NÉRON ARTISTE
En réalité, les Hellènes d'Achaïe se sentaient attirés vers cet homme, dont l'exemple propageait à Rome le costume et les usages de la Grèce \ D'ailleurs, à un certain moment, après avoir à Naples, en l'an 64, commencé à paraître sur la scène devant tout le peuple, Néron avait déjà songé à un voyage en Achaïe ; il voulait, sur cette terre tant célébrée, patrie de tous les arts, conquérir d'abord ces glorieuses couronnes que l'antiquité avait consacrées et demander au sens artistique des Hellènes Fhonneur de l'illustration, avant que Rome le vît conducteur de chars et artiste scénique^. Ce projet n'avait pas abouti alors ^ ; néanmoins, Néron ne le perdit jamais tout à fait de vue. Il paraît notamment avoir, en l'an 65, pensé de nouveau sérieusement à un voyage en Hellade ; on rapporte, en effet, que, cette année-là, les Eléens reçurent l'ordre d'ajourner jusqu'à l'arrivée de l'empereur la solennité des jeux Olympiques, qui devait avoir lieu en juillet*. Mais Néron ne vint pas encore cette année en Achaïe; ce fut la servilité grecque qui finit par l'y amener.
Sans souci, en effet, des pillages d'objets d'art de Tan 64-65, plusieurs villes grecques^ qui avaient conservé l'habitude des concours musicaux, avaient envoyé une ambassade à Rome, pour faire présent à l'empereur des couronnes remportées dans les occasions de ce genre par les joueurs de cithare. Flatté au plus haut point, Néron les invita à dîner dans son intimité. Quelques-uns de ces Hellènes l'engagèrent dans un de ces repas à leur donner un échantillon de son
monienne. » Friedl/Ender, p. 308. (Déjà Caligula, au surplus, avait en l'an 39 institué à Lyon des concours analogues d'éloquence grecque et romaine, où il fit également éclater sa cruelle frivolité. Suet., Calig.y c. 20j.
1) Cf. Tacit,, Ann., XIV, 21, fin. Hôgk, R. (?., t. I, part. 3, p. 364 et suiv. Friedl^nder, op. cit., p. 307 etsuiv.
2) Tacit., XV, 33; cf. Sueton., Nero, c. 53.
3) Tacit., Ann., XV, 36, init.
*) C'est ce qui est dit non seulement dans Philostrat., Apollon. Tyan., V, 7; (cf. Themist., [éd. Dindorf.] Or., VII, p. 110, c. 92 6), mais encore dans Euseb., Chron., p. 273, et Hieronym., ibid.,\>. 435), cf. Syncell., Chronogr., p. 340, a. (P.) p. 270 (V.). C'était la 211« Olympiade ; d'après Pau- SAN., X, 36, 4, les Eléens ne l'avaient en réalité pas portée sur leur liste ; V. en outre Sievbrs, Zur Geschic/ite des Nero u. des (ialba, p. 18. Clinton, Fast. Roman., I, p. 46.
talent do chanteur, qui ne pouvait manquer d'exciter leur admiration. L'empereur le fit aussitôt, et ces représentants avisés de la nation grecque se répandirent, bien entendu, en de tels transports d'enthousiasme, leur ravissement se manifesta d'une manière si hyperbolique, que l'empereur à la fin s'écria que les Hellènes seuls avaient l'oreille musicale et pouvaient justement apprécier sa valeur artistique; que, par suite aussi, ils étaient seuls dignes d'être les témoins de ses efforts et départager les jouissauces de ses travaux ^
Immédiatement le plan d'un grand voyage artistique à travers l'Achaïe fut étudié pour tout de bon, et, cette fois^ tous les préparatifs nécessaires furent faits sans plus tarder. L'affranchi Hélios (p. 55) fut chargé de la régence en l'absence de Néron, et, dès Tété ou l'automne de l'année 66, le prince commença son voyage. Il était entouré d'une suite extrêmement nombreuse ^ ; on y voyait, outre une section de la garde prétorienne sous les ordres d^un de ses commandants, de Tigellinus, l'ignoble favori de Néron, un autre puissant favori, Sporus et Calvia Crispinilla , dame de la cour, très influente, grande maîtresse et intendante de la garde-robe impériale ; un grand nombre de personnages haut placés des deux premiers ordres (entre autres le proconsul et futur empe reur T. Flavius Vespasianus, qui avait déjà largement fait ses preuves comme homme d'Etat et comme capitaine, avec son fils Titus), et, à côté d'eux, une foule de personnages munis d'instruments de musique, de masques et de cothurnes, compagnons de l'empereur dans l'art et dans la débauche ; enfin Néron était accompagné du corps dit des Aiigustani, troupe de cinq mille claqueurs bien stylés ^, placés sous la direction
*) SuETON., Nero, c. 22, fin, cf. Luciân., Nero, c. 2, init., Philostrat., ApolL Tyan., V, 7.
2) Dio Cass., LXIII, 8. En ce qui concerne Hélios, v. Dio Cass.,LXIII, 12. 19. SiJETON., Nero, c. 23. En ce qui concerne la chronologie, cf. Hôck, Rom. Gesch., t. I, sect., I, p. 386 et Clinton, Fast, Roman, ^ vol. I, p. 48, d'après Joseph,, Bell. Jud., II, 20, 1 ; puis aussi Sievers, op. cit.^ p. 18. Sur des médailles (dont un certain nombre également de Patrse et de Corinthe) rappelant le navire qui conduisit l'empereur en Grèce, v. Eckhel, D. N.y VI, p. 278 sqq.; cf. aussi II, p. 242 sqq.
