CULTES, FÊTES ET USAGES EN ACHAÏE
eu réellement labarbarie défaire, à cette occasion, tomber sons ses coups une malheureuse femme. C'en était trop, toutefois, pour ses contemporains. Une lamentable maladie, à laquelle il succomba bientôt, passa pour une juste punition de la divinité ; on déclara la famille de ce prêtre cruel déchue de cette dignité, et le sacerdoce passa à une autre maison ^ D'autres usages se perpétuaient aussi : les jeunes filles, en Béotie, portaient toujours à leurs noces une couronne d'asperges ^ On brûlait toujours, en Béotie, devant la porte de la maison des jeunes mariés, l'essieu de la voiture de la mariée ^ La prêtresse de fiera, à Argos, n'avait toujours pas le droit de manger du mulet de mer\
Mais c'étaient toujours les antiques et grands sanctuaires nationaux d'Olympie, de l'Isthme et de Delphes, avec leurs assemblées solennelles, qui étaient Tobjet de la plus haute vénération.
Pour cette période , nous possédons , notamment sur Delphes, grâce aux étroites relations de Plutarque avec le sanctuaire pythique, des renseignements très précieux, qui nous montrent surtout, il est vrai, la lente décadence de ce vénérable institut national lui-même. Sans doute, l'assemblée des Amphictyons continua de jouer un grand rôle dans la vie des Hellènes d'alors. Les hommes d'une baute culture intellectuelle attachaient tous un grand prix à être investis de cette dignité, « doux fardeau et charge légère »^ On choisissait volontiers pour cette position des hommes jouissant d'une haute considération et avancés en âge, de préférence ceux qui exerçaient en même temps dans leur patrie une des nombreuses fonctions sacerdotales, comme Plutarque de Chéronée et Euphane d'Athènes^, et, lorsqu'un de ces hommes
1) Plutarch., Quœst. Grœc, 38.
^) Plutarch., Conjug. prœcept., 2 init.
'**) Plutarch., Quœst. Roman. ^ 29. Sacrifices de chiens en Béotie pour certaines purifications et expiations, et usage analogue à Lacédémone : Plutarch., op. cit., 111.
*) Plutarch., De solert. anim., 35 fin. ; quelque chose d'analogue dans les Quœst. Sympos., VIII, 8, 4.
^) Plutarch., An sent sit gerend. respuhl., 20 init.
^) Cf. Plutarch., op. cit., 20 init., et ci-dessu^, p. 166 et 247.
voulait se démettre de l'emploi à lui confié pour la vie, on en éprouvait un grand déplaisir \ Une interversion dans l'ordre de la représentation des villes réunies en curies (t. I, p. 477) produisit une impression très fâcheuse \ Ce n'est pas seulement à Delphes, mais aussi aux Thermopyles ^ que se tenaient régulièrement les assemblées. Il est sans doute également vrai que les Jeux pythiques, toujours célébrés avec la pompe traditionnelle, et les foires qui s'y rattachaient*, continuaient d'attirer les peuples grecs vers cet antique sanctuaire. Alors, comme auparavant, on regardait comme un grand honneur d'être chargé par les Amphictyons de présider à ces fêtes et d'en faire les frais. C'est ainsi que nous connaissons notamment le riche sophiste Callistrate, cet homme aimable et généreux, qui sut habilement concilier la stricte observation des formes légales avec une charmante affabilité ^ Les Grecs intelligents aimaient à remplir, au service des Amphictyons, les fonctions d'épimélètes (chargés de tout ce qui touchait aux constructions, aux finances^ etc. ^). C'est avec un vif intérêt que l'on discutait sur les divers concours à ouvrir ou à autoriser aux Jeux pythiques, concours auxquels, non sans que beaucoup y contredissent et sans qu'il s'y perdît quelque chose de la dignité et de la sévérité antiques de la fête, s'était ajoutée la poursuite de prix pour la meilleure tragédie et autres chefs-d'œuvre littéraires \ L'antique réputation du sanctuaire, la beauté majestueuse des paysages environnants et la profusion extraordinaire de monuments de tout genre attiraient toujours des Hellènes et d'autres étran-
*) Cf. tout le traité de Plutarque : An seni sit gerenda respublica.
2) Cf. Freeman, History of federal governement, I, p. 138. Bockh, C. I. Gr., I, p. 578, n« 1121.
3) Plutarch., Qusest. Sympos., VIII, 10. Philostr., Vit. Apollon., IV, 23 init.
*) Dio Chrysostom., Orat. LXXVII, p. 651 a.
