‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 4)Chapitre 39 sur 179 · LA GRÈGE SOUS LES FLAVIENS ET SOUS TRAJAN · texte numérisé non relu

LA GRÈGE SOUS LES FLAVIENS ET SOUS TRAJAN

L'Achaïe durant les guerres civiles entre les prétendants à l'empire. — L'Achaïe sous Vespasien : révocation de la nouvelle liberté octroyée à l'Achaïe : Rhodes et Byzance ; gouvernement de Vespasien. — L'Achaïe sous Domitien : archontes et stratèges d'Athènes : gouvernement de Domitien; Apollonios de Tyane : cuite des Flaviens. — Nerva. — • L'Achaïe sous Trajan : les villes libres ; culte de Trajan ; les gouverneurs romains ; rapports, au point de vue politique, entre Grecs et Romains. — Plutarque et Dion Chrysostome. — Situation intérieure de l'Achaïe : état matériel de la Grèce; dépopulation et conditions économiques de la propriété; obstacles opposés au relèvement rapide du pays ; le luxe et les dettes ; agissements déraisonnables des riches. — Le commerce avec l'Inde. — Industrie et production. — Tithora. — Les touristes en Grèce : les stations thermales de la Grèce, Épidaure, iEdepse, etc. ; attractions historiques et autres offertes aux voyageurs; les guides; les brigands. -- Corinthe.

— Athènes : Démonax; les gladiateurs. — La religion et la morale en Grèce; les anciens cultes; fêtes et cérémonies. — Delphes. — Décadence de l'ancienne religion. — Les prêtres de Cybèle et les cultes étrangers.

— Le culte d'Isis en Achaïe. — Le théâtre. — Effacement des traits distinctifs du tempérament local dans les diverses régions. — Décadence scandaleuse de la moralité. — Les femmes. — Traits de mœurs moins corrompues. — La vie des paysans en Eubée. — Les Grecs à Rome.

L'empereur Néron se rendit d'abord, en quittant Corinthe, dans l'Italie du sud. La traversée fut très orageuse ; une grande partie des trésors qu'il avait récoltés en Grèce furent perdus; mais lui-même arriva heureusement au terme de son voyage \ Son retour imposa encore une fois un silence de courte durée au mécontentement général en Italie ; il fut dupe de ce calme trompeur, et crut opportun de se montrer aux populations de l'Italie dans tout l'éclat de la dignité impériale,

1) Dio Cass., LXIII, 19 fm. Cf. Sueton., Nero, 40. Voy. en entre Sievers, p. 24. .

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ot en même temps dans la gloire du vainqueur couronné aux jeux sacrés des Hellènes. Il fit d'abord son entrée solennelle dans une ville grecque, à Naples ; assis sur un char attelé do coursiers blancs, il pénétra, comme jadis les vainqueurs aux jeux Olympiques de l'ancienne Grèce, non parles portes de la ville, mais par une brèche faite à son enceinte. Il entra de la même manière à Antium, sa ville natale, à Albanum et enfin à Rome même. La pompe et la solennité qui marquèrent son arrivée dans la ville, magnifiquement décorée en son honneur, répondirent à tout son passé et en furent la digne conclusion. La tête du cortège était formée par des hommes qui portaient les diverses couronnes remportées par l'empereur (p. 109); des inscriptions annonçaient à la foule, au milieu de ses cris d'allégresse, où et dans quels combats il les avait conquises. Ensuite venait l'empereur, sur le char qui jadis avait servi au grand triomphe d'Auguste. A côté de l'empereur était assis le joueur de cithare Diodore. Néron lui-même portait un vêtetement de pourpre et une chlamyde semée d'étoiles d'or; il avait surlatête la couronne du vainqueur auxjeux Olympiques, faite de feuilles d'olivier, et dans la main droite la couronne de laurier des jeux Pythiques. Les Augustains suivaient le char de triomphe en poussant des cris d'allégresse. Le cortège entra par une brèche faite à un arceau du Circus Maximus, aux acclamations du peuple , des soldats, des chevaliers et des sénateurs, traversa le Yélabre, le Forum , se rendit au Capitole et ensuite au mont Palatin, où était le temple d'Apollon. Le magnifique « Périodonique, unique grand vainqueur depuis les temps les plus reculés, le magnifique Néron- Hercule, Néron-Apollon » — tels étaient les noms glorieux dont le saluait cette foule d'esclaves de toutes les conditions — fit ensuite suspendre dans le Cirque la plupart de ses couronnes ; mais les couronnes « sacrées » des grands Jeux nationaux de la Grèce servirent à la décoration de ses appartements *.

