LES GUIDES POUR ÉTRANGERS
Cette active circulation d'étrangers avait eu pour conséquence de mettre en mouvement en Grèce un grand nombre de guides pour étrangers (périégètes) * et d'explicateurs (exégètes), qui, lorsque l'étranger n'avait pas un hôte pour le conduire, montraient aux voyageurs, contre rétribution, les curiosités des villes. On trouvait des guides de ce genre même dans les villes de moindre importance ; dans la plupart des cas, mais cependant pas d'une manière exclusive, c'étaient les prêtres et les serviteurs des temples qui [étaient chargés de ce soin ^ ; il n'y avait sans doute de guides spécialement affectés à cet emploi que dans les localités les plus considérables ou sur lesquelles le flot des voyageurs se portait le plus fortement ^ La plupart de ces guides des étrangers exerçaient d'ailleurs leur profession absolument comme un métier. C'est dans leur bouche que les anciennes légendes et les traditions locales^ sous une forme appropriée au goût de la foule,, continuèrent de vivre avec le plus de persistance * ; c'est évidemment par eux que d'innombrables « histoires de sacristie » ont pénétré dans la littérature. De temps à autre, il y avait parmi eux des hommes à Tesprit cultivé, qui écrivaient
*) Les périégètes de ce genre apparaissent comme quelque chose d'absolument habituel, p. ex. dans Lugian., Ver. histor., II, 31 et Philopseiid.j 4. Cf. sur celte question Preller, Polemon. fr., p. 157 sqq. 160 sqq. jusqu'à 170, et LoBECK, Aglaophamus, p. 29-31 (sur (jLuo-Taywystv). Ulrichs, Reisen und Forschungen in Griechenland, II, p. 148 sqq. Voy. une hste des locahtés pour lesquelles Pausanias mentionne des périégètes dans Preller, ibid.j p. 161 sqq. Ce sont notamment, outre Athènes (comme p. ex. I, i, 4 [v. aussi un extrait de Varron dans Non. Margell., p. 419, 10]), Athmone et Myrrhinonte dans l'Attique (Paus., I, 31, 3); Mégare (I, 41, 2 ; 42, 4); Argos (I, 13, 7. Il, 23, 6) ; Sicyone (II, 9, 7) ; Trœzène (11,31, 6) ; Messène (IV, 33, 6); Olympic (avec mention spéciale d'Aristarque, V, 20, 2) et Elis (V, 6, 4; 10, 2 ; 18, 2 ; 21, 4-5, et v. aussi Nom. Margell., ibid.) ; Platée (IX, 3, 3) ; Patrœ (VII, 6, 4) ; Delphes (X, 28, 4).
2) Cf. LoBECK, ibid. ; voy. entre autres le périégète et médecin en chef à Hermione dans l'inscription rapportée par Bôckh, C. I. Gr., vol. I, n® 1227 ; et Vœdituus ou les œditui dans le temple d'Artémis à Éphèse. Plin., JV. H., XXXVI, 5, (4), 32.
3) Preller, ibid., p. 162. A Olympia, par exemple, il était devenu nécessaire, à raison de la multitude des curiosités et de 1' affluence des visiteurs, d'instituer pour chaque espèce de curiosités et pour chaque grand temple des conducteurs spéciaux (Curtius, Peloponnesos, II, p. 52),
*) Cf. Lugian., Philopseud., 4. Dio Ghrysost., XI, p. 153.
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aussi sur les antiquités de leurs villes *; mais la majorité était peu estimée de ce qu'il y avait d'éclairé parmi les Grecs. Le guide des étrangers à Corinthf^, Praxitèle, contemporain de Plutarque et savant plein de pédanterie, qui vivait pourtant dans la société d'hommes très considérables, n'en jouait pas moins, à proprement parler, avec ses idées bizarres et surannées et son érudition de mythologue, un rôle véritablement des plus comiques dans le centre de haute culture intellectuelle où il se mouvait 2. Quant aux périégètes ordinaires, quelques services qu'ils pussent rendre dans certaines circonstances % ils pouvaient, par la vulgarité de leurs allures et par leur bavardage tout mécanique, devenir absolument à charge aux voyageurs instruits et d'un esprit cultivé *. Rien n'est plus comique que ce que raconte Plutarque d^me société d'hommes très intelligents , qui visitaient le temple de Delphes et les curiosités de la localité, et qui ne purent par aucun moyen amener les guides à restreindre si peu que ce fût l'incommensurable ampleur de leurs explications et la lecture complète des inscriptions, tandis qu'une question à eux adressée contre leur attente et en dehors de Tordre accoutumé les faisait tomber dans un mutisme désespérant".