3) Au sujet des Prétoriens, v. Dio Cass., LXIII, 10, 14. Cf. Sueton, Nero, c. 19. 21, fin. Plut., Otho, c. 6. Tigellinus : Dio Cass., LXÏII, 11.
i04 NÉRON EN ACHAÏE
du consulaire Gluvius Rufus. C'est ainsi que Néron parut d'abord dans Tîle de Corcyre, et ses premiers chants retentirent à Cassiope, à Tautel de Zeus Cassios*.
Alors commença , sur le sol classique de la Grèce , un manège étrange, tantôt bizarre, grotesque et bouffon, tantôt sanglant et infâme. En première ligne figurait naturellement l'intention de Néron de conquérir partout une gloire immortelle par des travaux appartenant aux arts les plus divins, comme conducteur de char, comme joueur de cithare, comme chanteur et acteur, comme poète dramatique et aussi comme héraut \ A cette fin, on parcourut systématiquement toute l'Achaïe d'un bout à l'autre ; il s'agissait d'une part de remporter des victoires dans toutes les villes de la Grèce où il y avait encore des concours solennels, de quelque espèce que ce fût, ou dans celles oii demeuraient tout au moins tels ou tels artistes en renom^ et, d'autre part, de conquérir le titre rare et glorieux de Périodoniqiie^ , c'est-à-dire de héros qui avait successivement remporté la victoire dans les quatre grands jeux nationaux des Hellènes. C'est ainsi que Néron parcourut les villes grecques, en partant sans doute de FÉpire et de Nicopolis, la ville des jeux destinés à rappeler la bataille d'Actium ; c'est ainsi qu'il remporta la victoire sur les artistes de l'époque, ïerpnos et Diodoros^ et en particulier sur Pamménès, qui avait joui au temps de Caligula d'une grande célébrité, mais qui était alors affaibli par Tâge, et qu'ensuite, dans la brutalité de son triomphe, il fit jeter à bas les statues de ces artistes qu'il avait — cela va sans dire — vaincus sans beaucoup de peine ; c'est ainsi qu'il donna l'ordre, contrairement à des dispositions dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, de célébrer
12. Sporus et Calvia Crispinilla: Dio Gass., LXIII, 12 et 13. Vespasien: Dio Gass., LXVI, 11. SuETON., Vespasian.^ c. 4 et 5. Titus: v. Joseph., Bell. JucL, III, 1, 3. 4, 2. Le reste du cortège: Dio Gass., LXIII, 8. 11, fin. Gluvius Rufus : Dio Gass., LXIII, 14. Sur le corps des Augustani ou Augus^ tiani, composé déjeunes chevaliers et de plébéiens, existant environ depuis l'an 59 ap. J.-G., v. encore Tacit., Ann., XIV, 15 fin., 20. Sueton., Nero, c. 20 fin. Dio Gass., LXI, 20.
^) SuETON., Nero, c. 22, fin.
2) Dio Gass., LXIII, 8. Gros., VII, 7.
'^) ZoNAR., XI, 12. Dio Gass., ibid.
NÉRON EN ACHAÏK 105
dans une seule et môme année (66-67 ap. J.-G.) tous les jeux nationaux helléniques*. Gela ne lui suffit pas, et non seulement il fallut recommencer plusieurs solennités^, mais encore aux luttes traditionnelles dans les diiïérents jeux nationaux il en ajouta de nouvelles, d'une manière tout à fait arbitraire et suivant son bon plaisir. C'est ainsi, que notamment, il fît établir aux jeux Olympiques, également contre toutes les traditions, « un concours musical, où il parut comme acteur tragique et comme joueur de cithare^ ». De même, il parut aux jeux Isthmiques en l'une et Tautre qualité, quoique la loi exclut de cette fête les concours de tragédie et de comédie*. Les Hellènes furent alors témoins de choses bien singulières. Ce fut pour les provinciaux un spectacle absolument étrange que cet empereur romain, redouté de l'univers entier, absorbé si complètement dans le rôle d'un champion grec% qu'on le voyait, après s'être fait inscrire sur les listes suivant toutes les formes, tantôt regarder ses adversaires d'un œil hagard et farouche et les provoquer en les invectivant, tantôt chercher à les gagner par des flatteries et des caresses, ou quelquefois à les corrompre par des présents. Il affectait d'ailleurs une crainte extrême vis-à-vis des juges du concours, pour lesquels il n'avait en public que des paroles d'humble soumission, sauf à désigner sous main comme suspects ceux qui se montraient moins serviles; il semblait craindre de même les coups des employés chargés de la police des jeux.
*) Dio Cass., LXIIÏ, 8 et 14. (Terpnos était un joueur de cithare en renom, antérieurement déjà lié d'amitié avec Néron. Cf. Sueton, Nero, c. 20, init. et Vespasian.^ c. 19. Philostrat., ibid., V, 7. Sur le joueur de cithare Diodoros,voy. aussi DioGass., LXIII,20, et Sqeton., Vespasian., ibid.). Sueton. Nero, c. 23, init. Philostrat. (éd. Kayser), Vit. Apollon. Tyan., V, 7 et Themist., Or., VII, p. 92 6. Cf. ci-dessus, p. 102, 4 et ci-après, p. 109, 4.