Néron continua ensuite la vie de désordre et de plaisirs

') SuETON., Nero, 25. (53). Dio Gass., LXIII, 20et2l. Eckhel, VI, p. 276.

SiEVERS, p. 24.

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dont il avait l'habitude. Mais toute cette vertigineuse folie ne tarda guère, comme on sait, à finir dans la terreur. Néron, nous l'avons dit, sourd à tous les avertissements, ne voyant pas que la vengeance allait avoir son tour, continuait à mener dans Rome son train accoutumé, lorsqu'il reçut peu après, lors d'une nouvelle visite à Naples, dans la second(» moitié du mois de mars de l'année 68 \ la première nouvelle sérieuse de la défection de Gains Julius Yindex, le gouverneur de la grande province de la Gaule Lugdunaise ^ ; ce fut le commencement de la fin. Bref, après une trêve de près de cent ans, il s'était de nouveau produit une formidable révolution^ et bientôt le monde romain tout entier allait être entraîné dans la tourmente. On ne tarda pas non plus à apprendre en Acbaïe que le dernier empereur de la dynastie Julia Claudia avait été atteint par sa destinée (8 ou 9 juin de l'année 68)^, et qu'un nouvel empereur, Servius Sulpicius Galba, jusqu'alors gouverneur delà province d'Espagne Tarraconaise, avait fait au commencement de l'automne de 68 son entrée dans la capitale du monde.

Cette nouvelle tournure des événements n'affecta d'abord la (irèce, d'une manière immédiate, que très faiblement. L'Achaïe « libre «^ la Macédoine, les provinces guerrières du Danube rendirent sans difficulté leur hommag-e au nouveau maître de l'empire ^ Les Hellènes purent commencer à réparer les dommages matériels que leur avaient fait subir les fantaisies de Néron ; on dut aussi sans doute anéantir les traces de ses procédés sauvages à l'égard des monuments des anciens vainqueurs (p. 107). Mais ils éprouvèrent assurément une impression pénible lorsque le sévère et économe Galba — qui, soit dit en passant, faisait remonter son origine du côté paternel à Zeus

1) Dio Cass., LXIII, 26 init. Sueton., Nero, 40. Haakh dans la R. E. de' Pauly, V, p. 584. Clinton, p. 50. Hôck, p. 403. Sievers, p. 34.

-) Sueton., Nero, 40. Dio Cass., iUd. Clinton, ihid. Nous ne mentionnons que pour être complets la fable rapportée dans Malalas (X, éd. Bonn, p. 258), à savoir que Néron aurait succombé aux effets d'un poison à lui administré par des prêtres grecs conjurés contre lui !

3) Cf. Tacit., Eist., (éd. Heriius), I, 11. Sievers, ISero und Gcdba, p. 54. Médailles à l'effigie de Galba, provenant de Corinthe et de Patrae, mentionnées par Eckhel, i). N., Vï, p. 299.

j24 LI'JMPEP.EUR GALBA

et du côté matornol à Pasiphaé, la fameuse épouse de Minos*, et qui personnellement était fils de Mummia Acliaïca. arrièrepetite-fille du destructeur de Gorinthe^ — n'hésita pas à réclamer larestitution d'une partie des sommes gaspillées par Néron en Grèce. G'est ainsi que la pythie dut rembourser au fisc romain les 100,000, et les juges des jeux Olympiques les 250,000 deniers (v.pp. 107-111)^ dont Néron les avait gratifiés. On sait, au surplus, que le règne de cet empereur ne fut pas de longue durée. La Grèce n'apprit que trop tôt la fin sanglante du malheureux Galba * et l'élévation d'Othon au trône palatin (en janvier 69), et, peu de temps après, le puissant mouvement des légions rhénanes révoltées en faveur de l'insignifiant personnage qui s'appelait Aulus Yitellius, et les combats incertains livrés en mars et avril 69 entre les armées d'Othon et de Yitellius dans la Haute-Italie, combats auxquels furent aussi appelées les légions des provinces danubiennes, qui tenaient pour Othon. La mort d'Othon (16 avril 69) et la marche victorieuse de Yitellius sur Rome (en mai, juin et juillet 69) produisirent, comme on sait, ces nouvelles et puissantes commotions qui se propagèrent ensuite sur toute la moitié occidentale de l'empire romain. Le soulèvement en faveur de Yespasien contre Yitellius des solides légions rassemblées en grand nombre à cette époque en Orient (au commencement de juillet 69) donna, on lo sait, le signal de cette évolution si

*) SuETON., Galba, 2. Friedlânder, Darstellungen, I, p. 191.

