SITUATION DIFFICILE DES HELLÈNES
la Grèce. En Achaïe comme ailleurs, la propriété foncière et le capital « s'amoncelèrent », comme nous Tavons vu, d'une manière permanente, entre les mains d'un petit nombre de familles; la position des « petits » demeura constamment difficile, et ceux-là précisément qui possédaient le moins, et au même degré la classe moyenne des propriétaires fonciers, que cet état de choses poussa si souvent aussi dans les bras de l'usurier, se ressentirent d'une façon particulièrement sensible de la cherté et du manque des métaux précieux ; « Ténergie du travail libre » ne put pas retrouver son développement normal, et l'insuffisance persistante de la production au sein de la population de l'intérieur, toujours peu dense en définitive, et qui , prise en masse , n'était pas riche , nuisit aussi à l'essor du commerce et de l'industrie dans les villes du littoral , qui n'avaient pas cessé d'être les plus florissantes. La législation était, pour le petit commerce^ plutôt gênante que favorable *; c'est à peine si nous avons, sur la situation commerciale de l'intérieur, sur le trafic entre les grandes métropoles de la Grèce, anciennes et nouvelles, et le centre du pays, des renseignements précis; car le honteux commerce des gladiateurs et des bêtes féroces, qui désormais était, en Grèce aussi, à l'ordre du jour, ne peut être considéré que comme le produit parasite d'une civilisation corrompue par l'action des éléments romains. Quant à l'industrie des villes comparativement florissantes du litto/al, le plus important débouché à elle assigné, en dehors des besoins permanents et les plus indispensables dans toutes les circonstances possibles de la consommation locale , était l'exportation d'outre-mer, et, à part un petit nombre d'objets, sa principale production consistait dans les articles de luxe. L'Attique^ à laquelle il était assurément impossible de reconquérir sa prospérité d'autrefois % pouvait, alors comme précédemment, vendre avantageusement son miel et son excellente huile ; d'autre part, on apprend avec intérêt par Philostrate que,
*) Cf. FiNLAY, Griechenland unter den Uômern, p. 72. 2) Cf. la phrase, où la rhétorique, il est vrai, a beaucoup forcé les couleurs de Dio Chrysostom. (éd. Morell.) Orat. XXXI, p. 348 c; « 'AVaiot
INDUSTRIE ET PRODUCTION DE l'aCHAIE 207
dans la seconde moitié encore du i" siècle après Jésus-Christ, les ateliers des artistes d'Athènes fabriquaient pour l'exportation, surtout en lonie, de nombreuses statues de dieux en or et marbre et en or et ivoire \ La production des matières premières tirées des riches carrières des îles grecques, de l'Attique et de la Laconic (cf. t. 1, p. 479), et leur active exploitation pour les besoins des magnifiques travaux de l'architecture de luxe en Italie ne furent pas interrompues ; le fameux marbre blanc des carrières du Pentéliquo, dans TAltique, qui fournissait des colonnes d'une perfection exceptionnelle, fut notamment employé à Rome , par l'empereur Domitien , lors de ses travaux de reconstruction du temple capitolin (travaux qui se prolongèrent jusqu'en l'an 82) ^ En Laconic, ce fut précisément pendant les premières générations de l'époque impériale que prirent faveur réellement les carrières du ïaygète, du Ténare et de Crocéae , dont nous avons fait plus haut mention^, et dont la pierre splendide fut employée en Italie, jusque bien avant dans la fin du second siècle, à des usages si multiples ^ Il en faut dire autant des carrières impériales de marbre à Caryste , des carrières de l'île de Thasos et d'autres îles (t. L p- 479), des carrières impériales de pierre à aiguiser en Crète *, du bois de construction pour les navires exporté par cette île ^, et aussi des autres articles de luxe, de fabrication grecque, dont nous avons parlé.
^) Cf. Philostrat., A/joI/. Tyan., V, 20. Onguents préparés avec les huiles de l'Attique, voy. Becker-Marquardt, E. A., V, 2, p. 367, et de Tithora, voy. ci-après.
2) Plutarch., PublicoL, 15 et cf. Imhof, Domitian, p. 85. Eckhel, VI, p. 377.
^) Cf. Friedlander, I, p. 73. Curtius, Peloponn., I, pp. 34 et 84. II, pp. 206. 267. 308. 322 sqq. Strabon, VIII, 5, 7, p. 564(367), et, d'une manière générale, Juvenal., Satir., XIV, 89. 275 sqq. et ci-dessus, tom. I, p. 479. Becker-Marquardt, R. A., V, 2, p. 221 sqq. Sur d'autres carrières de marbre, voy. Strabon, IX, 5, 16, p. 667 sqq. (437).