^) Sueton., Nero, 23, init. Hieronym., ibicL. p. 435.
2} Sueton., ibid. Philostrat., op. cit., IV, 24. V, 7. Cf. Lucian., JVero, 2, init. EusEB., Chiton. ^p. 273. Hieronym., ibid., p. 435. Hock, op. ci^., p. 397.
*) Philostrat., IV, 24. Lugian. , Nero, 9 init. Euseb. et Hieronym., Inc. cit. D'après -Philostrat., V, 8 (cf. Kayser sur ce passage, p. 188), Néron arriva à être célébré comme Tpt(7oX'j[x7rtovcx-ri;, c'est-à-dire qu'il remporta le prix comme tragédien, comme joueur de cithare et dans les courses de chars.
S) Dio Cass., LXIII, 9. Sueton., Nero, 23. 24. 53 (Cf. Tacit., Ann., XVI, 4). Philostrat., Apoll. Tyan., IV, 24. V, 7.
Aussi cherchait-il secrètement à les corrompre à prix d'argent pour les faire entrer dans ses intérêts. Pendant les jeux eux-mêmes, il observait avec une scrupuleuse sollicitude les règles du combat, jusqu'aux moindres prescriptions sur les convenances; enfm on le voyait, notamment à tous les jeux gymniques, s^asseoir à terre dans le stade comme les juges du concours, et^ lorsque dans Tardeur de la lutte quelques couples d'athlètes s'éloignaient trop de la place qui leur était assignée, les ramener de sa propre main au milieu du stade. Les Hellènes étaient assurément des admirateurs passionnés des exercices des athlètes et de l'art scénique; mais, si la majorité de cette race frivole et servile n'assistait à ce spectacle inouï qu'avec un sentiment de joyeuse gaieté, et quelquefois même d'admiration; s'il existait des connaisseurs éclairés auxquels la voix du virtuose impérial ne déplaisait pas d'une façon absolue et qui ne trouvaient de mauvais goût que son penchant à l'affectation, à l'exagération et aux bouffonneries de coulisse *, il ne manquait pas non plus néanmoins d'hommes sérieux, qui ne dissimulaient point leur indignation devant le trône ainsi rabaissé et avili par les extravagances de cet insensé ^ On acceptait que le maître du monde se montrât avec sa chevelure aux boucles ondulées'*, en costume d'athlète, de conducteur de char, do joueur de cithare*. Seul un novice^ se scandalisait encore en voyant l'acteur impérial, non content des rôles de héros tragiques, se démener encore sur la scène devant tout le peuple, dans les situations les plus ridicules et les plus infimes, et aller jusqu'à représenter une femme qui accouche ^ Mais il y eut, même pour l'homme le plus vulgaire de l'Achaïe,
*)LuciAN., Nero, 6-7.
2} LuciAN., ibid,, 6, fin. Piiilostrat., i6irf., V, 7 ; voy. aussi Dio Cass., LXIÏI, 9; voyez par contre Textravagante justification contenue dans la naïve apologie de Néron par le docteur Werner Reinhold (Pasewalk, 1839), p. 15.
2) Dio Cass., ibid. Sueton., Nero, 51.
*) Dio Cass. , ibid. Philostrat. , V, 7. Médaille achéenne {Neroni Apollini), Néron ou Apollon en joueur de cithare avec la lyre. Eckhel, VI, p. 276. '
5) Dio Cass., LXIII, 10. Zonar., XI, 12. Sueton., Nero, 2i, fin.
^) Philostrat., V, 7. Dio Cass., LXIII, 9-10. Zonar., ibid. Sueton., ibid.
NÉRON EN ACHAÏi: 107
de quoi hocher la tête lorsque le grand dominateur du monde, de sa voix faible, grêle et enrouée, ne craignit pas de se commettre devant tout le peuple dans une lutte avec les hérauts eux-mêmes *. Il alla plus loin, et ce fut en vérité une cruelle profanation de jeux solennels auxquels se rattachaient les souvenirs les plus élevés de la nation grecque ; on le vit, aux jeux Olympiques, entrer dans la carrière avec un attelage à dix chevaux , tomber de son char pendant la course, se blessant si grièvement qu'il ne put le conduire jusqu'au terme, et finalement néanmoins se parer de la couronne du vainqueur, grâce à des juges vendus, qu'il récompensa par l'énorme cadeau d'une somme de 230,000 deniers (270,000 francs) ^ Ce même ridicule concurrent fut ensuite assez cynique pour faire jeter à bas, sur les emplacements consacrés de ces solennités, les statues des vainqueurs qu'avaient célébrés les siècles passés, et les faire traîner dans les cloaques % pour être désormais l'unique vainqueur aux jeux sacrés dont le souvenir serait conservé. Ce n'est pas tout encore : toute la misérable nature de ce coquin sanguinaire apparut déjà dans le tour qu'il joua à ses concurrents. Les artistes grecs en renom se virent menacés de mort, pour peu qu'ils fissent sérieusement mine de ne pas s'humilier tout de suite devant leur impérial rival. Lors de la solennité des jeux Isthmiques, il arriva qu'Épirote, un des acteurs tragiques les plus célèbres de la Grèce à cette époque, déclara ouvertement, à diverses reprises et jusqu'au dernier moment, qu'il avait très grande envie d'enlever cette fois la couronne de victoire à l'empereur, et que, si Néron ne lui comptait pas dix talents nets, il n'avait pas l'intention de renoncer à la victoire. L'empereur entra dans une violente colère ; il trouvait sans doute lui-même qu'il serait par trop honteux, dans de telles circonstances, de s'assurer la « victoire » à prix d'ar-
^} Dio Cass., LXIII,9 et 14, fin. Zo^AR., XI, 12. Gros., VII, 7. Sueton. ISero, 24. Philostrat., IV, 24. Elseb., Chron., p. 273. Hieronym., ibid.f p. 435.
