‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 4)Chapitre 68 sur 179 · PRODIGALITÉS INSENSÉES · texte numérisé non relu

PRODIGALITÉS INSENSÉES

trefois les flots du Copaïs (p. 65) apparaît comme une très rare exception. En revanche,, eux aussi, comme Euryclès, ce riche Spartiate (t. I, p. 486 et suiv.), remplissent de constructions fastueuses l'Hellade déjà si riche en monuments. Ils employaient et souvent épuisaient leur fortune, en Asie comme en Achaïe, pour fonder, dans leur vaine ambition, de nouvelles fêtes en l'honneur des empereurs et renouveler les anciennes : « des représentations larg-ement fournies et des régals plantureux que Ton offre au peuple, des joueurs de flûte, des mimes, des joueurs de cithare, des pugilistes, des pancratiastes, des lutteurs^ des coureurs, des gladiateurs, jusqu'à des vainqueurs olympiques^ que l'on loue pour cinq talents ; puis des ours et des lions pour des combats d^animaux, même des hécatombes de taureaux pour les sacrifices; enfin de riches cadeaux en argent et en vivres, etc., et en particulier, pour divertir le peuple, des festins auxquels prennent part successivement cent personnes par jour, voilà ce qu'ils produisent ! Et Tinsensé qui se livrait à toutes ces prodigalités recevait en récompense des distinctions pour ce spécialement imaginées dans les villes : une couronne, un bandeau, un vêtement de pourpre, une proédrie, c'est-à-dire la présidence des réunions de magistrats ou des fêtes, une proclamation publique déclarant qu'il « avait bien mérité de ses concitoyens », tandis qu'il se demandait, lui, s'il avait satisfait tout le monde, et que ce souci et cette excitation continuelle lui ravissaient le sommeil ».

Il se peut à la vérité que cette peinture, que nous empruntons à Dion de Pruse^ et dans laquelle il avait d'abord et particulièrement en vue les Grecs d'Asie, généralise un peu trop, d'après le procédé des rhéteurs^ des cas individuels ; néanmoins plus d'un de ses traits éclaire aussi la situation de r Achaïe. Elle est en parfait accord avec diverses indications éparses çà et là dans Plutarque % non moins qu'avec ce que

^) DioChrysost. (éd. Morell.), Orat. LXVl (De gloria, I), p. 604-613. Voy. aussi Burckhardt, dans le N. Schweiz. Mus., IV [1864], p. 117 sqq.

*) Gf. Plutarch., De vitando sere alieno , 7. Reipubl. gerend. praec^ 5 fin. 29. 30. De capienda ex inimlc. utilitate, 11. Dt? cupiditat. divitiar.y 5. LuciAN., Asin., 49. Apul., Metam.j IV, 13. X, 18 et 19 sqq. Voy. également ci-après ce qui a trait aux jeux de gladiateurs en Grèce.

202 ÉPAMINONDAS ET NÎCANOR

nous nous rappelons de la fondation des nouveaux jeux solennels h Sparte (t. ï, p. 487,2) parEuryclès, ce Spartiate prodigieusement riche. Elle cadre parfaitement aussi avec ce que nous savons d'Épaminondas d'Acrsephia, dont nous avons plus d'une fois fait mention. Ne vit-on pas ce personnage, dans le temps qu'il présidait à la solennité par lui renouvelée des Ptoïa, après avoir déjà traité avec un luxe sans mesure les innombrables convives qu'il avait invités pour cette fête^ faire encore, par exemple, présent à chacun de gâteaux, puis, les répartissant par groupes, offrir à chaque groupe 11 deniers, une cruche de vieux vin^ et encore 6 deniers pour les légumes ^? Quant à la série de distinctions exceptionnelles, et pourtant si frivoles, qui furent ensuite conférées à cet hôte généreux par ses compatriotes, nous nous en sommes déjà, lorsqu'il en a été question, rendu suffisamment compte. On peut presque dire que le remerciement prenait des proportions plus vastes encore, du moins en flatteries, lorsqu^il se trouvait qu'un de ces Crésus avait rendu à sa cité un véritable service. Il en fut ainsi de Julius Nicanor, riche citoyen qui vivait à Athènes sous le règne d'Auguste, et qui eut aussi dans son temps quelque réputation comme poète épique. Ce personnage mérita grandement de sa cité, en rendant à Athènes, après l'avoir rachetée de ses propres deniers, l'île de Salamine, que la cité, à raison de la profonde détresse financière des Athéniens^ avait perdue, peut-être vendue ou engagée, dans les derniers temps de la République romaine. Les Athéniens, en ré'compense^ — Taréopage, le conseil des Six-Cents et l'assemblée du peuple, — sous l'archontat d'Alcon (p. 17, 1), consacrèrent à sa gloire de magnifiques inscriptions, dans lesquelles il est, par une grotesque exagération, célébré comme nouvel « Homère » et « nouveau Thémistocle », et lui accordèrent de plus l'honneur de plusieurs statues \

