DETTES ÉCRASANTES ET USURIERS
nombreux banquiers romains et italiens avaient établi des maisons en Grèce. La fondation des villes romaines de Corinthe et de Patrai et les progrès d'une romanisation à laquelle l'Orient n'échappait pas avaient de plus en plus attiré en Grèce des capitalistes romains, qui prodiguaient avec un bon vouloir plein de perfidie leur aide dangereuse lorsque le superbe bourgeois ou propriétaire grec était embarrassé faute d'argent comptant. Messieurs les banquiers de Patrae, de Corinthe,d'Athènes \ véritables vampires romains, auxquels, àla vérité, il n'a guère pu manquer de collègues grecs, ainsi que leurs commis et agents, faisaient volontiers des voyages d'affaires et parcouraient le pays ^ On commençait de préférence par avancer des fonds sur le produit de la récolte prochaine ^ Ensuite apparaissaient les commis des usuriers, très souvent des esclaves grossiers et brutaux, mais que les débiteurs (ou ceux qui avaient besoin d'argent) n'en devaient pas moins accueillir avec une obséquiosité toute particulière, et qui veillaient%avec des yeux d'Argus aux affaires de leurs maîtres*. Les stipulations relatives aux intérêts étaient dures, écrasantes; le taux en était élevé et arbitraire ; les intérêts étaient immédiatement et d'avance déduits surlecapitaP. C'était une chose effroyablement difficile, surtout pour une race efféminée et avide de jouissances, de reconquérir jamais sa liberté et de s'arracher des mains de ces vampires, qui^, sans compter d'autres abominables vexations, ne reculaient devant aucun des artifices de
*) Plut., De vitando œre alieno, 7. Milon, fusurier^et prêteur sur gages à Hypata : voy. Apul., Met., I, 21, 67, p. 62.
*) Plut., ibid., 4.
3) Plut., ibid., 8. Cf. 4.
*) Plut., De vitando œre alieno, 4. 7.
S) Plut., ibid., 1. 4 fin. 5.
^) Plut., ibid., 7. La peinture de Plut., ibid., 3 fin., rappelle tout à fait certaines situations lamentables de la vie moderne : u Fuis cet ennemi, ce tyran qu'on appelle un usurier... C'est à [ta liberté qu'il en veut, c'est ton honneur qu'il met en vente. Si tu ne paies pas, il te harcèle ; si tu as de quoi le satisfaire, il n'accepte pas. Si tu vends, il veut que ce soit à vil prix ; si tu refuses de vendre, il t'y contraint ; si tu as recours aux tribunaux, il vient te proposer un arrangement ; si tu fais un serment, il t'en dicte la formule; si tu vas le trouver chez lui, il te ferme la porte au nez; si tu restes chez toi, c'est lui qui s'installe à ta porte et y frappe à coups redoublés ». Cf. 6. 7. 8.
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la chicano; ot celui qui no lo pouvait pas finissait habituellement sa vie dans la mendicité \ surtout lorsqu'il avait essayé d'éteindre ses anciennes dettes en faisant toujours de nouveaux emprunts chez d'autres banquiers ^ C'est ainsi que d'année en année de nouvelles propriétés foncières, de nouvelles maisons d'habitation, de nouvelles masses d'objets mobiliers continuaient de passer aux mains des usmûers. Mais si, de la sorte, une portion considérable de la propriété territoriale grecque arrivait entre des mains romaines, il ne faudrait pas croire qu'il se soit formé par suite, sur le sol grec, une nouvelle classe, ayant quelque importance, de propriétaires fonciers romains : on n'avait point affaire à l'intelligente exploitation d'un Pomponius Alliens ; loin de là, ces banquiers paraissent, en général, s'être empressés d'épuiser plus ou moins, par un genre d'exploitation qui n^était qu'un grossier hrigandage et qui en tirait tout le profit au grand détriment du pays, la propriété foncière que leurs escroqueries leur avaient récemment acquise ; et ainsi ils ne faisaient que rouvrir à chaque instant les anciennes plaies du pays\ lien était de même, toujours à son grand préjudice, lorsque, de temps à autre, sous une administration sans scrupules, de riches Grecs étaient condamnés par les tribunaux de l'État comme coupables de prétendus crimes de lèse-majesté; leurs immeubles étaient alors confisqués et livrés au gaspillage le plus effréné '\
Mais il y avait encore une autre manière dont s'usaient les ressources, demeurées malgré tout importantes, des véritables grands propriétaires et capitalistes grecs. Indépendamment des capitalistes romains, il est certain qu'il y avait aussi en Achaïe à cette époque, comme nous en avons fait plus haut la remarque, différents personnages possédant des richesses extraordinaires, comme on n'en avait pas connu dans les siècles
') Plut., De vitando sere alieno, 5.
2) Plut., ibid., 7.
^) Plut., ibid., 5. Je ne trouve pas à cette époque en Achaïe de propriétés foncières aussi vastes qu'en possédèrent jadis Pomponius Atticus ou, dans d'autres provinces, des sénateurs romains, par exemple, Flavius Ursus dans la province de Crète et Gyrène. (Stat., Silv., II, 6, 67.)
*) Voy. un exemple de ce genre dans l'île d'Eubée (Dio Chrysost., Orat. vil, p. 101a).