*) Sueton., Nero, 24. Dio Cass., LXIII, 14 init. Euseb,, ibid. Hieronym., ibid, Syncell., p. 340 a (P.), p. 270 (V.).
3) Sueton., Nero, 24. Par le fait, cet ordre infâme ne fut sans doute exécuté que dans un petit nombre de cas.
108 NÉKON EN ACHAÏE
genl, comme il en avait l'habitude ^ Lors donc que commença le combat poétique, Épirote enleva réellement les applaudissements de tout le peuple ; il n'en fut dès lors que plus hardi à braver l'ordre direct de Néron^ que les secrétaires de celui-ci lui transmirent, d'avoir immédiatement à tempérer Féclat de son jeu, pour ne pas laisser plus longtemps dans l'ombre celui de son impérial émule. Néron fit alors, sans autre préambule, paraître sur la scène ses acteurs, et ceux-ci, — comme s'il s'ag-issait d'une nouvelle péripétie de la tragédie^, — acculèrent le malheureux Épirote à la colonne la plus voisine^, en présence des Hellènes stupéfaits, et, afin de sauver cette fois encore pour leur maître une couronne de vainqueur, l'étouffèrent avec les pointes de leurs tablettes d'ivoire, qu'ils lui enfoncèrent dans la gorge -.
Tel fut le grand voyage artistique organisé par Néron dans la province d'Achaïe, C'est à peine s'il y eut dans ce pays une ville de quelque importance qu^il ne visitât. Il n'épargna que Sparte et Athènes, pour des motifs très différents d'ailleurs. Il évita Sparte « parce que les lois de Lycurgue étaient tout à fait opposées à ses principes^ »! Quant à Athènes, ce criminel impérial, dont les mains étaient souillées de sang au nom duquel s'attachait la malédiction du meurtre de sa mère, n'osa pas en franchir le seuil ; il était troublé par la crainte de la vengeance des Erinnyes (Euménides), dont le sanctuaire antique et vénérable se trouvait, comme on sait, au pied de la colline d'Ares* ; ses remords de conscience s'étaient en effet réveillés depuis que, après avoir, comme beaucoup d'empereurs, été disposé à se faire initier aux mystères d'Eleusis, il avait appris que, au commencement de la fête, le héraut ordonnait publiquement à tous les scélérats et à tous les criminels de s'abstenir des rites sacrés ^ Il n'en avait d'ailleurs, nous l'avons vu, mené que plus joyeuse vie dans le reste de TAchaïe. Partout Néron avait paru au milieu de la
*) SuRTON., Nero, 23.
2) LuciAN., Nero, 8-9.
3) Dio Cass., LXIII, 14.
*)DioGass.,LXIII, 14.
5) SuETON., Nero, 34.
bruyante allégresse du peuple et de ses compagnons, annoncé par son héraut Cluvius Rufus, le commandant des Augustains*; partout il avait remporté de « brillantes victoires )>, qu'il s'était empressé de proclamer personnellement à haute voix" ; il avait été applaudi et glorifié par le peuple et les soldats comme tour à tour Pythionique, Olympionique, Périodonique, Pantonique ^ Aux jeux Olympiques, Isthmiquos, Pythiques et Actiaques, il avait conquis dans les concours de tout genre la gloire qu'il cherchait * ; en outre^ ses victoires individuelles dans les différentes villes de la Grèce ne lui avaient pas valu moins de 1,808 couronnes^
Mais les malheureux Hellènes n'étaient pas destinés à n'être que les joyeux spectateurs de ses grotesques folies ; il leur était réservé de faire avec cette mauvaise nature des expériences d'un tout autre genre, de se rendre compte personnellement et à leurs dépens de sa cruauté sauvage et cynique, de ses appétits sensuels et de sa rapacité sans limites. Cet artiste couronné était en même temps un bourreau, et il l'était de sang-froid ; ils purent déjà le voir aux nombreuses exécutions par lui ordonnées de grands personnages de sa
i)Dio Gass., LXIII, 14.
2) SuETON., NerOy 24.
3)DioC\ss., LXIII, 10, iait.
