LE CANAL DE L*ISTHME
aussi pour surpasser, en exécutant réellement ce projet, la gloire de ses prédécesseurs sur le tronc de Rome, qui y avaient songé. Tous les préparatifs nécessaires furent donc immédiatement faits pour le creusement du canal ; de toutes parts on amena des ouvriers ; on envoya à l'isthme, des îles grecques, les prisonniers qui s'y trouvaient par suite de condamnations * , et parmi eux le philosophe Musonius Rufus"' (p. 97,1), exilé à Gyaros, et auquel les Hellènes n'avaient cessé de rendre de nombreuses visites dans le lieu de son exil. Les prétoriens furent même appelés à prendre part aux travaux. Quant aux Hellènes, ils envisageaient la question avec des impressions très diverses. La masse ignorante, dominée par la superstition, voyait dans cette entreprise très raisonnable une révolte criminelle contre la divinité, qui n'avait pas voulu que l'eau fût en cet endroit un chemin pour les hommes ; les gens de cette catégorie prétendirent même plus tard qu'au début des travaux il avait jailli du sang de la terre, qu'on avait entendu des hurlements et des gémissements, et que des légions de spectres avaient apparu '. Il y avait aussi les mathématiciens égyptiens, qui, comme les anciens ingénieurs, vivaient toujours dans la croyance erronée que le niveau de la mer dans le golfe de Gorinthe était plus haut que dans le golfe Saronique ; ces savants craignaient que les eaux ne se précipitassent
d'un câble long d'un grand nombre de stades » la profondeur du !ac d'Alcyonée, « lac artificiel dans la région la plus profonde de tout le pays marécageux » qui s'étend sur la côte sud-ouest du territoire d'Argos, près de Lerne, et dont les eaux « étaient un abîme sans fond ». Cf. CuRTius, Peloponnesos, t. II, p. 369.
*) Cf. Dio Cass., LXIII, 16 fin. Il faut y ajouter les six mille Juifs faits prisonniers en Galilée au mois de septembre de l'année 67 par Vespasien, que Néron avait envoyé d'Achaïe en Syrie, dans l'hiver de 66-67, pour réprimer la rébellion des Juifs. Joseph., Bell. Jud., III, 10, 10.
2) Cf. LuciAN., Nero, 3 fin. Sur Musonius, voy. Luciax., Nero, eten outre Philostrat., VII, 16 et V, 19. Schmidt, Gesch. der Denk- und Glaubensfreiheit, p. 383 sqq.
3) Dio Cass., LXIII, 16. Zonar, XI, 12. Cf. Pausan., II, 1, 5. Curtius, PeloponnesoSf I, p. 13.28. Au contraire, Mongez, Iconographie Romaine, l\. p. 232 sqq., conjecture que ces sinistres présages, ces bruits inquiétants étaient produits artificiellement par les nombreux travailleurs du « Diolcos» bien connu de l'isthme (v. plus bas), gens qui craignaient que l'achèvement des travaux du canal ne leur enlevât leur gagne-pain.