1) BÔCKH, C. I. Gr., vol. I, n° 4625, lig. 60 sqq. Onésiphore et Diodote, à ,Argos, en font autant (voy. ci-après) : Bôckh, n° 1122 et 1123. De même

Gains Julius Epaphroditos dans une ville de Laconie ; n° 1395. Cf. aussi .C. I. Gr., II, Addend., n» 2336 b et n" 2347 k et l; ensuite n° 2374 e. Sur le père d'Hérode Atticos à Athènes, voy. ci-après, chap. m.

2) Cf. l'intéressant travail de K. Keil dans le Bhein, Museum, N. F. X ÏTÏ

VIE FACTICE DES CiRECS 203

Au surplus, le goûl des Hellènes pour le clinquant, pour Téclat pompeux de résolutions décrétant de mag-nifiques honneurs, pour les fantaisies de la rhétorique parant l'aridité du présent des précieux souvenirs d'un passé grandiose, et cachant ainsi la gêne matérielle et la détresse profonde dans laquelle une grande partie de la population de cette époque était forcée de se frayer un chemin à travers la vie ; le penchant à se consacrer tout entiers à des études et des professions qui ne formaient plus désormais l'élégant ornement d'une forte vie politique et d'une nation travailleuse et prospère, mais qui étaient devenus, pour une grande partie des Hellènes d'Achaïe , le but même de la vie et la source du gain : tout cela suivit une progression constante. C'est ce qui explique Tabondance des renseignements que nous possédons précisément sur ce côté du monde grec d'alors, abondance qui pourrait facilement nous conduire à juger, d'une part, trop favorablement de la situation et du bien-être des Grecs de ce tempS;, et trop défavorablement, d'autre part, de leur caractère, si les contemporains eux-mêmes, notamment Plutarque et avec lui Dion de Pruse, ne nous fournissaient pas la base d'une appréciation plus juste.

Nous ne pouvons pas d'ailleurs oublier ici que certaines causes générales n^étaient en aucune façon de nature à seconder les efforts des Grecs d'Achaïe pour reconquérir rapidement une partie de leur ancienne prospérité. Nous n'avons pas tant en vue les charges de la fiscalité romaine^, sur laquelle Finlay s'étend si longuement, et sur laquelle néanmoins nous n'avons, en ce qui touche la Grèce, que très peu d'indications précises. Il s'agit plutôt, en première ligne, de l'élévation de

[1863], p. 56-62. Dittenberger, dans ÏEphem, Epigr., 1, p. 114 sqq. Friedlander, Darstellungen, I, p. 119, 5. (Cf. Bôckh, C, I. Gr., f, n° 417 et Dio Chrysost., XXXI, v. I. p. 627, p. 399, éd. Emper. [éd. Morell., p. 34d 6]). MoMMSEN, Rom. Gesch., V, p. 255. Un bienfaiteur du même genre fut pour Sicyone le riche Pythoclès — descendant suivant toutes les apparences delà famille d'Aratos, peut-être même un des fils de ce Polycrate pour lequel Plutarque (Vit. Arat., I) écrivit la biographie d'Aratos, — qui fît restaurer à ses frais le temple d'Apollon sur l'agora de Sicyone, détruit par un incendie. Pausan., 11, 7, 8 fin. Cf. Gurtius, Peloponn., II, p. 492, .

la valeur des métaux précieux, « mal qui commença vers l'époque de Néron à être universellement senti ». Rome avait, depuis bien des générations, attiré à elle, et en dernier lieu monopolisé le numéraire circulant chez les peuples des États de la Méditerranée ; les millions gagnés depuis des siècles par l'exploitation des provinces donnèrent d'une manière permanente à la spéculation romaine-italienne et à l'usure romaine une supériorité constante et souvent écrasante sur une grande partie des provinces appauvries. La prodigalité gigantesque des grandes et riches familles d'Italie entraînait une immense consommation d'articles de luxe, et TefFet de ce genre de commerce fut que d'énormes masses de métaux précieux, d'argent notamment, passèrent les frontières et refluèrent principalement vers TAsie orientale, vers l'Inde et aussi vers la Chine, pour n'en plus revenir \ Car, en premier lieu, l'importation dans Tempire « n'était pas balancée par une production correspondante de richesses nouvelles à l'intérieur des territoires formant l'Etat romain » ; et quant aux articles produits dans l'empire romain par l'industrie d'art et les fabriques des provinces grecques^ ils ne trouvaient la plupart du temps aucun marché dans les pays civilisés de l'Asie orientale; tout au moins l'importation de l'Inde était, sans