*) EcKHEL, D. N., VI, p. 279. On s'est etrorcé, dans des recherches récentes, de fixer jusqu'à un certain point la chronologie des victoires de Néron aux jeux solennels de l'Achaïe. D'après Euseb., Chron., ibid., p. 173 (Cf. HiERONYM., ibid. y p. 435), Néron célébra la 211* olympiade dans la seconde année de celle-ci, 66-67 ap. J.-C, en l'an du monde 2081, et les jeux Isthmiques, Pythiques et Actiaques en 01. 211, 3, =67 ap. J.-C, an du monde 2082. La célébration des jeux Olympiques en 01. 211, 2 est également indiquée dans Philostrat., V, 7. Themist., Or., VII, p. 926. Au contraire, Clinton, Fast. Rom., I, p. 50, d'après Jul. African,, p. 44 (voy. aussi Kayser ad Philostrat., op. cit., p. 188) admet que ces jeux Olympiques furent célébrés en 01. 211, 3 = 67 ap. J.-C, et ne rapporte le Tïépuaiv de Philostrat., ibid., qu'à Pépoque de l'arrivée de Néron en Achaïe, en 01. 211, 2 = 66 ap. J.-C. Sievers {loc. cit., p. 18 sqq.) compte autrement ; ce savant incline à placer une première victoire de Néron à Argos (EcKHEL, Doctr. Num., IV, p. 53. VI, 279) et la victoire aux jeux Olympiques en l'an 66, les victoires aux jeux Actiaques, Pythiques, Isthmiques, Néméens, et une seconde victoire à Argos en l'an 67. La victoire remportée aux jeux Pythiques ou Delphiques suivit celle des jeux Olympiques; c'est ce qu'indique Philostrat., V, 9. S) Dio Cass., LXIII, 21.
suite. 11 y en avait beaucoup qu'il n'avait emmenés en Grèce ou qu'il n'appela à rejoindre sa résidence que parce qu'il se défiait d'eux ; ceux-là trouvèrent le trépas loin de Rome, sur le sol hellénique *. Par contre, ce peuple abâtardi dut être frappé du mâle courroux avec lequel le plus fameux capitaine romain de cette époque, Domitius Corbulon, homme vig-oureusement trempé comme les Romains de jadis, que Néron venait d'appeler en Achaïe des frontières de la Parthiène, se plongea lui-même le glaive dans le cœur aussitôt qu'il eut abordé à Cenchrées, pour prévenir une exécution que le tyran avait, sous le plus frivole prétexte, commandée à ses satellites ^ Et ces Hellènes, dégénérés eux-mêmes, se détournèrent assurément de ce misérable avec une impression de mépris^ de dégoût et de colère , lorsqu'il donna sur le sol hellénique une nouvelle représentation du honteux spectacle de son «mariage» en règle avec le jeune eunuque Sporus, l'instrument de ses plaisirs, qu'il nommait sa Sabine (en l'honneur de sa défunte épouse Poppa^a Sabina), et qu'il obligea toute la province à prendre part à cette fête infâme ^ La colère grandit lorsque l'on vit qu'il n'épargnait pas davantage rinnocence des jeunes gens et des jeunes filles grecques, et qu'ils devenaient la proie de sa bestiale luxure dans des conditions d'épouvantable raffinement*.
Mais il s^en fallait de beaucoup encore que tout cela suffît à un homme comme celui-là. C'était déjà une rigueur, devenant dans certaines circonstances une cruauté, que de ne permettre à aucun auditeur, sous aucune condition, de quitter le théâtre aussi longtemps que l'empereur se montrait sur la
') Dio Cass., LXIII, 11 fin.; voy. aussi 17. L'histoire, racontée par Sueton., Vespasian,, 4, de la disgrâce dans laquelle Vespasien tomba en Achaïe auprès de l'empereur, pour s'être plusieurs fois endormi ou être parti pendant qu'il chantait ou jouait, est à bon droit placée par Teuffel (dans Pauly, R. EncycL, VI, 2, p. 2749 sqq.), d'après Tacit., Ann., XVI, 5, en l'année 65 et à Rome.
«) Dio Cass., LXIII, 17. A. W. Zumpt cherche, dans ses Commentât. Epigr., vol. IT, p. 142 sqq., à démontrer que la mort de Corbulon doit être reportée à l'an 66, dans les premiers temps du séjour de Néron en Grèce.
3) Dio Cass., LXIII, 13. Cf. Sueton., iVero, 28.
^) Dio Cass., LXIII, 13. Cf. Sueton, JVero,29. PmLOSiRAT., V, 7.
jNéko.x'en achaïe m
scène comme chanteur ou comme acteur ^ Mais son Immeur capricieuse et sanguinaire éclatait à toute occasion, sans ménager jamais même les souvenirs les plus sacrés des Grecs. Il s'était d'abord parfaitement entendu avec l'oracle de Delphes^ et il avait récompensé par un présent de 100,000 deniers (environ 109,000 francs) assigné à la Pythie un avis amical des prêtres ^ Mais plus tard, il se brouilla avec l'oracle (à raison paraît -il, de ce qu'Apollon avait fait allusion au meurtre par lui commis sur la personne de sa mère). Alors il enleva à Apollon, dans son aveugle fureur^ le territoire de Cirrha, qui était consacré, partagea le pays entre les militaires de sa suite, supprima l'oracle, et fit même mettre à mort plusieurs personnes, pour précipiter ensuite leurs cadavres dans le gouffre d'où montaient les « vapeurs sacrées ))^
Mais ses lubies sanguinaires atteignirent leur paroxysme lorsque sa rapacité se réveilla dans toute sa force. Pour les villes grecques, l'énorme personnel qui accompagnait l'empereur constituait déjà une bien lourde charge; la réception et Tentretien de ce personnel coûtèrent aux Hellènes des sommes si considérables qu'Apollonios de Tyane, considérant aussi l'épuisement du pays qui en était la conséquence, put poser cette question piquante^ de savoir « si Néron, avec son chant, n'avait pas plus ruiné les Grecs que jadis Xerxès avec ses myriades d'Asiatiques » *. De plus, les favoris de Néron, surtout Sporus et Calvia Crispinilla, la grande dame romaine dont nous avons parlé , saisirent toutes les occasions de commettre, sans aucunement se gêner et sans épargner même les temples, les extorsions et les brigandages les plus
*) SuETON., Nero, 23. Dio Cass., LXIII, 15.