^) Sur Callistrate (d'Athènes probablement?), voy. Plutarch., De defect, oracuL, 2 init. et Quœst. Sympos., IV, 4. VII, 5.
6) Rhein. Museurriy II, p. 111. XVIII, p. 268 sqq. Plutarch., Quœst. Sympos., II, 4. VII, 5.
'') Plutarch., Qusest. Sympos. y II, 4. 5. V, 2. Tragédies — mais aussi chasses d'animaux et combats de taureaux — à Delphes, dans Philostrat., Vit. Sophist., II, 1, 7, p. 553-554.
gers, qui venaient par troupes visiter Delphes \ Pour les philosophes amis de la religion d'Apollon, comme Plutarque et son entourag-e, c'était une tâche d'un intérêt toujours captivant non seulement d'instituer des études archéologiques sur plusieurs des innombrables rites usités à Delphes^, mais encore de se livrer à des recherches sur l'essence intime de cette religion et de ses formes extérie^ires '\ Mais tout cela n'empêchait pas que l'oracle lui-même (dont d'ailleurs la suspension, brutalement ordonnée par Néron, ne parait avoir été que de très courte durée*) perdit de plus en plus de sa valeur aux yeux et dans la vie quotidienne de la nation, cela pour d'autre motifs encore que la dépopulation de la Grèce ou autres raisons tout extrinsèques, comme se l'imaginaient de bonne foi des optimistes bienveillants ^ Déjà, dans le fonc-
<) CoNON ap. Phot., BibL, 227 Bekker. Plutarch., De El ap. Delphos, 1, 4. (Chaldéens, c'est-à-dire astrologues et mathématiciens) :De Pythiœ oraculiSy 1.2 sqq. Entre autres, et au temps de la jeunesse de Plutarque, Sabinus, un fils de la célèbre et malheureuse Epponine : Plutarch., Amator, 25.
2) Cf. entre autres Plutarch., Quœst. Grsec, 9. 12. Quœst. Roman., 23,
^) Cf. les écrits de Plutarque De El apud Delphos; De Pythide oraculis; De defectu oraculorum,
*) Cf. ci-dessus, p. 111. A l'opinion de Wolff, De novissima oraculorum aetate, p. 5, je voudrais opposer une observation : c'est que les écrits pythiques de Plutarque tout au moins — même le traité De Pythiœ oraculis, qui a dû cependant être composé dès le temps de Tilus (p. 167) — n'offrent aucun indice d'interruption de quelque durée dans le service de l'oracle. Le passage de Juvénal {Satir., VI, 555) ne peut être invoqué comme preuve historique démontrant que l'oracle ait gardé longtemps le silence par suite de causes aussi extrinsèques; il atteste tout simplement (comme LuGAN.,P/iarsa/., V, 69. U2. 136) le déclin de son influence. Voy. aussi Dion Chrysostome à Delphes, ci-dessus, p. 186. Je suis même d'avis que la Pythie n'a pas attendu pour reprendre son office le règne de Trajan ou d'Hadrien, mais qu'elle fonctionnait déjà sous Vespasien ou sous Titus. En revanche, il est possible que les propriétés enlevées au temple par Néron (p. 111) ne lui aient été rendues que par un des empereurs précités. C'est une autre question que de savoir si cette restitution coïncide avec la nouvelle délimitation des frontières du territoire delphique, opérée par le légat Caius Avidius Nigrinus (ci-dessus, p. 44), comme l'admettent Wolff, op. cit. p. 5 (entre 114 et 117 après J.-G.j, Becker-Marquardt, Rom. Alterth., IV, p. 105, et Carl Wescher (dans L'Institut, juillet 1865, n» 355, article intitulé : Sur l'inscription bilingue de Delphes [Bôgkh, C. I. Gr., n° 1711]), qui voit dans ce légat un légat de Trajan ad corrigendum liberarum civitatum statum (ci-dessus, p. 149 sqq.) *
^) Cf. Plutarch., De defectu oracuL, 8. De Pythie oraculiSy 17. 28.
tionnement de Toracle^ un mouvement rétrograde considérable s'était produit. Tandis que dans l'ancien temps on s'était vu obligé de faire opérer alternativement trois pythies, une seule suffisait alors parfaitement*. Quant aux objets sur lesquels on consultait désormais l'oracle^ ils ne sortaient pas en général du cercle de la vie et des occupations les plus ordinaires. C'était un véritable événement lorsqu'un prêtre d'un temple quelconque, qui avait gravement manqué aux règles de sa fonction, paraissait à Delphes et consultait Apollon sur les moyens d'expier sa faute ^. Mais, en général, on venait chercher un bon conseil pour des affaires purement personnelles , pour savoir, par exemple , si Ton devait se marier ou entreprendre un voyage de mer; on consultait l'oracle sur les espérances de la récolte ou sur des objets d'un ordre également secondaire ^, si même on n'arrivait pas au sanctuaire avec des questions du genre le plus frivole et d'un intérêt tout personnel*.
