SITUATION MATÉRIELLE DE LA GRÈCE
(p. 22), la paix générale dans ces parties de l'empire n'avait pas été de nouveau troublée. On n'avait pas revu en Grèce des gouverneurs rapaces tels que Gains Antonius et Calpurnius Pison (tome I, p. 395 et p. 400 et suiv.). Les empereurs Auguste et Tibère,, Claude, et 'même Néron pendant la première et la meilleure moitié de son règne, s'étaient montrés très favorables aux intérêts des Hellènes. Le pillage, par Caligula et ensuite par Néron, de leurs chefs-d'œuvre artistiques, et les autres exactions de Néron depuis Tannée 64, avaient laissé une impression des plus douloureuses, mais n'avaient sans doute pas atteint profondément la prospérité de la province d'Achaïe. Il était, à la vérité, survenu ensuite plusieurs années des plus mauvaises. Nous avons dit plus haut avec quelle impudeur Néron et sa nombreuse suite avaient, dans les années 66 et 67, lors du fameux voyage artistique de cet empereur en Grèce, laissé libre cours à leur rapacité. Immédiatement après avaient éclaté^, pour la possession du trône, ces guerres sanglantes qui avaient eu aussi en Achaïe leur pendant, quoique, il est vrai, dans une proportion bien réduite; les transactions commerciales notamment, depuis le soulèvement de Yespasien contre Yitellius, en Syrie, avaient été (p. 127) gravement compromises pendant longtemps; puis les Grecs d'Achaïe n'avaient que trop éprouvé pendant plusieurs années les rigueurs financières de l'empereur Yespasien.
Néanmoins nous ne tenons en aucune manière pour fondée l'assertion de Finlay \ « que la Grèce, sous l'administration financière de la dynastie flavienne, était tombée peut-être jusqu'au dernier degré de la pauvreté et de la dépopulation ». Titus, et après lui Domitien n'ont nullement, que nous sachions, déployé contre les Hellènes une sévérité spéciale en matière de finances ; nous croirions pliftôt, sans pour cela prétendre contester les exactions auxquelles Domitien a pu se livrer depuis, à un certain adoucissement des mesures de rigueur de Vespasien. Domitien d'ailleurs, comme jadis Tibère, était, nous le savons, du nombre des empereurs qui sévissaient
1) Finlay, Greece under the Romans, trad, all, p. 56.
DÉI^OPLLATIUX DE l'aCUAÏE 189
avec une sévérité sanguinaire contre les abus de pouvoir et les exactions des gouverneurs de provinces. Quant à l'administration pleine de douceur de Nerva et de Trajan, nous en avons déjà parlé assez longuement.
La situation politique générale de l'empire n'était donc pas, en elle-même, défavorable à une restauration de la prospérité matérielle des Grecs d'Achaïe; par contre, après un examen minutieux des documents que nous possédons, nous ne pouvons pas nier cependant que, par comparaison avec d'autres provinces de vieille civilisation, l'Acliaïe n'avait commencé à marcher que très lentement dans la voie de sa régénération matérielle jusqu'à l'avènement du grand philhellène Hadrien. La plus énergique expression de cet ordre de faits est peut-être la fameuse plainte du philosophe Ammonios, dansPlutarque \ constatant que de son temps la Grèce pouvait au plus lever trois mille hommes pesamment armés (hoplites), autant que la ville de Mégare à elle seule en avait jadis envoyé à la bataille de Platée. Mais il faut bien nous garder de tirer de cette indication isolée, de ce trait acéré, des conclusions d'une trop grande portée. D'abord, nous ne savons pas du , tout si, dans ses mélancoliques doléances, notre auteur a ou non tenu compte des régions de l'Épire ^et de la Thessalie. Mais même en donnant à la Grèce les frontières restreintes du territoire situé au sud des Thermopyles et de FAchéloos, il faut considérer, en ce qui concerne Patrse et Corinthe, villes nouvelles et florissantes^ et les grandes et antiques villes d'Athènes et d'Argos, de Tégée et de Sparte, centres encore très populeux, il faut considérer, dis-je, que, à la faveur de la longue paix qui suivit la chute d'Antoine et qui ne fut presque pas troublée, les vides de la population avaient dû. en définitive se combler dans une certaine mesure (malgré l'émigration continue d'un grand nombre d'Hellènes vers Rome et l'Italie); et il y a dès lors grandement lieu d'hésiter à conclure de cette indication à un dépeuplement général de la Grèce, ou même à un dépeuplement progressif et sur une vaste étendue. Nous savons
^) Plutarch., De defect, orac, 8 (cf. 7). Cet écrit appartient au surplus, suivant toutes les apparences, encore au i^"" siècle ap. J.-G.