2) SuETON., Nero, 40.
3) Dio Cass., LXIII, 14. Lucian., Nero, 10. L'oracle resta par fie fait momentanément muet ; d'aucuns disent jusqu'à sa restauration, vers Tépoque de Trajan; voy. notamment G. Wolff, De ultima oraculorum aetate, p. 4 et 5 (mais cf. ci-dessous, ch. ii). Le grand pillage des trésors artistiques de Delphes et de son temple, Dio Ghrysostom., Or., XXXI (Rhod.) p. 355 a. h. (v. ci-dessus, p. 99 sqq.) peut bien avoir contribué à cette défaillance. Sur Néron à Delphes, voy. encore Themist. (éd. Dindorf), Orat. XIX, p. 276, c. 226, 6. sq. et Plutarch., de El apud Delphos, 1 fin.
*) Philostrat., V, 7.
éhontés *. Mais la chose prit un caractère plus dangereux encore lorsque — en suite de la prodigalité sans bornes dans laquelle il se complaisait partout — les ressources financières vinrent à lui manquer. Alors ce ne fut plus assez que les villes grecques oii il avait remporté des prix fussent aussi contraintes de le faire bénéficier des avantages matériels qui y étaient d'ordinaire attachés. Ce ne fut plus assez que le pillage des temples et autres sanctuaires grecs, commencé en l'an 64-65 (ci-dessus, p. 99) fût repris et généralisé ^ De concert avec le misérable Tigellinus, l'empereur commença à exercer d'infâmes sévices contre les plus riches familles de cette malheureuse province; et, pour ne pas parler d'extorsions moins sanglantes, une foule d'entre elles furent décimées, sous des prétextes futiles, par des exécutions dont le but exclusif était de remplir la caisse vide de l'empereur avec le patrimoine des personnes ainsi massacrées. Au début, on avait encore laissé aux héritiers de ces infortunés une part au moins de leurs biens ; mais peu à peu ce reste d'égards disparut, et on n'en arriva que trop tôt à ne plus conserver aucune espèce de ménagement ; c'est ainsi notamment qu'on bannit les enfants des victimes \ Toutefois, étant donné le profond affaissement du caractère national, on n'est pas étonné qu'il se soit toujours trouvé, même en présence de pareilles atrocités, des Hellènes capables de pousser assez loin leur honteuse servilité pour menacer de persécutions bon nombre de leurs compatriotes parce que ceux-ci s'étaient abstenus d'assister aux représentations données par Néron, ou n'avaient pas été assez attentifs au théâtre, s'étaient moqués de l'impérial artiste, ne lui avaient pas accordé, leur approbation, ou enfin
î)DioCass., LXIII, 12 fin.
*) SuETON., JVero, 32.
^) Dio Cass., LXIII, 11. Sur le pillage des objets d'art par Néron^ vis-àvis duquel quelques rares présents, offerts par cet empereur à l'occasion de ses vicioires, une couronne d'or et un vêtement de pourpre dans le temple de Hêra sur le mont Eubée, près Argos, Pausan., II, 17, 6, et trois magnifiques couronnes d'olivier, ainsi qu'une couronne de chêne, dans le temple d'Olympie, Pausan., V, 42, 7, font une étrange figure, voy. ci-dessus, p. 99 sqq.
*) Dio Cass, LXIII, 11. 12.
LACHAÏE PROCLAMÉE LIUIŒ 113
avaient négligé truffrir liboralomciiL dus sacrifices aux dieux pour que la voix de Néron montât toujours plus claire et plus pure vers Apollon Pythien \
Ce n'était pourtant pas exclusivement la servilité, la poursuite effrénée de la faveur, Tabsence de caractère propre aux esclaves, qui déterminait ces Hellènes à porter à Tempereur Néron leurs hommages. Néron s'était après tout efforcé d'immortaliser sa mémoire en Acliaïe d'une autre manière encore qu'en apparaissant comme artiste et comme brigand sanguinaire, et cette manière, en présence de ces Grecs toujours si faciles à éblouir au milieu même des plus dures épreuves, était bien propre à atténuer l'impression de ce que ses actes avaient de ridicule et d'abominable. Cet empereur était assurément un homme de mauvaise nature ; cependant, il n'était pas tellement mauvais qu'il trouvât d'une manière absolue son plaisir dans le crime en tant que crime. Lorsque ses vulgaires passions n'étaient pas en jeu, lorsqu'il ne rencontrait pas une résistance gênante, il ne lui déplaisait nullement, même à cette époque de sa vie, de chercher la popularité dans les bienfaits. Au moment où nous en sommes arrivés, il était extrêmement satisfait de son voyage artistique en Grèce ; ses brillants triomphes et l'habileté de flatterie des Grecs le confirmaient dans la résolution — déjà prise peut-être avant son départ pour l'Achaïe ^ — de reprendre pour son compte la fameuse politique de Flamininus^ que ^es Grecs d'alors continuaient toujours à exalter". Aux jeux Isthmiques de l'année 67 ap. J.-G. (il s'était écoulé environ ii62 ans depuis cette proclamation de liberté par laquelle Flamininus s'était rendu célèbre dans le monde entier), l'empereur parut donc comme héraut au milieu du stade, devant la foule des Grecs assemblés, leur annonça solennellement qu'il octroyait de nouveau à toute la province d'Achaïe la « liberté » et en même temps l'immunité d'impôts, et accorda aux juges des
1) Philostrât., Apollon. Tyan., V, 7.
