‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 4)Chapitre 29 sur 179 · ÉTAT DES CHOSES EN ACHAIE · texte numérisé non relu

ÉTAT DES CHOSES EN ACHAIE

compatriotes pauvres sous le poids de son arrogance, mais ne craignit même pas de déclarer avec orgueil « qu'il dépendait entièrement de lui qu'on accordât ou non aux gouverneurs romains dans sa province des remercîments pour leur administration, et qu'on députât ou non des ambassades pour porter à Rome ces remercîments » ; ce qui lui valut (en Tan 69) sa condamnation par le Sénat à être banni de son île. De tout cela, il n'est pas question dans la pauvre et faible Achaïe. Si nous faisons abstraction de la puissante activité mercantile et industrielle des nouvelles villes de Nicopolis , de Patrse, de Corinthe, si nous ne considérons que la masse de Tancienne population, dont la vie politique proprement dite s'est complètement éteinte ou desséchée, les études, les travaux des fédérations cantonales de plus en plus diminuées et devenues absolument inoffensives, de l'amphictyonie renouvelée, de la diète provinciale d'Argos, non moins inoffensive au point de vue- politique et dont le maintien d'ailleurs était toujours subordonné au caprice du nouvel empereur*, enfin le soin des jeux solennels, anciens et nouveaux, forment désormais l'intérêt principal delà vie grecque. Le temps était réellement venu, pour la petite race de cette époque, où l'on devait considérer comme mort le lien jadis vivant qui la rattachait à son propre passé ; la tradition des grandes actions et des grandes souffrances des aïeux n'était plus, pour les Hellènes,

blable mission. Plus tard, paraît-il (cf. aussi Plin., Panegyr., 70), ces démonstrations publiques furent remplacées par dos adresses écrites ou par des décrets d'honneur, par lesquels les colonies ou villes pouvaient témoigner en quelque sorte pm«^im aux chefs des provinces leur reconnaissance. C'était tout aussi efficace et peut-être moins compromettant». Ad. Schmidt , Gesch. der Denk- und Glaubensfreiheit, p. 362-364. D'ailleurs, s'il est permis de s'en rapporter aux épanchements d'un rhéteur, les Hellènes de ce temps observaient précisément dans ce qu'on appelait les villes libres, — qui, il est vrai, pouvaient toujours craindre que le gouvernement central de Rome ne confisquât les restes de leur ancienne indépendance, par exemple à Athènes, à Sparte, à Byzance, à Mitylène, à Rhodes, — observaient, disons-nous, vis-à-vis de Romains, notamment vis-à-vis des gouverneurs de leurs provinces respecc; tives, une attitude très respectueuse, allant même dans certaines circonstances jusqu'à la bassesse, et leur élevaient à l'envi des statues; cf. Dio Chrysost. (éd. Morelli), or. XXXI [Mod., p. 342 d).

*) Cf. Keil, SylL inscr. Boeot., n" 31, lig. 29 et v. p. 124; cf. ci-dessous.

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qu'une magnifique parure^ une décoration colossale de leurs villes^ de leurs montagnes et de leurs vallées ; l'antique gloire de la Grèce n'était plus désormais, à de rares exceptions près, qu'un objet de savantes études^ un répertoire inépuisable pour les déclamations d'apparat de rhéteurs indigènes et étrangers ; le charme qu'exerçaient sur tout esprit cultivé du monde romain comme du monde hellénistique les endroits consacrés par la légende et par l'histoire, de ce pays « classique », dans le sens le plus élevé du mot, parvint peut-être encore à transfigurer momentanément, aux yeux de quelquesuns, les descendants dégénérés des anciens Hellènes, mais quant à la race mesquine de ces Epigones, elle avait, prise dans sa grande majorité, perdu tout lien moral et vivant avec les puissantes générations qui l'avaient précédée.

Une seule chose leur était restée commune avec ces grands aïeux, le goût, que rien n'avait pu détruire, pour les jeux et les sacrifices solennels. Mais ces fêtes et ces réunions, ces sacrifices splendides, ces combats et ces jeux étaient, même encore du temps de Philopœmen, la gracieuse parure d'une vie publique animée et remplie ; c'étaient des haltes, des centres d'amical ralliement dans le sérieux et l'activité de temps troublés et difficiles : maintenant que la vie publique des Grecs avait perdu toute profondeur et tout aliment, maintenant que le proconsul à Corinthe et l'empereur avec le Sénat décidaient, dans leur toute-puissance illimitée, des destins du monde hellénique, le soin de ces intérêts qui pour eux avaient un caractère religieux et esthétique, cette dernière portion vivante de l'héritage d'un meilleur passé, ce que les Hellènes avaient conservé intact à côté de la glorieuse histoire de leurs aïeux, à côté des œuvres littéraires et des monuments, trésors des temps qui n'étaient plus, tout cela était devenu proprement pour ces générations le but de leur vie. Nous avons déjà vu plus haut avec quelle ardeur elles continuèrent à s'attacher notamment à leurs exercices gymnastiques et aux solennités de leurs jeux nationaux. Les anciennes et les nouvelles solennités nationales des jeux Olympiques \ Pythiens et Néméens^ enfin