DEPOPULATION DK L ACHAIE
assurément, à n'en pas douter, que l'Êtolie, systématiquement dépeuplée par Auguste (t. I, p. 460), ne s'est jamais relevée sous les Romains; que l'ancienne vigueur de TArcadie était à jamais disparue; qu'il y avait des districts, entre autres le territoire d'Acrsephia au pied du mont Ptoon en Béotie, qui, dès le temps de Caligula, étaient devenus de véritables déserts*; que, notamment à cette époque, il n'y avait plus à Thëbes que la Cadmée qui fût habitée^ tandis que la ville basse était dévastée, et que, seuls, des monuments antiques, tels par exemple qu'un Hermès sur Fagora, y conservaient encore au milieu des ruines un aspect imposant '. Sans doute encore, Dion Chrysostome entre autres nous le raconte d'une manière très précise, on voyait de son temps dans l'île d'Eubée, dont la situation, du temps de Strabon, était comparativement tolerable, presque les deux tiers du pays (ou au moins des territoires de certaines villes) sans culture, à raison surtout du manque d'hommes; la plupart des villes de cette belle île étaient à ce point ruinées et dépeuplées qu'en beaucoup d'endroits on avait, à l'intérieur des murs d'enceinte, mis en culture des champs et des pâturages; àChalcis même, Tantique et célèbre capitale de l'île, le gymnase était devenu un champ labouré, où les épis en mûrissant couvraient presque les statues d'Héraclès et d'autres dieux et héros, pendant que sur le marché, devant la maison commune et les édifices affectés au gouvernement, les brebis paissaient ^ Néan-
^) Plutahch., De defect, oracul., 8.
-) Dio Chrysost., Orat., VII, p. 123 6. c. Cf. ci-dessus, tome I, p. 454, C'est d'une manière purement générale et superficielle, pour les besoins de la rhétorique, que Dion Chrysostome {Orat. XXXIII, p. 401 c) jette rapidement cette remarque, qu'en Arcadie la vallée du Ladon (sur l'Arcadie, voy. encore Dio Chrys., Or. I, p. 11) et, en Thessalie, la vallée du Pénée étaient de son temps dépeuplées. Si nous allons plus loin au delà de la ligne de l'Olympe, Dion Chrysostome (éd. Morell. Orat. XXXIII, p. 402 6) remarque que Pella (en Macédoine) n'était plus qu'un amas de briques. Mais ou le rhéteur use ici d'une licence oratoire, ou la colonie d'Auguste (t. I, p. 464 sqq.) s'était établie près des ruines de l'ancienne ville royale, ou la ville s'est relevée depuis le temps de Dion; car elle est citée comme une ville encore habitée, à la vérité très peu importante, ûOus les Antonins, par LuciAN., Alexand. 6 fin., cf. aussi Zumpt, Comm. Epigraph., vol. I, p. 377.
3) Dio Chrysost. (ed; Morell;), Or, VII (Eitboït. s. Venat.), p* 105 c-,
KÉPAKTH10N' DE LA PKOl»RlÉTÉ EN GRÈCE 191
moins, c'est dans un tout autre sons que nous aurons à tirer profit, avec une complète certitude, des indications de Plutarque.
En ellet, notre auteur parle d'hoplites, et non de soldats en général : ce n'est certes pas indifférent. Si notre opinion est fondée, nous devons conclure de ce renseignement, dans lequel toutefois nous verrions volontiers de l'exagération, non pas à un complet dépeuplement du pays, mais à un déplacement, périlleux, il est vrai, dans la répartition de la population, et plus encore à une répartition de la propriété foncière et du capital peu favorable au bien général. Nous savons en effet que, déjà du temps de Polybe, la tendance à concentrer la propriété foncière en grandes masses, en grands latifundia^ augmentait d'une manière inquiétante. Et cette tendance, favorisée par la répugnance des riches en particulier à élever des familles nombreuses, avait certainement, sous l'influence de la situation de l'Italie, au milieu des maux de la guerre contre Mithradate et des guerres ultérieures, pris une extension progressive. Il y a plus : cette longue période de guerres, la détresse profonde dans laquelle la masse des Hellènes traînait une vie languissante, avait malgré tout laissé à tels ou tels individus en particulier la possibilité d'acquérir de grandes richesses, spécialement en propriétés foncières ; et il arrivait souvent que ces propriétés ne pouvaient même pas être exploitées suffisamment. Le résultat immédiat fut analog-ue à ce qui s'était produit en Italie, au temps de Tiberius Gracchus, dans la propriété privée romaine ; suivant toutes les apparences, les choses en étaient également venues, dans une grande partie de la Grèce, à ce point qu'une fraction relativement petite des habitants se trouvait en possession de la grande masse des biens, immeubles ou meubles, tandis que la catég-orie des détenteurs de la moyenne ou de la petite propriété foncière vivait misérablement dans la gêne la plus étroite. Pour approcher plus près encore de la vérité , nous dirons que le nombre des Grecs a bien sans doute, d'une manière géné-
p. 106 h. c.p. 109 a. Cf. Friedlânder, Dars^d/wngren ans der Sittengeschichtë RomSi II, p. 54. (Récemment 0. Jahn, Grenzboten, 1867, n» 56, p, 367, a émis l'opinion que la ville dont il s'agit ici est Caryste).