Nous devons également aux nombreuses indications de Plutarque relativement à Delphes la connaissance de divers détails ayant trait à la situation personnelle du clergé de cette époque. Plutarque était jeune encore lorsqu'il connut (en 66 ou 67 après J. -G.) le grand-prêtre en exercice à Delphes, le « prophète » Nicandre % La pythie qui exerçait sous Nicandre, s'étant vue contrainte un jour d'entrer dans le sanctuaire contre sa volonté et celle « de la divinité », y trouva la mort; elle tomba dans des convulsions épileptiques et dans le délire, et elle succomba peu de jours après \ La pythie qui opérait au temps de Plutarque, à une époque un peu postérieure à l'an 79 après J.-C, était une jeune paysanne, simple et de mœurs irréprochables, d'une famille pauvre mais honorable, qui était entrée au service d'Apollon dépourvue de toute culture supérieure, « inexpérimentée et
*) Plutarch., De defectu oracuL, 8.
2) Cf. Plutarch., De Pythiœ oraculis, 20.
3) Plutarch., De Pythiœ oraculis, 28.
*) Plutarch., De defectu oracuL, 7.
3) Plutarch., De El apud Delphos, 5 init. 6. 16. Cf. De defectu oracuL, 51.
^) Plutarch., De defectu oracul., 51.
ignorante presque en toutes choses »*. La supérieure des Thyiades, enfin, était Cléa, Tamie de Plutarque, femme d'un esprit très cultivé".
La décadence intrinsèque de l'oracle se rattache, au surplus, étroitement à la décadence de la religion grecque en général. A ce résultat avaient principalement travaillé chez les hommes cultivés — pour ne pas parler de toute l'évolution accomplie depuis le temps des anciens sophistes et de la pratique profondément démoralisante qui consistait à rendre les honneurs divins à des hommes vivauts — les théories de tous les philosophes qui ne s'efforçaient pas, comme jadis Apollonios de Tyane, comme alors Plutarque et ceux qui partageaient ses idées, de maintenir ou de spiritualiser l'ancienne croyance par une nouvelle interprétation des anciennes traditions et par toute sorte d'ingénieux appuis. La partie positive de la croyance et de la science d'autrefois s'était, pour la majorité des esprits cultivés, depuis longtemps abîmée dans la négation; des groupes nombreux rendaient leur hommage au panthéisme spéculatif des stoïciens ou à la doctrine plus fortement empreinte d' « athéisme » des épicuriens et des cyniques, quand ils ne s'abandonnaient pas complètement et nettement au scepticisme pur. Quant à celui auquel la philosophie ne suffisait pas, qui ressentait des besoins intellectuels allant au delà de considérations simplement éthiques, il cherchait à se satisfaire dans les cultes étrangers de l'Orient ou dans le judaïsme, si toutefois le christianisme ne s'était pas trouvé à sa portée. La foule, par contre, à laquelle la spéculation philosophique demeurait étrangère et qui cependant, elle aussi,, n'était pas moins énergiquement touchée par la décadence de l'ancienne religion, tomba tantôt dans une incrédulité grossière, tantôt dans une superstition plus grossière encore, tantôt, sous une mystique impulsion vers le surnaturel, dans
1) Plutarch., De Pythiœ oraculis, 22.
2) Plutarch., De Isid. et Osirid., 35 init. Ces Thyiades (des femmes qui célébraient une fois Pan sur le Parnasse les mystères ou v orgies » de Dionysos : Pausan., X, 4, 2; 6, 2) furent une fois, vers la fin du premier siècle de notre ère, victimes d'un accident : elles furent surprises sur le Parnasse par un formidable ouragan de neige qui faillit les faire périr, et on eut toutes les peines du monde à les sauver (Plutarch., De primo frigido, 18 s. fin.)