*) Cf. Becker-Marquardt, Rom. Alterth., III, 2, p. 202, note 1116. d'après un passage du Digest., XXXIX, 4, 15. (Par contre, à cette époque, les mines d'asbeste exploitées à Caryste en Eubée [comme précédemment les mines de cuivre et de fer de la même île, Strabon, X, 1, 9, p. 686 (447) et les mines d'argent de l'Attique, ci-dessus, tome I, p. 299] venaient de s'épuiser. Plut., De defect., oracuLy 43.)
^) Cf. Plut., Quxst* Sympos., I, 2, 5.
208 INDUSTRIE ET PRODUCTION DE l'aCHAÏE
La pêche de la pourpre continuait toujours d'être Tobjet d'une active exploitation K Les fins tissus de Cos et d'Amorgos, en particulier, se plaçaient toujours avantageusement dans la voluptueuse société des dames de l'Occident; Amorgos surtout paraît s'être élevé peu à peu, à force de travail, à une certaine prospérité^. Pour être complet^ mentionnons aussi, dans cette revue du mouvement commercial et industriel de la Grèce, les petites gens qui parcourent, marchands ambulants, toute la Grèce moyenne et septentrionale, pour débiter partout dans les auberges leur miel, leur fromage, et d'autres comestibles en vogue ^, et enfin, pour terminer, l'exportation pour les jeux des cirques romains des chevaux de course de ïhessalie, de Laconic et d'Étolie*.
Nous trouvons en résumé que, dans l'ensemble, la production commerciale de la Grèce s'était portée vers les côtes, comme cela a continué d'être le cas jusqu'à ce jour. Mais, dans l'ensemble, il faut cependant admettre que la décadence matérielle de l'Achaïe avait du moins subi un temps d'arrêt; quant à la prospérité réelle, ce n'était toujours que dans les toutes nouvelles villes qu'on la pouvait rencontrer, tandis qu'Athènes elle-même, avec son université si fréquentée, demeurait à ce
') Leur existence sur les côtes de l'Eubée est mentionnée par Dio ChrysosTOM., Orat. VII, p. 98 d. 110 a.
2) Cf. Becker-Marquardt, V, 2, p. 104 sqq. Plin., Nat. Hist., XI, 28, 1 et 2. VI, 20, 2. HoRAT., Satir., I, 2, 101. Quintilian., II, 10, p. 649, et voy. Lasskn, Ind. Alterthumskunde, III, p. 29. Ross, Archxolog. Aufs., II, p. 635 à 638. En ce qui concerne d'autres marchandises de luxe, comme le vin (Cf. tome I, p. 479. Becker-Marquardt, R. A., V, 2, p. 64 sqq.), nous remarquons ici en passant qued'après Plut., Quœst. Symp., V, 3, 1, les vignerons de l'Eubée mélangeaient leur vin avec de la résine de pin (pYiTivY]), et obtenaient par suite un produit semblable au résinât grec d'aujourd'hui. Cf. Becker-Marquardt, op. cit, p. 67, note 89. Le vin de Crète recherché à Rome: Juvenal., Satir., XIV, 270 sqq. Le commerce des Grecs en vin et en vêlements se fait aussi dans la direction des villes des bouches du Danube. Dio Ghrysostom. (éd. Morell.) Orat. XXXVJ, p. 444 c. Cf. Orat., XII, p. 198 a. b.
3) Cf. l'histoire d'Aristomène d'Egine (ou ^gion), qui traverse sous cette forme l'Étolie, la Thessalie et la Béotie. Apul. (éd. Hildebrand vol. I.) Metam.y I, 5, 25, p. 29.
*) Du reste, les chevaux de Mysie avaient alors pris le pas sur les chevaux thessaliens ; voy. .Friedlânder, II, p. 162, 4. Cf. au surplus la seconde édition de cet ouvrage, p. 190, 4.