^) C'est l'hypothèse à laquelle s'arrêtent MoMMSEX dans riT(?f mes, II, p. Ill, et H. Schiller, Gesch. des r'ôm. Kaiscrreichs unter Nero, p. 256.
•*) Cf. Plutarch., Flaminin.,2. 16. Comparât. Philopœm. cum Flmnin., 1.3.
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jeux, déjà comblés clc présciils, le droit de cilé romaine *. Le bénéfice le plus essentiel et le plus immédiat qui dérivait pour les Hellènes de cette proclamalion de liberté, consistait évidemment en ce qu'ils étaient affranchis d'impôts vis-à-vis du gouvernement romain.; aussi, comme compensation pour la perte des revenus que le Sénat tirait de l'Achaïe, Néron lui assigna la province de Sardaigne ^ En même temps fut aussi supprimée toute l'administration provinciale existant depuis l'époque d'Auguste ^: -les Grecs d'Achaïe furent complètement rendus à eux-mêmes ; leur situation fut semblable à celle des Rhodiens. Maintenant, l'Achaïe fut-elle de nouveau replacée, comme pendant la période qui suivit la victoire de Mummius, sous la haute surveillance du gouverneur de Macédoine, ou ne fut-il pris à ce point de vue aucune disposition particulièrement restrictive, et fut-il ainsi permis aux Grecs de se croire revenus à l'ordre de choses d'avant le temps de Mummius et de se considérer positivement comme étant de nouveau les « alliés » des Romains, sur le pied d'égalité ? C'est ce qui
1) SuKTON., Nero, 24 fin. Plin., Nat. Hist., IV, 6, (10), 22. Dio Cass., LXIII, 11 init. 14 init. Philostrat., V, 41. Pausan., VII, 17, 2. Plutarch., Flamin., 12 fin. D'après le récit de Plutarque, Néron proclama la liberté des Grecs dans un discours qu'il adressa au peuple du haut d'une estrade élevée sur le marché de Corinthe. D'après Sueton., ibid, (assertion inconcihable avec Dio Gass., LXIH, 11), Néron octroya ce cadeau de la liberté decedens provincial s'il n'y a pas là une inexactitude, Néron n'ayant quitté l'Achaïe qu'au commencement de l'an 68 ap. J.-G. (voy. ci-après), les jeux Isthmiques auraient été célébrés cette fois bien après l'époque réglementaire, ou cette fête était peut-être de celles dont il est dit dans Sueton., Ihid., 23 init. : quibusdam etiam iteratis. Cf. enfin Egkhel, Doct. Num.,
II, p. 256, et Becker-Marquardt, Rom. Alterth., III, 1, p. 129.
2) Pausan., VII, 17, 2. Voy. en outre Becker-Marquardt, Rom. Alterth.,
III, 1, p. 79. NippERDE\ ad Tacit., Ann., XIII, 30. La province de Sardaigne avait été, en l'an 27 avant J.-G., attribuée par Auguste au Sénat, mais replacée en l'an 6 ap, J.-G. sous l'administration impériale (Dio Cass,, lui, 12 et LV, 28), et paraît y avoir été maintenue depuis d'une manière permanente. Néron, au surplus, à l'époque dont nous parlons, ne céda vraisemblablement au Sénat que l'île de Sardaigne et garda pour lui le reste de la province, notamment l'île de Corse ; cf. A. W. Zumpt, Comment. Epigr. ,\ol. II, p. 267 sqq. Voy. en outre Th. Mommsen, dansV Hermes, IT (1867), p. 111.
3) Dans Pausan., VII, 17, 2, il est dit ensuite, d'un manière tout à fait précise, de Vespasien ; xal acpaç (les Hellènes) aSOt; xa\ àxouetv èxD.sycsv f,y£[x6vo;. KuHN, Stddt, Verf'., t. II, p. 37.
LA NOUVELLE (( L1I5EI\TÉ )) DE LAr.HAIE 1 lo
n'est pas expliqué en détail ; cependant la dernière hypothèse est assurément la plus vraisemblable \ En tout cas, si peu que les véritables intérêts de la Grèce d'alors, abstraction faite de l'affranchissement du tribut, aient pu être réellement servis par cet acte du caprice impérial, la puissance magique de ces mots : « liberté et indépendance » des Hellènes se vérifia cette fois encore. Quelque incomplets que soient les renseignements que nous possédons sur cet épisode étrange de l'histoire grecque, nous constatons cependant, chez ces Hellènes auxquels le plus indigne de tous les hommes rendit l'ombre et l'image trompeuse de cette liberté que leurs ancêtres, bien des générations avant eux, avaient perdue de gaieté de cœur et par leur propre faute, nous constatons, disje, un nouveau et puissant réveil des souvenirs de leur passé de liberté et de grandeur, qu'embellissait encore le voile vaporeux de l'éloignement. Alors et depuis il y eut beaucoup de Grecs, et des meilleurs, en Achaïe et au dehors, qui se sentirent tout à fait disposés à pardonner à Néron ses boucheries infâmes en faveur de ce « bienfait », et un homme comme Apollonios de Tyane (p. 74), ou du moins son biographe, rêva le retour des Hellènes aux mœurs doriennes et attiques, et leur régénération au sein du bonheur dont ils avaient été longtemps privés, de la concorde dans leurs communes '.