*) Ce qui est tout à fait caractéristique à ce point de vue, c'est que sous Claude, en l'an 44 après J.-C, d'après Joann. Malalas (éd. Bonn.), IX,

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les jeux d'Aciium (ces derniers se perpétuèrent h côté des jeux Olympiques' jusqu'à la fin du monde antique), de môme les

p. 224 (V. 95, 0. 290), etX, p. 248 sqq. (0. 320 sqq. V. 105, b. c.) Klhn, Die stiitUische Vcrf. des Rum. Rcichcs, t. I, p. 113 et suiv., les habitants de la grande ville hellénistique d'Antioche en Syrie achetèrent des Eléens pour une somme énorme, avec l'agrément de l'empereur, le droit de célébrer, eux aussi, les jeux Olympiques dans leur ville, au mois d'octobre, pendant un certain nombre de périodes. Cf. Lehmann, Claudius, p. 240 et suiv. Clinton, F. R., p. 29. Du reste. Élis, d'après Mommskn (ilowi. Gesch., V, p. 239, 1), comptait parmi les villes libres d'Achaïe. Sur les jeux Olympiques, cf. aussi Dio Chrysost. (éd. Morelli), or. XXXI {Rho'l.), p. 34'i, b.-d. Philosïrat., Apoll. Tyan., IV, 29; V, 43; v. aussi, dans Pausamas V. 31, 5. 6 et 7. (cf. ci-dessus, t. I, p. 416, 3), l'histoire de concurrents, dont l'un (01. 201, 1 = 25 ap. J.-C.) fut puni par les juges pour lâcheté, tandis que d'autres le furent pour avoir cherché à obtenir par corruption la victoire aux jeux Olympiques (01. 218, 1 = 93 ap. J.-C. et 226, 1 = 125 ap. J.-C), vu qu'ils s'étaient, à d'autres points de vue, conduits de la manière la plus reprehensible. Nous rattacherons encore à cet ordre de faits ce que Joseph., Bell. Jud., I, 21, 12; Ant. Jud.,XWl, 5,3, nous apprend d'Hérode le Grand de Judée, ce puissant et princier ami des Grecs, qui, à côté des autres bienfaits que lui durent différentes villes grecques (t. I, p. 488, 3), consacra également une somme considérable à relever et à ramener à son antique splendeur la fête olympique, complètement tombée par suite des guerres civiles d'où était sorti l'Empire; dans le temps de son voyage à Rome (environ en l'an 18 av. J.-C), il remplit même à Olympie la fonction d'agonothète en I'm 20 ou 16 av. J.-C D'après Eusidb , Chron. lib., I, p. 214 (éd. Schône). Crameri Anecdot. Paris, y p. 151, un quadrige de Tibère, le premier Olympionique romain (01. 195, en l'an 1 ap. J.-C). (Clinton, Fast. Roman., vol. 1. p. 4), et, en 01. 199 = 17 ap. J.-C, l'attelage de Germanicus remportent la victoire à Olympie dans les courses de chevaux, qui avaient été un moment interdites sous Auguste et furent de nouveau autorisées sous Tibère. Cf. Krause, Olympia, p. 44, notes 33 sqq. Archdol. Zeitung, 1879, p. 36. 1880, p. 53. Mommsen, Rim. Gesch., V, p. 264. Remarquons enfin que, d'après Plutarch., De Exil., c. 12, les bannis même des îles de l'Archipel avaient la permission de prendre part à ces jeux solennels, ainsi qu'aux cérémonies religieuses (il nomme [op. cit.] les mystères d'Eleusis, les Dionysies à Athènes, les jeux Néméens, près d'Argos,les jeux Pythiques et les jeux Isthmiques).

^) A côté des jeux Olympiques, les concours et les victoires remportées aux jeux Pythiques, Isthmiques et Néméens lurent d'une manière permanente tenus en haute estime ; c'est ce que démontrent beaucoup d'inscriptions consacrées à des vainqueurs; voy., par exemple, B^^ckh, C. I. Gr., vol. I, n-s 247. 1068. 1719. 1720 ; III, n°« 5804. 5806. 5913, et plusieurs autres. L'empereur Julien (v. plus bas) renouvela encore la fête actiaque ; Julian., Panegyr., X, c. 9, 1, et voy, FmEDLAitiDER, Darstellungen aus de)' Sittengesch. Roms, t. II, p. 305, qui, au surplus, admet ici, p. 306 (contrairement à l'opinion par lui précédemment émise , dans Becker-Marquardt, R. a., IV, p. 482) que les jeux Actiaques (voy. aussi Mommsen, Monum. Ancyr., p. 26) ne subsistèrent pas longtemps à Rome; Caligula

