ROMAINS AMIS DE PLUTARQUE
cet homme d'une culture supérieure parut à bon droit, dans toute sa vie, comme un type du véritable prêtre de la divinité qu'il servait, c'est-à-dire de la plus idéale de toutes les divinités helléniques.
Mais Plutarque était aussi très étroitement lié avec un grand nombre de Romains haut placés et d'un esprit très cultivé. Nous avons vu — sans pouvoir, il est vrai, touj ours fixer les dates d'mie manière précise — que, même après son premier séjour en Italie, il visita la capitale du monde une seconde fois sous Domitien, et, selon toutes les apparences, encore plusieurs fois depuis \ C'est à Rome que le célèbre philosophe prononça en langue grecque des discours qui furent suivis, avec un intérêt soutenu, par de très grands personnages romains. Plutarque lui-même nous l'apprend ; l'excellent homme nous renseigne à cet égard dans les termes les plus modestes-. C'est dans ces circonstances que se nouaient une foule de relations intimes — ou qu'elles se renouvelaient, lorsqu'il se trouvait que le jeune Romain avait fait la connaissance de Plutarque au cours de ses études ou en Achaïe, dans son voyage de Grèce. C'est de la sorte également que naquit une correspondance extrêmement animée entre Plutarque et ses amis romains ; à beaucoup d'entre eux il élève un monument dans le cours de ses ouvrages, et à plus d'un il dédie ses nouvelles productions. C'est ainsi qu'il dédie à Cornelius Pulcher le traité intitulé : Comment on peut tirer profit de ses ennemis ; à Terentius Priscus, le dialogue Sur la décadence des oracles; au juriste Paccius la traité Sur la tranquillité de Pâme ; à Pison, l'écrit Sur le destin; à Saturninus enfin^ F écrit dans lequel i dirige une polémique contre les Épicuriens {Contre Colotès et son livre). Il était intimement lié avec M. Junius Arulenus
*) Cf. Plutarch., De curiositat., 15, et Quœst, Sympos., VlII, 7 sqq. Vit. Demostherié, 2; voy. aussi De fratern. amore, 4 init. (où Plutarque raconte qu'il eut une fois, à Rome, à accommoder un différend entre deux frères). Cf. ci-dessus^ p; l65, 3, et Plvt., Vit. Poplicol, 15. Quanta la langue latine, pour la beauté de laquelle Plutarque a d'ailleurs une grande admira* tion, il n'est arrivé à la posséder, d'après sa propre déclaration, que dans sa vieillesse, et d'une manière très imparfaite. Plut. , Vit. Demosthen., 2 fin* Cf. Bernhardy, Griech. Lltt.-Gesch., I, p. 565.
*) Plut., De curiositat., 15. Cf. Demosthen.,
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KusticQS, ce vertueux ami du noble Thrasea que Néron avait jadis fait périr, lequel fut lui-mènne exécuté par les ordres de Domitien, en l'an 90, à raison d'une biographie enthousiaste de cet homme eminent'. Mais des relations particulièrement intimes existaient entre Plutarque et Sextius SuUa, homme probe et d'un esprit très cultivé, de la colonie romaine de Carthage ^ ; et il en avait de plus intimes encore avec le consulaire Mestrius (ou Metrius) Florus ^, dont nous avons déjà parlé, homme d'un esprit très cultivé (qui lui lit aussi plusieurs visites en Grèce) et qui, avec ses plus proches parents, avec son fils Lucius* et ses beaux-frères ou beaux-fils, Gains et Caesernius,^, joue à diverses reprises dans les écrits de Plutarque un rôle considérable. Puis viennent des hommes tels que le spirituel Aufidius Modestus ^, et d'autres encore. Mais des amis romains de Plutarque le plus intime était Gains Sossius Senecion, personnage d'un rang élevé. Autant qu'on peut en juger par les indications éparses des Propos de table \ 8ossius, sensiblement plus jeûne que le savant grec, avait peut-être déjà fait en Italie la connaissance de Plutarque ; il est en tout cas certain qu'il avait fait ses études en Grèce ^ 11 paraît être allé plusieurs fois en Achaïe dans sa jeunesse; il se lia notamment d'une étroite amitié ^ avec les fils du vieillard de Chéronée. Plutarque lui fit visite à Patra;, et le Romain à son
') Plut., De curiositat,, 15. Cf. Clinton, Fast. Rom., I, p. 75. Imhof, Doinitian, p. 109 sqq. opine pour l'année 93.
-) CeSulla, que Plutarque (cf. Vit. Romul. ,' i^] consulta aussi à propos de ses études historiques, joue — comme aussi Minucius Fundanus (formé à l'école de Musonius (p. 74) et très considéré sous Néron et Trajan) — un rôle dans le dialogue De cohibenda ira, où est aussi plusieurs fois mentionné (1 sqq.), un troisième ami du nom d'Eros. (Fundanus et Eros sont aussi nommés dans le traité De tranquillit, anim., 1 init.). Quant à Sulla, il l'est plusieurs fois encore {Qiiœst. Sympos., II, 3, 2. III, 3. 4. VIII, 7 et 8, et aussi dans tout le dialogue De facie in orbe lunse).
3) Sur Florus, voy. Plut., Vit.Othon>, 14. Quœst. Sympos., I^ 9. III, 3. 4. 5. V, 7. la Vil, 1, 3; 2, 2; 4. 6. VIIl, 1. 2. 10.
'') Quœst. Sympos. j Vil, 4.
^) Quœst. Sympos., V, 7, 6. VU, 4. 6.
^) Quœst. Sympos., I, 2, 6. II, 1, 5.