-) SuETON., Galba, 3.

3) Dio Cass.. LXIII, 14 init. (Cf. Zoinar., XI, 14 init.). Par contre, Galba s'était efforcé de réparer jusqu'à un certain point le préjudice que Néron avait causé en Italie et dans plusieurs provinces par ses pillages dans les temples; cf. Sueton., Nero, 32 fin. Tacit., Agricola, 6 fin. Mais à raison de la courte durée du règne de Galba, il n'est pas probable que les Hellènes en aient beaucoup profité.

*) Vespasien avait, dans l'hiver de 68 à 69, à la fin de l'année 68 ou au commencement de l'année 69, rappelé son fils Titus du théâtre de la guerre contre les Juifs et l'avait envoyé en Italie pour porter son hommage à Galba. Tacit., Hist., I, 10. Mais Titus n'alla que jusqu'à Corinthe, où il reçut déjà des nouvelles sûres de la mort de Galba et des mouvements de Vitellius. Titus, qui pensait déjà que son père pouvait prétendre à l'empire, retourna alors par Rhodes et Cypre (Tacit., Hist., II, 1 et 2. Joseph., Bell. Jud., IV, 9,2. Hegesipp., IV, 21) en Syrie, où, dans l'intervalle, Vespasien etMucien avaient juré fidélité à Othon (Tacit., Hist., I, 76.11, 6).

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féconde en conséquences qui aboutit à placer le monde romain sous la domination de la nouvelle dynastie Flavienne et qui réagit en même temps d'une manière décisive sur les destinées des Grecs d'Achaïe.

Assez longtemps d'ailleurs avant le soulèvement en faveur de Yespasien des légions d'Orient, il s'était également produit dans les eaux grecques des mouvements tumultueux. Le réveil de la révolution romaine fit aussi surgir, à côté des grands prétendants militaires, des aventuriers de rang inférieur. C'est ainsi que peu avant ou après la chute de Galba, un aventurier sans valeur — d'après les uns, un esclave du Pont, d'après d'autres, un affranchi d'Italie — avait couru la mer Egée avec une bande de déserteurs qu'il avait endoctrinés, s'était donné pour l'empereur Néron, avec lequel il avait une certaine ressemblance et dont il partageait la passion pour le chant et la cithare, s'était établi enfin dans l'île de Gylhnos, avait cherché à y former une armée des soldats isolés qui paraissaient dans l'île et d'esclaves par lui armés, et avait exercé également, non sans succès, le brigandage et la piraterie. Bientôt l'Asie et l'Achaïe , où, en bien des endroits, on ne croyait pas encore alamort de Néron, commencèrent à s'agiter; enfin le Romain Calpurnius Asprenas , dont la nomination comme gouverneur de la Pamphylie et de la Galatie remontait à Galba, poussa, en se rendant en Asie-Mineure, une pointe sur l'île de Cythnos avec deux vaisseaux de guerre de la flotte de Misène, et, par sa rapide et énergique intervention, ne tarda pas à faire finir dans le sang cette grotesque folie ^

D'autres troubles, indépendants d'ailleurs de cet étrange épisode, agitèrent toute la région de l'Achaïe pendant lagrande révolution politique romaine. En effet, les désordres qui, d'après des indications assurément très incomplètes', furent la suite de l'affranchissement de l'Achaïe par Néron, doivent

*) Tacit., Hist., II, 8 et 9. Zonar., Ann, XI, 15. Ross, Grîech. Inselreisen, I, p. 115, et Baur, Bas Christenthum in den drei ersten Jahrhunderten,

-)Gf. Pausan., VII, il, 2. Philostrat., ApolL Tyan., V, 41. Syncell., Chronograph., p. 271 fin. (V.). Voy. en outre Zumpt, Comment. Epigr., Vol. II, p. 271. Cf. aussi, d'une manière générale, Sueton.,- Vespas.f 8.