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jeux (1*1111 caractère plus local, notamment ceux d'Athènes et d'Ar^-os \ et de quantité d'autres endroits, continuèrent à être entretenus avec les soins de l'amour le plus extreme. Les plus hautement appréciés étaient toujours les jeux Olympiques ; à côté d'eux, les jeux d'Actium, dans lesquels trouvaient place tous les genres de concours littéraires et gymniques, étaient certainement tenus en une estime toute particulière ; « de nombreuses inscriptions concernant des athlètes et des musiciens des pays les plus divers de langue grecque établissent que l'honneur des victoires qui y étaient remportées n'était pas prisé moins haut que celui des couronnes d'Olympie et de Delphes - ». Un genre de vie répondant parfaitement à cet état de choses s'était développé chez les artistes qui paraissaient dans ces solennités, une vie nomade toute particulière, des manifestations de laquelle les inscriptions de cette période et plus encore des périodes suivantes de notre histoire fournissent des preuves pleines d'intérêt. Les^artistes dramatiques, les virtuoses de la musique, les athlètes, habituellement de langue grecque, voyageaient volontiers tantôt seuls, tantôt en troupe, notamment en Asie-Mineure et en Grèce, où même les petites villes conservèrent d'une manière permanente leurs spectacles et leurs concours revenant périodiquement. Les plus célèbres artistes de ce genre faisaient, paraît-il, des tournées régulières en Grèce, en Asie-Mineure et en Italie, et reçurent souvent des

supprima dans tout l'empire (Sueton., Caligula, c. 23) les jeux Actiaques, que différents princes, comme Hérode le Grand, et beaucoup de villes dans les provinces, avaient à leur tour imités en l'honneur d'Auguste. Ils paraissent avoir alors également cessé pour Rome ; sous Néron seulement, à l'occasion de la délivrance de Poppée, on décida une fois encore, en l'an 63 (Tac, Ann., XV, 23), un certamen ad exemplar Actiacse religionis. Mais ces jeux subsistèrent dans les provinces; sans parler de la Grèce, il est encore question des jeux Actiaques à la fin du i" siècle ap. J.-C, à Antioche et à Alexandrie; cf. Bockh, C. I. Gr., vol. Ill, n° 5804, lig. 24 et 27, cf. p. 732.

^) On célébrait à Argos cinq grandes fêtes; sur ce nombre, quatre grandes fêtes de dieux, avec des jeux publics, se conservèrent jusqu'au temps de l'empereur Julien; Curtius, Pelop., t. I, p. 83; t. II, p. 560. Cf. BticKH, C. I. Gr., vol. J, p. 580, sur le n" 1124.

^) Cf. aussi notamment Friedl.'ender, op. cit., p. 304 et suiv., et les nombreux passages cités p. 305, note 3; en outre du passage de Stat., Silv., II, 2, 6, voy. notamment, pour les villes de l'Achaïe, Bockh, C. 1. Gr., vol. I, n° 1068 pour Mégare, n" 1420 pour Sparte; voy. aussi n" 1719.

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localités dans lesquelles ils avaient excité une admiration pas. sionnée les honneurs du droit de cité. Tels furent le chanteur Aurélius Charmos, citoyen de Philadelphie, de Nicomédie et d'Athènes*; au n*^ siècle après J.-C, l'athlète M. Aurélius Asclépiade, citoyen d'Alexandrie, Hermopolis , Pouz/oles, Naples et Élis, sénateur d'Athènes " ; le célèbre athlète T. Flavius Archibios d'Alexandrie, qui, encore adolescent, commença sa « carrière de gloire » environ en l'an 89 après J.-C. aux jeux Néméens, remporta ensuite, jusqu^au milieu du règne de Trajan, une énorme quantité de couronnes aux concours les plus brillants des provinces gréco-asiatiques, de la Grèce et de l'Italie, et fut deux fois acclamé comme vainqueur aux jeux Olympiques (01. 220, 1 = 101 ap. J.-C, et 01. 221, 1 =105 ap. J.-C.)^; tel encore un certain Marcus Tullius, qui, au temps d'Antonin le Pieux, prit part à tous les concours en renom à cette époque en Grèce, à Rome et dans plusieurs capitales asiatiques, et était citoyen d'Apamée en Bithynie, de Corinthe, d'Athènes et de Smyrne * ; tels enfin, dans les dernières années du u° siècle^ le joueur de flûte T. Julius Aurelianus Theodotos de Nicomédie, qui fut aussi citoyen de Thèbes, d'Athènes, de Smyrne, d'Éphèse, de Pergame et autres localités, et remporta pareillement en Italie, en Grèce, en Asie, les plus nombreuses et les plus honorables victoires % et — sans indication certaine de l'époque où il vivait — Julios, citoyen de Sparte, qui avait reçu le droit de cité dans toute l'IIelladc, la Macédoine et laThessalie*^. Rome encourageait de son mieux ce goût national. Le droit de recevoir en grande pompe les vainqueurs rentrant après lesjeux dans leur ville natale ne fit plus partie des attributions des municipalités ; il fut concédé par privilège impérial à de grands « Instituts des jeux », et, en ce cas, le Trésor impé-

*) Friedl^nder, II, p. 37.318. Bockh, C. I. Gr. (I, n' 1420), II, n' 3425.

2) C. J. Gr., III, n° 5913.

3) C. I. Gr., III, no 5804, et voy. p. 718 jusqu'à 733. *) C. I. Gr., n" 247.

5) C. L Gr., n" 1720.

6) C. I. Gr., n° 1420. , .

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