') Plmt., Quœst. Sympos., V, proœm. inil. , VUI, 10, 1. Clinton, p. 97.
') Cf. Plut. Quœst. Sympos., 1, 1. V, 1, 1 . '] Plut., ibid., IV, 3, 1. VIII, 10,1.
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tour vint lui-même à Chéronée*, et n'eut garde de manquer d'honorer de sa présence les noces du jeune x\.utobule '-. Plusieurs fois consul par la suite, sous l'empereur Trajan ^ il demeura toujours en relations d'étroite amitié avec Plutarque et sa famille ; Plutarque, de son côté, lui a dédié plus d'un de ses écrits, notamment le bel ouvrage connu sous le nom de Propos de table, dans lequel Senecion paraît et agit personnellement à diverses reprises '\ ainsi que l'écrit intitulé : Comment on peut constater ses progrès dans la vertu^ et surtout la magnifique série de ses biographies de grands hommes de l'histoire grecque et romaine ^ .
Les Romains d'ailleurs avaient de bonnes raisons d'entretenir avec un tel homme des relations d'amitié. Non seulement Plutarque leur imposait comme philosophe et comme savant, mais encore il avait pris une attitude politique qui ne pouvait que leur convenir. Vivement préoccupé, comme il l'était^ du bonheur de son pays, Plutarque ne se contenta pas de lutter dans diverses brochures contre les mauvais éléments de la vie morale et sociale de ses contemporains grecs ; il s'efforça de
*) Qii3BSt. Sympos., Il, i, 1.
2) Plut., ibid., IV, 3, 1.
^) Cf. Wyttenbach, Animadv., vol. I, p. 554. Clinton, Fast. Roman., I, p. 84. 88. 94. 97. Chron. Paschal., éd. Bonn, vol. I, p. 469 sqq. Cassiodor , éd. Mommsen, p. 635, aux années 99, 102, 103, 107. Voy. aussi Plin., Epist., I, 13. IV, 4.
^) Plut., Quœst. Sijmpos., I, 1, 5. II, 1 et 3, i-3. IV, 3. V, 1.
°) Plutarque avait encore plusieurs amis dont il n'est pas toujours possible de reconnaître si c'étaient des Romains ou des Grecs qui avaient pris des noms romains; par exemple (entre le groupe de savants romains et grecs qui figure dans le dialogue De facie in orbe lunde), ce Marcus Sedatus (avec son fils Gléandre) auquel Plutarque a dédié l'écrit : De audiendis poetis; (Sedatus est dans Ap.istid., Or,, XXVI, p. 324, éd. Jebb, le nom romain de Théophile de Nicée, grec romanisé). Puis un jeune couple, PoUianus et Eurydice, auxquels Plutarque adressa l'écrit : Conjugalia prœcepta ; les frères Nigrinus et Quintus, auxquels il dédia l'écrit : De fraterno amore. Ouant au Quintus (cf. aussi Quœst. Symp., II, 1, 5) auquel est dédié le traité : De sera numinis vindicta (le même peut-être que l'un des deux frères sus-mentionnés auxquels était adressé l'écrit sur l'amour fraternel), c'était très probablement un Romain. (Le Quintus nommé dans les Quœst. Sympos., II, 1, 5, et désigné comme proconsul est en effet tenu par R. VoLKMANN, De consolât, ad Apollon,, p. 13, pour le proconsul L. Quintius, sous Domitien. Voy. aussi Macrob., Saturn., VII, 3, 15.)
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plus, à diverses reprises, d'amener ses compatriotes à une appréciation rationnelle de la situation telle qu'elle résultait de leur époque, et de leur tracer les voies dans lesquelles — sous la domination romaine — ils pouvaient encore conserver une très honorable indépendance*. On trouverait difficilement, parmi les hommes remarquables des derniers temps du monde grec, deux natures aussi foncièrement différentes l'une de l'autre que Polybe et Plutarque. Néanmoins, ils se rencontrent dans une sincère admiration en face de la puissance, de la force et de la grandeur de la nation romaine, et tous deux donnent à leurs contemporains, naturellement avec une empreinte différente suivant le siècle, le conseil de se soumettre avec dignité à cette nécessité historique de la domination universelle des Romains ^ Polybe n'aurait assurément pas parlé de Flamininus avec la même admiration^ que notre Plutarque, qui n'apporte pas précisément, comme on sait, une très grande perspicacité dans ses jugements historiques. Mais tous deux reconnaissent que le temps de la démocratie est passé ; et Plutarque, tout en conservant une certaine affection pour les formes aristocratiques*, est nettement partisan de la monarchie ^ Les Romains intelligents devaient nécessairement apprécier ces deux hommes, qui, malgré toute leur admiration pour le passé de la Grèce, avaient renoncé à une sympathie romanesque pour les ombres du passé et travaillaient de leur mieux à aplanir les voies au nivellement progressif des deux grands peuples qui représentent la civilisation du monde classique.
Un homme tel que Plutarque ne passa naturellement pas inaperçu d'empereurs romains d'une haute valeur. On ne croit
>) Plut., Reip. gerend. prœc, 10. 17. 19. 32. Plutarque satisfait de la domination romaine : voy. De Pyth. oracul., 28 init. (ce passage a peutêtre été écrit sous Titus).
2) On lit aussi avec intérêt l'amplification de Plutarque, œuvre de sa jeunesse, De fortuna Romanorum.
3) Plut., Flaminin., 2. 5. 12. 13. 17 et notamment aussi Compar. Vhllopœm. c. Flamin., 1. 3 fin.
*) Plut., De virtut, moral. ^ 7.
S) Plut., An seni sit gerend. respubl., 11 init. De unim in republic, dominât., 4.