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vraisemblablement s'expliquer de la manière suivante. La suppression momentanée, ou tout au moins la suspension, à la mort de Néron , de tout contrôle efficace sur les portions de l'empire qui n'avaient d'importance ni politique, ni militaire, permit vraisemblablement les querelles insensées et la fureur des procès par lesquels^ à l'intérieur des différentes villes, les citoyens se ruinèrent les uns les autres, non moins que la discorde destructive qui éclata entre les pauvres et les riches, comme entre les différentsdétenteurs de la puissance publique. De plus, il devint possible aux rivalités entre différentes villes et cantons grecs, qui n'étaient pas encore à beaucoup près partout éteintes*, de s'imposer de nouveau et de reparaître tout d'un coup au premier plan. Les vieilles antipathies, qui s'étaient encore énergiquemeut affirmées au temps de la bataille d'Actium ; les éternels litiges sur des questions de délimitation de frontières^ comme entre Sparte etlaMessénie; des haines locales de tout genre, qui se transmettaient de génération en génération comme un héritage, avec la même ténacité que les débris des vieilles constitutions, et qui ne cessaient que rarement de trouver un nouvel aliment ; tels sont les motifs qui paraissent avoir amené le retour partiel des anciennes guerres de canton à canton qui, on le sait, n'avaient autrefois pris fin que devant Mummius. Il n'est pas non plus permis d'écarter la supposition que les Hellènes, dans leur infatuation aussi misérable qu'insensée, allèrent jusqu'à se figurer qu'ils devaient une fois encore prendre parti dans les nouvelles guerres qui avaient pour objet le trône de Rome, et contribuer ainsi dans une large mesure à en décider l'issue ; les guerres locales d'Achaïe se seraient de la sorte aussi parées des grands noms des partis romains. C'est ainsi que d'abord, dans l'interrègne qui se produisit entre la chute de Néron et l'arrivée à Rome de Galba, l'Achaïe put voir en présence des partisans de Néron et des partisans de (lalba ; puis, après la chute de Galba, des partisans d'Othon

^) Cf. Plutarch., De fruterno amore, 17. Philostrat., V, 13, et encore, pour la fin du deuxième siècle apr. J.-C* j l'observation d'HERODïAN., Hist., UL 2. 7.

TU0L15LES EN ACllAÏK 127

et do Vilellius; enfin ceux de Vitollius en face de ceux de Yespasien , jusqu'à ce qu'enfin l'imposant déploiement de forces de Yespasien et de son parti dans toute la moitié orientale de l'empire amenât la reconnaissance de ce nouvel empereur (v. plus bas) et en même temps le rétablissement de l'ordre matériel en Acliaïe.

Quoi qu'il ait pu en être d'ailleurs de ces mouvements, de cette « tempête dans un verre d'eau )> , quelque désavantageuses ou désagréables qu'en aient été pour les Hellènes les conséquences ultérieures, leur importance n'en fut pas moins minime, naturellement, pour l'issue de la lutte gigantesque qui se livra en l'an 69 ap. J.-C, mais qui, par bonheur pour l'Achaïe , n'eut pas cette fois de nouveau pour théâtre le sol grec, comme dans les années 29-30 av. J.-C, mais l'Italie. Aux légions de l'Orient^ qui s'étaient soulevées en juillet 69 pour Yespasien, se rallièrent immédiatement, comme l'on sait, les légions des provinces du bas et du moyen Danube, la totalité de la péninsule gréco -macédonienne. D'une manière générale, la totalité de l'empire à l'est de l'Adriatique était ainsi acquise^ au point de vue militaire, à Yespasien, et les légions du Danube , sous le commandement de l'audacieux Antonius Primus , ouvrirent immédiatement , au commencement de l'automne, la campagne contre Yitellius. Les Hellènes recommencèrent alors à épier, d'une oreille inquiète et attentive, les nouvelles des sanglants événements qui s'accomplirent pendant les derniers mois de l'année 69 ap. J.-C. dans la péninsule italique, et qui, après une série d'épouvantables scènes à Rome, se terminèrent par l'entrée dans la capitale du monde d' Antonius Primus, puis de Mucien dans les derniers jours de l'année 69. Mais quant aux pays grecs^ qui, sous la pression du mouvement militaire de l'Orient et des bords du Danube, avaient, sans hésitation comme sans résistance, embrassé le parti de Yespasien*, ils demeurèrent cette fois exempts des maux de la guerre, à part les subsides qui purent leur être réclamés ^ et de grandes perturbations

1) TAcn.JIist., II. 81.

2) Cf. Tacit., Hist., IIj 84. Dio Cass., LXVI, 8;

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