sem-

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