RAPPORTS DE PLIITARQIIE AVEC TRAJAN ET HADRIEN
pas devoir examiner si réellement, comme le prétendit une tradition ultérieure \ Plutarque fut aussi le précepteur des empereurs ïraj an et Hadrien. En revanche, on rapporte, d'une manière très précise, que l'empereur Trajan lui conféra le rang de consulaire et l'investit également d'un emploi honorifique très élevé dans la province d^Illyrie. A la vérité, ce dernier point est assez douteux ; on ne voit pas clairement si l'écrivain, d'une époque hien postérieure, qui nous fournit ce renseignement, a en cette circonstance pensé avec une perception bien nette à l'ancienne province dlllyrie et de Dalmatie, et si, d'après les sources oti il a puisé, Plutarque a réellement été sous Trajan légat consulaire d'Auguste en Illyrie, ou quelle autre situation il y a occupée. Mais ultérieurement, dit-on, l'empereur Hadrien fit 'de l'illustre vieillard son procurateur en Grèce ^ En tout cas, Plutarque, qui avait pendant le règne de Trajan établi à toujours sur des bases solides sa réputation littéraire , avait avec les deux empereurs ci-dessus nommés, tous deux amis des Hellènes, des relations très cordiales \ Comblé d'honneurs dé toutes parts, favori fêté par le monde grec et par le monde romain de l'époque, ami de grands empereurs romains, le noble vieillard pouvait certes, en dépit de toute sa modestie uatu-
1) Plutarque a-t-il été le précepteur de Trajan ? C'est absolument contesté dans Pauly, R. hJ., V, p. 1773; cf. Corsini, ibid,, de vit. Plut., § VIII fin.; la lettre écrite en latin par Plutarque à Trajan relativement à cet objet, Ylnslitutio Trajani, imprimée dans Johann. Sarisber., Policrat., V, \) et maintenant dans Plutarch., 0pp., vol. V, éd. Dûbner. fr. XXXV, p. 59 sqq.) ne peut avoir aucune prétention à l'authenticité. Par contre, Clinton, Fast. Roman., vol. I, p. 85, tout en déclarant que la lettre en question n'est pas authentique, croit que Plutarque a été réellement le maître de Trajan. De même (cf. W^yttenbach, p. 1040 sqq. 1146 eiAnimadv., vol. II, p. 316 sqq, Pauly, op. cit. y p. 1776), l'authenticité du recueil attribué à Plutarque des (c Apophtfiegmes des rois et des généraux «, et notamment la préface de ce recueil, adressée à l'empereur Trajan, est l'objet de doutes légitimes.
2) SuiD., s. V. Plutarch., Syncell., p. 349 6 (P.). 278 (V.) init. (éd. Bonn., vol. I, p. 659). Cf. Bôckh, C. I. Gr., I, p. 569.
') Aussi Suidas (s. v. Plutarch.) place l'époque la plus brillante de Plutarque sous Trajcin, tandis que d'autres, comme saint Jérôme et Eusèbe, la placent sous Hadrien, dans la troisième année de son règne, en l'an 120. Voy. EusEB., Chron. (éd. Schœne), vol. II, p. 164 sqq. Clinton, Fast. Roman., vol. I, p. 107 sqq., d'après le calcul duquel Plutarque aurait été alors, c'est-à-dire en l'an 120, âgé de 74 ans.
DESCENDANTS DE PLUTARQTTE 183
relie, porter dans son cœur un sentiment très net de sa propre valeur; en tout cas, c'est avec une ingénuité naïve, bien véritablement grecque, que cet homme autrement si modeste écrivait dans sa vieillesse à son ami Sossius Senecion « qu'il habitait dans la pauvre petite ville de Chéronée et qu'il y restait bien volontiers, pour qu'elle ne devînt pas plus petite encore par son départ ^ ».