Nous serions entraînés trop loin dans la voie des recherches archéologiques si nous voulions encore nous étendre ici sur les accessoires naturels de la circulation des voyageurs à cette époque, c'est-à-dire sur les auberges®. Mais nous devons encore examiner un point et parler de circonstances qui nous
*) Cf. Preller, ibid. y p. 168.
2) Plutarch., Quaest. Symposiac, V, 3 ; VIIÏ, 4, 4 et 5.
^) Cf. Senec, Consolât, ad Marc, 25, 1.
*) Cf. Friedl^nder, p. 96, notes 8 et 9. Philologus, Supplembd., 1 [1860], p. 163. 198-205.
5) Plutarch., De Pythiœ oraculis, 2. 5. 7. 8. 12. 13. 14. 16. 17.
^) Cette question a été traitée à fond dans le travail de Friedl^nder, Darstellungen, II, p. 19 sqq., qui, en ce qui regarde la Grèce (sans parler des nombreuses hôtelleries mentionnées par Apulée et d'autres), renvoie notammenL(p.21) aux renseignements donnés par Aristid. (éd. Jebb.) Ora^., XXVII, p. 347-350 (éd. Dind., vol. I, p. 534-5.38), à Toccasion de son voyage de Smyrne à Pergame, tant sur le voyage lui-même que sur les hôtels. FfiiEDLiENDER cite aussi (p. 22) la station des « Très tabernœ » sur la route de Dvrrhachion à Byzance, d'après Vltin. Ant., éd. Parthey et Pinder. p. 157.
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instruisent d'une façon toute particulière sur cerlains dangers de la circulation intérieure, caractéristiques pour la Grèce d'alors comme pour celle d'aujourd'hui.
Il y avait en effet dans la vie de la Grèce d'alors un élément à l'égard duquel l'administration romaine laissait beaucoup à désirer^ c'était la sécurité publique ; le brigandage prit en conséquence un essor que rien ne put arrêter. Le nombre des empereurs qui agirent avec une sévérité efficace en vue de la police générale et, par suite, de la sécurité des ressortissants de leur vaste empire en Italie et dans les provinces, n'est pas très considérable ; bien au contraire, ce côté de l'histoire interne du monde romain est plutôt des moins glorieux pour la politique romaine. C'est ce que la Grèce et la Macédoine n'éprouvèrent que trop. Sans doute la piraterie, qui de toute antiquité avait fait de la mer Egée son domaine, ne mérite guère plus qu'on en parle pendant l'époque impériale ; en revanche^ le banditisme joue désormais, notamment dans le nord de la Grèce, un rôle qui fait penser parfois à la situation de la Grèce moderne sous et après le roi Othon. Sans doute, le klephtisme national des Etoliens et d'autres races du nord de la Grèce s'était éteint en même temps qu'était tombée leur antique vigueur; et le brigandage avec une couleur politique, tel qu'il avait pris place notamment pendant et depuis le temps des Diadoques et comme nous l'avons connu aussi du temps de Lucullus (t. I^ pp. 387 et suiv.), dut également trouver sa fin lorsque Auguste eut mis un terme aux guerres civiles romaines '. Par contre, l'état de misère matérielle du peuple grec, état qui ne put que très lentement disparaître, provoqua bien évidemment la formation^ de nombreuses bandes de brigands tout à fait ordinaires, qui, protégés par la solitude qui s'était faite dans une partie du pays, avaient leurs retraites principalement dans les montagnes boisées du nord de la
*) Un personnage très intéressant, en Asie, est le chef de brigands Ciéon, qui, cantonné sur l'Olympe bilhynien, put traiter comme un prince avec Antoine et Octave (Strabon, Xlf, 8, 8. 9, p. 860 sqq. [574]). Arrien, le célèbre écrivain, raconta même depuis la vie du grand brigand Tilliboros, qm régnait sur le mont Tda en JVlysie. Voy. Lucian., Alexander^ 2.
2) Cf. aussi Dio Chrysost., Or.', VII, p." 106 d. 108 d.