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avec violence du golfe occidental dans le golfe oriental, et que File d'Égine no fût par suite submergée ^ Mais la partie éclairée de la population accueillit ce travail avec une vive sympathie ; grâce au canal, on éviterait de faire autour de tout le Péloponnèse ce long circuit rendu souvent très dangereux par les tempêtes du cap Malée; on en attendait de grands avantages pour la navigation grecque et un essor considérable des relations commerciales pour les villes de la côte, sur le golfe Saronique et sur le golfe Corinthien ". L'empereur au surplus ne se laissa pas déconcerter^. Lorsqu'enfin tous les préparatifs nécessaires furent terminés, les travaux furent solennellement inaugurés, suivant toutes les apparences, vers la fin de Fan 67 ap. J.-C. A quelque distance vers Fest du port occidental de Corinthe, le Léchaeon, furent placés les prétoriens, Néron sortit ensuite d'une tente qui avait été dressée pour lui, chanta un hymne en Fhonneur d'Amphitrite et de Poseidon, puis un dithyrambe en Fhonneur de Mélicerte et de Leucothée, les antiques divinités locales de cette région. Là-dessus, le proconsul d'Achaïe qui était encore en fonctions, ou le procurateur qui y était resté jusqu'alors, lui présenta une bêche d'or. |Néron se tourna vers ses soldats, demanda aux dieux l'heureux achèvement de ce travail, pour son bien et celui du peuple romain^ recommanda aux soldats et aux conducteurs des travaux une énergique activité, puis donna, au bruit des trompettes, en un point déterminé à Favance, les trois premiers coups de bêche, et emporta dans une corbeille, sur ses épaules, la terre qu'il avait enlevée. Ainsi commencèrent les travaux sur toute la partie occidentale de la ligne tracée du golfe de Corinthe au golfe Saronique, à Fest de Léchseon, dans la plus petite largeur de l'isthme (dans la région où était établie la célèbre route appelée « Diolcos » et oii furent toujours construites les « murailles » militaires de Fisthme) ; aux prétoriens
1) LuciAN., Nero, 4. Philostrat., Apollon. Txjan.^ IV, 24. Cf. Strabon, I, 3, U, p. 94 (54)o CuRTius, PeloponnesoSy I, pp. 11.27.
-) LuciAN., Nero, 1 et 2 fin. Cf. Philostrat., Apollon. Tyan.-, IV, 24. V, 7. C'est à ces travaux que Eckhel, VI, p. 279, rapporte aussi les médailles de Néron avec l'image de Poseidon Isthmios.
'■*) LuciAN., 'Nero, 4 fin. 5.
i^ CANAL dt: l'isthme li9
fui assigné lo travail le plus facile, dans la région occidentale de la côte ; aux autres travailleurs le plus dur, les portions de terrain renflées et rocheuses à l'est de la côte de (lorinthe, et le banc de pierre de l'isthme \
Les travaux furent ainsi poussés pendant environ douze jours avec h plus grand zèle; puis Néron, déterminé, dit-on, par les craintes qu'avaient eu la puissance de faire prévaloir, au point de vue de l'action des eaux, les mathématiciens dont nous avons parlé, donna l'ordre d'arrêter les travaux*. En réalité, ce n'était pas tout à fait cela. Son ministre Hélios était en effet arrivé à la résidence impériale pour décider l'empereur à un prompt retour dans sa capitale , en raison des dispositions au plus haut point menaçantes qui se manifestaient en Italie et dans les provinces occidentales ^ C'est ainsi
*) SuETON., Nero, 19 et 37 fin. Dio Cass., LXIII, lô. Zonar., XI, 12. LuciAN., Nero, 3. Sur Lécbœon, voy. Philostrat., Apollon. Tyan., IV, 24. Ernest Curtius, dans son Peloponnesos, II, p. 546, fait à ce sujet les observations suivantes : « Du canal de l'islhme, on voit sur la côte occidentale, non loin de la partie la plus resserrée de l'isthme, là où il n'est qu'une langue de terre, les traces visibles des fouilles commencées. Sur une étendue de 2,400 pieds, le banc de sable et de brèche a été creusé, et il a été fait une tranchée de deux cents pieds de large jusqu'à une très petite profondeur. Des deux côtés, on reconnaît les rochers dont la taille a uni les parois; au sud, un escalier que surmontent les monceaux de déblais ; vers l'est, on voit se dressant à pic le banc de pierre qui arrêta prématurément le travail. On suit encore plus loin, jusqu'au milieu de l'isthme, les lignes du tracé. Il n'y a aucun doute que ce sont les vestiges de l'entreprise de Néron ; car, quand on dit que Néron a commencé près deLéchœon, ce nom sert, comme il arrive souvent, pour désigner la totalité de la côte,'et les traces de fouilles visibles dans le voisinage de ce port doivent provenir d'autres travaux». Voy. aussi p. 596.