Cet homme illustre voyait ainsi s'ouvrir devant lui une belle et florissante vieillesse. Sans parler des honneurs qui lui venaient du dehors, il eut la joie de voir les fils qui lui étaient restés marcher, fidèles successeurs de leur père, dans la même voie de solide moralité et de sérieuses études. Il put notamment regarder avec une satisfaction particulière Autobule, qui est celui qu'il paraît avoir le plus affectionné ; ce jeune homme de mérite et ses nombreux amis, Soclaros (cf. p. 173) et de jeunes hommes tels que Flavianos (cf. p. 172, 2), Optatos, le cousin d'Autobule Ariston, Eubiotos, Phsedime, ^acide et Aristotimos (fils de Dionysios de Delphes), Nicandre, fils d'Euthydème (du prêtre [p. 166, 8], ou d'Euthydème de Sounion, c'est ce qu'on ne sait pas), Héracléon de Mégare et Philostrate de l'Eubée^, faisaient revivre dans la mémoire de Plutarque vieillissant l'image de sa propre jeunesse, qu'avaient embellie de nombreuses amitiés. Mais le noble vieillard vit encore sa famille resplendir d'un nouvel éclat dans un de ses proches parents ^ dans le jeune homme distingué qui, sous le nom de Sextos de Chéronée, est considéré par quelques-uns comme un petit-fils, par d'autres comme un neveu de Plutarque^, et qui déjà vers l'an 120,
') Plut., VU. Demosthen., i fin. 2. Clinton, p. 97.
2) Plut,, Amator., 1 sqq. et notamment : De solertia animalium, ainsi que le fragment : De venatione. (L'Héracléon nommé dans le texte paraît déjà figurer dans Plut., De defect, oracul., 6 sqq., 16 sqq. comme o vsavtaç; cf. aussi dans les fragments [Plut. 0pp. ed Dûbner, vol. V, fr. 3, p. 8] De anima, I, 1 init. Voy. ci-dessus, p. 175).
^) 11 est même fait mention (à l'occasion de la mort de la petite Timoxène, p. 172) d'une petite-fille du vieillard; voy. Plut., Consol. ad uxor., 1 init.; on ne sait de qui elle était fille, ni si de la mention {ibid.) de la ville de Tanagre on doit conclure qu'un fils de Plutarque aurait habile Tanagre d'une façon permanente.
'*) Sextos est nommé àosXçtSoOç dans Suidas,- s. v. Sext. et Mdtpxo:, et
184 MORT DE PLUTARQIE
était connu comme philosophe stoïcien \ C'est le même que nous retrouverons plus tard, dans son âge mûr, maître et ami du grand Marc-Aurèle.
Enfin, quand Phitarque est-il mort? C'est ce qu'on ne saurait déterminer avec certitude; les recherches les plus récentes ont, avec quelque vraisemblance, placé sa mort dans la première moitié du règne d'Hadrien ^ Quoiqu'il en soit, sa mémoire demeura aimée et vénérée en Grèce", et sa postérité jouit longtemps encore d'une haute estime ^ Quant à sa réputation littéraire, ce n'est qu'après sa mort qu'elle a pris un développement durable \ Le souvenir de Plutarque s'est conservé jusqu'à ce jour, sans qu'il soit naturellement possible de dire si l'action des savants modernes y a contribué, dans la région de l'ancienne Cliéronée. Encore aujourd'hui l'on montre dans l'église de Kapournaun antique siège de marbre, que le peuple — qui, comme cela se produit souvent chez les
Syncell. , p. 666 (Bonn.), p. 353 6 (P.); nepos dans Apul. (ci -après, note 3 ) et {Script. Hist. Aug., rec. Peter, vol. I.) Capitolin., Vit. M. Ant07i. Philos., 3, 2. Ver., 2, 5. Eutrop., VIII, 12. Clinton, p. 109. 175, le tient pour le petit-fîls de Plutarque; Bôckh, C. L Gr., vol. I, p. 793, pour un neveu. Keil, Inscr. Boeot., p. 227. Pauly, R. E., s. v. Zumpt, Die philosophischen Schulen in Athen, p. 84.