HYPATA ET TITHORA 209
point au-dessous de son antique grandeur commerciale que l'entrée dans le Pirée d'un grand navire égyptien pouvait, dans ce temps comme plus tard, passer pour un événement ^ Une amélioration s'était néanmoins produite dans l'ensemble ; c'est ce que nous montrera notamment, à la fm de la période suivante, l'examen des indications de Pausanias. Dès l'époque qui nous occupe, il est à noter, d'après quelques renseignements isolés, que Ton rencontre aussi dans l'intérieur du pays^ en pleine région montagneuse, deux villes remarquablement florissantes. C'est, d'une part, la ville thessalienne d'Hypata, dans la vallée du haut Sperchios , dont Apulée tout au moins ne peut assez vanter l'animation, l'éclat et le charme ^ Il est permis de se demander si, et dans quelle mesure, la licence poétique a ici conduit le romancier au delà des bornes de la vérité rigoureuse, et si la prospérité de cette ville ne reposait pas, et jusqu'à quel point, sur des éléments de mauvais aloi. Ce qui est, en revanche, nettement constaté, c'est la splendeur nouvelle d'une ville des montagnes de la Phocide, Tithora ou Tithorea. Cette ville, en effet, — dont l'ancien nom était Néon ; celui de Tithora appartenait à l'origine au sommet du Parnasse dominant immédiatement la ville et peutêtre à tout le district environnant, et le nom de la montagne ne fut adopté pour la ville qu'après le rétablissement de celle-ci à la suite de la terrible « Guerre sainte » — cette ville, disons-nous, occupant une forte et majestueuse position dans la vallée du haut Céphise, sur le torrent du Cachâtes, ne parvint, d'après les indications positives de Plutarque ^, à une véritable prospérité que pendant l'époque impériale , tandis que, encore du temps de Sulla, elle n'était guère qu'une place forte purement militaire. L'émigration des populations rurales, affluant à la ville, contribua-t-elle à ce résultat? c'est ce qu'on ne saurait décider. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au n° siècle après J.-C, Tithora possédait un territoire d'une étendue considérable; on y cultivait des fruits exquis; on
*) Cf. LuciAN., Navig. s. Vot.f 1. 9.
2) Apul., Metamorph., I, 5, 26, p. 30; 25, 78, p. 70. II, 19, 138 et 139, p. 120 sqq. III, U, 193.
^) Plutarch., Sulla, 15.
210 TITHORA
y récoltait notamment une huile d'une qualité absolument supérieure et on y fabriquait des onguents très en vogue même à la cour romaine. D'après les indications de Pausanias, qui sont tout à fait d'accord avec les renseignements de riutarque, Tithorea était, notamment dans le i" siècle après J-C, en pleine prospérité; mais, cette ville a dû, vers la fin du même siècle, être à une certaine époque cruellement éprouvée, sans que nous sachions si ce fut par un tremblement de terre ou par des calamités analogues ^ Néanmoins^ Tithorea continua sans doute d'être, pendant tout le n'' siècle, une ville de province florissante et vivante. Pausanias y trouva, outre un théâtre et une agora d'ancienne construction, un magnifique temple d'Athêné, et, sur le territoire de la ville, un temple d'Asclépios Arcliagétas qui était, dans toute la région de la Phocide, en grande vénération. Plus fameux encore était alors le temple d'Isis, également situé près de Tithorea, temple particulièrement sacré, dans le voisinage duquel — se reliant intimement aux grandes fêtes célébrées en l'honneur de la déesse — se tenaient deux fois par an, au printemps et en automne, des foires très importantes ^
Étant donné l'état de choses que nous avons dépeint jusqu'ici, les Grecs d'Achaïe profitèrent en tout cas d'un genre de relations qui n'avait pas cessé d'amener dans leur pays des flots d'argent comptant : c'était la circulation de cette nombreuse élite d'étrangers des provinces romaines comme des provinces hellénistiques de l'empire, notamment de Rome et de l'Italie, qui, les uns pour leurs études, les autres à raison de l'intérêt et des charmes naturels du pays, ou pour chercher la santé dans les bains de la Grèce, ou attirés par les
') Dans Pausan., X, 32, 6, le célèbre voyageur raconte : yeveà ôà r, [xe Yév£(70at [J,ia Tupotspov èç to ^(eïpov erps^'ôv ô 6ac[JL6ov xà ev tv^ TiOopéa.
^) Cf. Paus., X, 32, 6-41. Plvt., Quœst. Symp., 11,6, î ; cf. aussi Ulrichs, Topographie und Inschriften von Tithorea dans le Rhein. Mus.f N. F. 11, p, 544-560 ; (ces inscriptions citent différents noms identiques à ceux d'amis et de contemporains de Plutarque ; cependant nous n'avons pas encore là un motif suffisant pour transporter à Tithorea les personnages désignés plus haut, p. 172 et suiv. comme étant de Chéronée). Bursian, Geogr. von Griechenl., I, p. 166 sqq. (Ruines considérables de Tithorea près de la VeUtza d'aujourdhui). Koss, Archdolog. Aufs, I, p. 237.