-) LuciAN., Nero, 4.Plin., Nai, Hist.,lV, 4, (5), 10. La durée des travaux ne saurait être déterminée avec certitude, parce que le passage de Lucien [ibid., init.) est douteux, La leçon êê86[jLr,v ôè y.a\7î£jj.7n:r,v '^iH^^p^tv, que nous suivons ci-dessus dans le texte, est contestée et on a souvent proposé de lalremplacer par la leçon eeoofx-zixoo-r/jv -aoù ti£[xtityiv: voy. aussi SiEVERS, op. c<i., p. 22. La non-réussite des travaux est aussi mentionnée par PmLosTRAT., Vit. Sophist., II, 1, 6. Cf. Vit. ApolL, IV, 24. V, 7.
3) Cf. SuETON., Nero, 23. LuciAN.,iYero, 4.5. Dio Cass., LXIII, 19. Il est question dans Dion Cassius (ibid.) de troubles qui menaçaient d'éclater à Rome; de même dans Philostrat., Apollon., IV, 24 fin. V, 7. Dans Lucien [ibid., 5) et Philostrate {ibid., V, 10), la révolte de Vindex est déjà indiquée comme le motif du prompt retour de Néron en Italie: pris à la lettre, cela est inexact; mais il se peut bien (cf. Plutarch., Galba, 4}
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que Néron quitta enfin la péninsule grecque, vraisemblablement dans l'hiver, au commencement de l'an 68 ap. J.-C. \ Le canal avait été effectivement creusé sur une étendue d'environ quatre stades (740 mètres) dans les couches sablonneuses de la plag-e du Léchaeon ^ ; les traces du travail étaient encore visibles au temps de Pausanias et le sont encore aujourd'hui \ C'est à peine si on avait approché du lit de rochers de la crête de Fisthme , dont les masses énormes et compactes eussent vraisemblablement opposé aux ingénieurs romains et grecs de Tépoque , malgré la puissance des moyens d'action dont ils disposaient, les plus sérieuses difficultés, sans compter la nature inquiète de Néron et l'épuisement de ses finances, dû à sa folle prodigalité*. Les nouvelles et formidables luttes qui éclatèrent ensuite dans l'empire romain pour la possession du trône ne permirent plus de songer à la continuation des travaux du canal, et les fouilles commencées en restèrent là, fidèle symbole de l'administration des Césars de cette période, où c'étaient précisément les meilleures créations^ les plans bienfaisants des gouvernants, qui demeuraient frappés , comme par une malédiction , d'un caractère précaire auquel manquait toute garantie de durée.
que déjà à ce moment les hommes de confiance de Néron à Rome eussent été informés de l'orage qui montait du côté de l'Occident.
1) Sur la chronologie, voy. Sievers, pp. 18. 24. Hogk, up. cit., p. 396. Cf. Haarh dans la Realencycl. de Pauly, V, p. 584.
2) Cf. Philostrat., Vit. Apoll,, IV, 24. Curtius, op. cit.f p. 546.
2) Pausan., II, 1, 5. Curtius, op. cit. Gertsner, Visthme de Corinthe ; tentatives de percement dans l'antiquité., {Bull, de Corresp. Hellén., VIII, [1884], p. 225-232).
*) Cf. Pausan., II, 1, 5. Voy. ensuite Curtius, Peloponnesos, I, pp. 11-14. 28. II, p. 546, qui cite aussi au sujet des difficultés de cette entreprise le livre de Fiedler, Reise durch Griechenland, I, 235. Je n'ai pu me procurer le travail de G. Grimaud de Gaux, ISote sur la topographie et le nivellement de Visthme de Corinthe ; état actuel des travaux qui avaient été entrepris par les Romains pour unir les deux mers. [Comptes-rendus hebdom., 28 avril 1862, pp. 929-932). D'une manière générale, voy. encore Goll, Kulturbilder aus Hellas und Rom, III, p. 191 sqq.