*) Sur le commerce gréco-romain avec les Indes, ce côté intéressant de la vie antique d'alors, voy. Lassen, Indische Alterthumskunde , III, p. 1-86 ; sur les marchandises indiennes , notamment , p. 9 sqq. Friedl. , II, p. 30 sqq. Ce commerce se faisait par deux routes ; la principale route commerciale passait par Alexandrie, traversait la mer Rouge et aboutissait par mer aux côtes de l'Inde. La seconde route était une route de terre : en partant de l'Inde, elle passait par la Bactriane et la vallée de rOxus, franchissait la mer Caspienne et se dirigeait vers la Colchide et la mer Noire, où Sinope (p. 77 sqq.) était le principal entrepôt. La Grèce européenne avait aussi sa part de ce trafic. Sur la consommation en Grèce des marchandises indo-arabiques, notamment des onguents et des épices, voy. le passage de Plut., Gryllus, 7. Les paons dans Lucian., Navig., 26. Pausanias (IIÏ, 12, 3) nous entretient encore de l'exportation dans l'Inde de marchandises grecques destinées à être échangées dans l'Inde contre les produits recherchés de ce pays. De l'existence de la factorerie grecque, appelée Byzance (auj. Vigaja-durga) sur la côte du Malabar, Lassen, p. 6 et 57, conclut que les marchands grecs de Byzance ont activement pris part au commerce de l'Océan indien. Cf. aussi Ptolem., I, 9. (Marchands grées établis dans une île sur la côte méridionale de l'Arabie-Heureuse. Hudson, Geogr. min. Peripl. mar. Erythr., p. 17.)

DRAINAGE DE l'aRGENT VERS l'aSIE ORIENTALE 205

aucune comparaison, plus forte que l'exportation de l'empire romain dans l'Inde, et ces Asiatiques avaient, comme ils l'ont aujourd'hui, une tendance très marquée à entasser des trésors considérables sous les formes les plus diverses. La consommation, extrêmement considérable et improductive pour les Romains, des métaux précieux pour les ustensiles de ménage de toute sorte enlevait encore à la circulation des quantités d'argent et d'or. De plus, enfin, les revenus réguliers des provinces ne rentraient pas, pour la plus grande partie, da.ns ces pays; une notable portion prenait le chemin des cantonnements des légions sur les frontières éloignées de l'empire, et allait de là, par des voies diverses, se perdre chez les « Barbares » du Nord ^ Il est douteux que « l'exploitation des mines ait jamais, depuis l'époque impériale^ comblé le vide résultant de l'exportation des métaux précieux à l'étranger ». Mais déjà du temps de Néron, l'élévation de la valeur des métaux précieux se faisait péniblement sentir; et déjà ce prodigue insensé recourait au dangereux moyen consistant à frapper la monnaie d'argent de l'empire à un titre inférieur avec l'ancienne valeur nominale, et par là à la déprécier ^.

Néanmoins plusieurs générations se passèrent, il est vrai, notamment pour la Grèce, dans des conditions relativement très satisfaisantes; et personne n'avait, même en songe, une idée de Feifroyable bouleversement économique que devaient, pendant la plus grande partie du iii° siècle, amener dans la plus grande partie de l'empire les invasions des hordes sauvages^ des pillards germains, sarmates et perses, ainsi qu'une crise monétaire et une dépréciation du numéraire presque sans exemple dans l'histoire sous le rapport soit de l'étendue de pays qui en fut le théâtre, soit de la durée. Cependant, les circonstances difficiles que nous venons d'exposer commencèrent dès cette époque à produire leur effet, et entravèrent en beaucoup de points le relèvement de

*) Cf. entre autres G. Freytag, Aus dem Mittelalter, p. 285 sqq. Finlay, Griechenland unter den Rômern, p. 68 sqq.

2) cf^ entre autres Becker-Marquardt, R. A., III, 2, p. 19. Finlay, p. 417. MoMMSEN, Ueberden Ver fall dès mm, Mimzwesens inder Kaiserzeit, p. 192.

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