*) Cf. EusEB., HiERONYM. et Syncell., ibid., Clinton, p. 107 sqq.
*) Saxe, Onomast., I, p. 286, penche pour l'année 120 ap. J.-C. ; de même Pauly, R. E., V, p. 1774, qui repousse nettement la date admise par CorsiNi [ibid., p. xn), c'est-à-dire 134 ans ap. J.-C, et l'opinion de Dacier, (d'après laquelle Plutarque serait mort dès l'an 117 ap. J.-C).
3) Sa haute et permanente réputation dans l'époque qui suit est également démontrée par cette circonstance qu'Apulée , dans son célèbre roman de VAne d'or, fait descendre de Plutarque par les femmes ou du nepos de Plutarque Sextos son héros Lucius (fils de Thésée et de Salvia de Patrae) et la grande dame aux mœurs légères, Byrrhaena d'Hypata. Cf. Apul., Metam., I, 2 init. 23, 71. II, 2 et 3. Hildebrand ad Apul., vol. I, XXVII sqq. et p. 13. Pour d'autres descendants de Plutarque, dont la filiation est plus certaine, voy. d'une manière générale les indications de Bôckh, C. I. Gr., vol. I, n° 1080; et Addend., p. 911. n° 373 b. Au troisième siècle ap. J.-C, cinq générations après Plutarque, statue, inscription et honneurs héroïques décernés par la famille à Sextus Claudius Auloboulos de Chéronée. Bôckh, r. l. Gr., n" 1627. Cf. aussi no 1628 et Keil, Syll. inscr. Bceot., p. 147. 209. Philol, Suppl. Il [1863], p. 557. Rhein. Mus., XXIII [1868], p. 54.
*) Cf. Bernhardy, Griech. Litt., I, p. 571; place qu'il occupe dans la première époque bvzantine et dans la suivante, voy. Pauly, op. cit., p. 1778.
DTON DE PRUSE 185
Grecs modernes, a fait du grand savant un ancien roi de ce pays — appelle « le trône de Plutarque^ ».
A côté de Plutarque, nous mentionnerons, en deux mots seulement, un des plus instruits et des plus célèbres de ses contemporains de langue grecque, auquel nous devons également plus d'un renseignement précieux sur son époque : nous voulons parler de Dion de Pruse, auquel plus tard ses facultés oratoires firent donner le surnon de « Chrysostome ». Fils de Pasicrate^, ce jeune homme remarquablement doué sortait d'une famille considérable, appartenant à l'ordre équestre, de Pruse en Bithynie au pied de TOlympe ; il était né vers le milieu du i""" siècle après Jésus-Christ, et, suivant la manière des savants de son temps, il s'était formé en partie par des études dans les principaux centres de la science grecque de l'époque, en partie par de grands voyages. Rhéteur célèbre et philosophe en renom, appliquant de préférence, comme Plutarque, ses doctrines philosophiques dans ses nombreux écrits rhétorico-politiques à la vie privée et publique et aux conditions de la prospérité de l'Etat, foncièrement attaché aux principes stoïciens, mais penseur d'une nature très intéressante^ ayant un caractère propre et une conception originale du monde ^ : tel fut cet homme, qui, suivant l'esprit du temps (et à raison aussi de persécutions qui le déterminèrent à s'éloigner d'une manière permanente de sa patrie), mena, comme tant d'autres de la même classe, une vie nomade et très agitée ^ Si nous en croyons Philostrate, Dion était aussi lié d'amitié avec Apollonios de Tyane et se rencontra en Egypte, dès l'année 69 et depuis^ alors qu'il n'était qu'un jeune homme dont la renommée commençait à poindre, avec ce
*) Je dois ce renseignement à une communication verbale de M. le professeur GoNZE à Halle; lors de son voyage en Grèce avec le professeur MiCHAELis, en 1860, on leur montra à Kapournà un Hermès dont l'inscription révélait que la figure, malheureusement perdue, qui le surmontait avait représenté un Plutarque, le grand Plutarque peut-être.