*) C'est ce qui résulte des arguments développés par A. W. Zumpt, Corn-* uœnt. Epigr., vol. II, 267-271. Schiller, op. cit., est d'avis, au contraire, que la Grèce restait sous la haute surveillance du gouverneur de Macédoine. Zumpt incline, au surplus (p. 271 sqq.), à penser que la mesure prise par Néron eut pour conséquence immédiate la séparation de l'Epire, qui, au cours du second siècle ap. J.-C, formait certainement une province distincte, administrée par un procurateur; on aurait alors constitué avec ce pays une province particulière, administrée précisément par un procurateur. (Mais il est possible que ces modifications ne se soient produites que lors de la réorganisation de l' Achaïe par Vespasien). L'Épire, ainsi constituée, comprenait le pays s'étendant jusqu'à la ligne de l'Achéloos, avec Nicopolis pour capitale. Cf. ci-dessous, et Begker-Marquardt, o^j. cit., p. 127 sqq.
-) Cf. Plutarch., De sera num. vlmL, 22 fin. Pausan.,VII, 17,2; Ph!Lostrât., Apollon. Tyan., V, 41. Néron aussi avait jadis reçu des Grecs maints témoignages d'une véritable servilité, notamment lorsqu'il était encore jeune. Quand sa mère Agrippine fut devenue impératrice et que le jeune Domitius eut été adopté sous le nom de Néron par l'empereur
116 LE CANAL DE l'iSïHME
Mais Néron, pendant les derniers temps de son voyage en Grèce, avait fait entrevoir aux Hellènes un autre cadeau, qui aurait pu devenir infiniment plus avantageux. En effet, lorsque l'empereur aperçut pour la première fois Fisthme de Corintlie, le désir naquit en lui de manifester bien clairement sa « toute-puissance » impériale par l'exécution de gigantesques travaux, qui constitueraient une grande victoire sur les forces de la nature. Il se proposait de faire percer les rochers qui forment isthme entre le golfe de Gorinthe et le golfe Saronique, pour qu'un pareil travail rejetât dans l'ombre les grandes œuvres analogues du passé \ et vraisemblablement
Claude, la ville de Mégare lui dédia une statue avec une inscription honorifique (BOckh, C. I. Gr., vol. I, n° 1071), et les Athéniens lui rendirent un culte (voy. Phillstor, IV, p. 332 et Dittenberger, dans VHermes, I, p. 418). Quant à sa mère, des médailles de Samos la célébraient comme 6£0[xr|Twp. Mionnet, Descï\ d. méd., III, 283, 169. Dans l'île de Mélos {Ephem. Arch., n° 3544, p. 1846. Keil in Philol. Supplbd. II [1863], p. 6H sqq.), un prêtre de Zeus Kéraunios avait élevé à ses frais, en l'honneur de Néron, de Zeus et des dieux célestes, un sanctuaire et un asile impérial. Comme prince aussi bien que comme empereur, les hommages habituels sous forme de médailles, de statues, d'inscriptions, ne lui manquèrent pas plus qu'à ses prédécesseurs; on a ainsi des médailles, à Athènes : Eckhel, III, p. 498; Hiérapolis:MiONNET, IV, 302, 616. Inscription d'Aphrodisias : BocKH, C. I. Gr. II, n» 2740; de Nicée : n° 3743. La concession par Néron à la province d'Achaïe de ce qu'on appela la « liberté >-> nouvelle fut également célébrée par des médailles de Corinthe et de Patrse, où l'exubérance grecque fait voir non seulement l'effigie de Néron, mais encore Zeus Eleutherios. Patrae, dans l'ardeur de son enthousiasme, allait jusqu'à se nommer Neroniana : cf. Eckhel, D. N., vol. II, p. 256 à 258 ; cf. p. 242 sqq., VI, 272. Mionnet, II, p. 192, et Zumpt, Comment. Epigr., vol. I, p. 375.393. Sous Néron figurent aussi les duumvirs Tib. Claudius Optatus et Cléandre à Corinthe: voy. Eckhel, D. N., VI, p. 307 et II, p. 242 sqq., D'après Eckhel, ibid., les derniers duumvirs figurent sur des médailles sous Galba. En ce qui concerne le culte de Néron chez les Grecs, Eckhel, VI, p. 273. 278, cite encore une médaille de Magnésie du Sipyle, où Néron lui-même est appelé Zeus Eleutherios. Sur le culte de Néron à Traites et à Nysa, voy. Bôckh, C. I. Gr., vol. II, Addenda, n° 2942 d. Ajouter les nombreuses médailles frappées à Alexandrie pour célébrer les victoires remportées par Néron en Grèce ; médailles avec des titres comme Apollon Actios, Apollon Pythien, Zeus Olympien, Poseidon Isthmique, Zeus Néméen, Héra Argeia. Eckhel, VI, p. 279, D'une manière générale, cf. Preller, Rom. MythoL, p. 793.
^) LuGiAN., Nero, 2. Cf. Dio Cass., LXIII, 16, init. Philostr., V, 7. Syncell,, p. 340 a (P.). p. 270 (V.). D'après Pausan., Il, 37, 5, Néron fit aussi procéder à des essais (infructueux à la vérité) pour « sonder à l'aide