2) Gf. notamment l'intéressant travail de J. Burckhardt, dans le N. Schiveizer. Museum (IV, 2) : Ueber den Werth des Dio Chrysostomos fur die Kenntniss seiner Zeit, p. 97-122; voy. aussi Bernhardy, Griech. Litt.-Gesch., 1, p. 572. 596. NicoLAï, Gesch. der griech. Litt., H, 1, p. 390 sqq.
■•*) Gf. Friedlander, Darstellungen, IP, p. 42.
186 DION DE PRUSE
célèbre philosophe (cf. p. 132) \ Nous le retrouvons plus tard à Rome, lié d'amitié avec la dynastie flavienne. Mais il ne put pas alors y prolonger son séjour. Quoique nettement partisan de la monarchie, comme Plutarque% et n'étant pas non plus hostile à l'élément romain en lui-même, la grande persécution que Domitien dirigea dans les derniers temps de son règne contre les philosophes enseignant à Rome , et peut-être aussi son amitié pour Nerva, le forcèrent également à quitter l'Italie (en Tan 89-90 ou 93, v. p. 143)*^ C'est alors que, sur le conseil de l'oracle de Delphes, il entreprit, vêtu en mendiant, un voyage dans les régions lointaines du nord-est de l'empire romain, au pays des Gètes (dont il a aussi spécialement retracé l'histoire) et dans les villes grecques* de la côte septentrionale de lamer Noire. Il trouva, à la vérité, ces localités autrefois florissantes dans un bien triste état; de formidables attaques de la part des Gètes, notamment un choc particulièrement terrible survenu vers la moitié du i" siècle avant Jésus-Christ, avaient ruiné la prospérité de ces villes, même de la magnifique Olbia. Le voyageur constata avec émotion que, dans cette ville d'Olbia, isolée et cruellement éprouvée, les Grecs ne connaissaient, parmi tous les poètes, qu'Homère, mais qu'ils le savaient par cœur. « Ce poète auguste nous apparaît ici comme étant tout à la fois le premier et le dernier des biens communs du monde hellénique non encore barbare, à la périphérie extrême où il est menacé^ ».
<) Dion et ApoUonios : voy. Dio Chrysost., Or., XI, p. 322. Philostrat., Apollon. Tyan., V, 27. 31.40. VIII, 7, 2. Epist. Apollon., 9. 10. 90, et d'une manière générale Vit. Sophist., I, 7, 1-2. p. 487 sqq. Eunap., Vit. Soph, proœm., p. 3, § 6. Sum., s. v. Clinton, Fast. Rom., I, p. 53. 55. 85.
^) Cf. BuRCKHARDT, op. cU , , p. 98. 114 à 117.
3) Cf. Philostrat., Vit. Sophist., I, 7. p. 488. Dio Chrysost., Or., XIII, (p. 418, R.), p. 219, éd. Morell. et Orat., XL, p. 486 sqq. Photius, Cod. 209, p. 529. Clinton, ibid., p. 75. Imhof, Domitian, p. 112, Ad. Schmidt, Denk- und Glaubensfreiheit, p. 350. Burckhardt, op. cit. ; cf. aussi 0- Jahn, Eine antike Borfgeschichte (Grenzboten, 1867, n» 36), p. 364.
*) Philostrat., Vit. Sophist., I, 7, 1-2, p. 487 et 488. Dio Chrysost. Orat. XIII, (p. 421 sqq. éd. R.), p. 221, éd. Morell.
^) Cf. Burckhardt, op. cit., p. 113. MS. 119 sqq. Dio Chrysostom., Orat. XXXVI, p. 437-444, éd. Morell. Mommsen, Rom. Gesch.,W, p. 285 sqq. Une autre ville du Pont, Tanaïs, célèbre place de commerce sur le Don et la mer d'Azof, était déjà détruite du temps de Tibère et de Strabon : elle