un « fatalisme avide de révélation » ; on s'attachait avec prédilection aux hommes qui se présentaient comme devins et thaumaturg-es, aux « magiciens, astrologues, mathématiciens, Chaldéens », dont les nouveaux oracles faisaient aux anciens une concurrence désastreuse; de ce côté aussi, on courait avec passion au devant de Tenvahissement des cultes étrangers. De même, la décroissance dans la fréquentation des anciens temples et dans les offrandes pieuses n'était plus chose rare chez les Hellènes. Il faut seulement remarquer que, de longtemps encore, l'incrédulité et la superstition n'ébranlèrent pas les cultes grecs dans leur appareil extérieur : seulement, la vieille religion devint de plus en plus mondaine ; la soif inextinguible de spectacles et de jouissances continua de maintenir, par une attache extérieure, les formes de cultes qui depuis tant de siècles avaient par mille fibres pénétré dans la vie du peuple, et on ne fut que trop porté à célébrer avec tout l'éclat possible les fêtes des nouveaux dieux comme celles des antiques divinités nationales. Et on alla finalement si loin dans cette tendance que l'on ne sut plus solenniser même les fêtes champêtres des dieux, jadis simples et naïves, qu'avec une exubérance de pompe et les joies folles d'un carnaval \
Il y a, d'ailleurs, un remarquable contraste entre la décadence intrinsèque du sanctuaire de Delphes et l'éclatante splendeur que Delphes atteignit dans cette période. On s'était, en définitive, comme nous l'avons vu, relevé sous bien des rapports, en Achaïe comme ailleurs, de la détresse des derniers temps de la République romaine ; il y eut donc, de nouveau, un nombre suffisant de gens aisés, qui employèrent une partie de leurs richesses à rétablir la bonne apparence, au moins relative, des sanctuaires d'Apollon et de leurs alentours. C'est ainsi que PJutarque peut, dans un de ses premiers écrits ^,
*) Cf., par exemple, Plutarch., De cupid. divitiar., 8 fin.
2) Cf. Plutarch., De Pythiae oraculis, 29. La Pylaea est décrite dans BursiAN, Geogr. von Griechenland, I, p. 178 sqq. A mentionner comme détail du plus haut intérêt la création à Delphes, par l'initiative des Amphictyons (vers la fin du i*^"" siècle de notre ère), d'une bibliothèque , dont la direction fut confiée à Tépimélète des bâtiment? et finances, ï. Flavius Soclaros de Tithora, le fils de l'ami de Plutarque, Aristion (ci-dessus, p. 173) : voy. Rhein. Museum^ XVIII, p. 269 sqq. On rencontre à une époque antérieure un
vanter l'éclat extérieur que Delphes avait retrouvé de son temps, non, il est vrai, sans son active coopération et celle de ses amis, comme aussi de Polycrate et de Pétraeos*. La ville sainte avait été notamment embellie par plusieurs magnifiques palais des Amphictyons^ et ce qu'on appelait la Pylaea, le faubourg occidental de Delphes (où les députés amphictyoniques tenaient leurs assemblées), avait pris, avec la variété de ses promenades, de ses sanctuaires, de ses lieux de réunion, de ses fontaines, un aspect particulièrement imposant.
Néanmoins, dans l'ensemble, la vieille religion, précisément à cette époque, allait à sa ruine d'une marche continue. Un épisode caractéristique de l'histoire de cette décadence, une sorte de pressentiment de mort, est l'étrange récit de la mort du grand Pan. Du temps de Tempereur Tibère, dit-on, le Grec Épithersès, grammairien de Pruse, se rendait par mer en Italie. Un soir que le calme plat retenait le navire près des îles ioniennes de Paxos et Antipaxos, on entendit subitement une voix venant du rivage et qui criait au pilote, un Égyptien du nom de ïhamus : « Quand tu auras atteint la hauteur de Palodès, annonce que le grand Pan est mort )>. Thamus exécuta cet ordre, et à son cri répondit un profond soupir, qu'on eût dit poussé par un grand nombre d'hommes ^ Et tandis que les éléments d'ordre intellectuel, dont nous avons déjà parlé, produisaient surtout leur effet dans la partie cultivée de la nation, l'effroyable corruption de certains prêtres exerçait sur le grand nombre une influence immédiate et des plus défavorables. Il y avait, en effet, en Grèce et en Macédoine
épimélète de même espèce, Tib. Claudius Gléomachos de Nicopolis. Curtius, Anal. Delph., n° 67, p. 83.
M Le Pétreeos nommé par Plutarque dans le même passage (était-ce un membre de la grande famille thessalienne mentionnée plus haut, tome I, p. 422 et 488, et dans Mommsen, Rom. Gesch., V, p. 273?) se retrouve également dans les Quœst. Sympos., V, 2. Polycrate est cité dans ce dernier écrit,
IV, 4 sqq.
2) Sur les Amphictyons, voy. le livre récent de Mommsen, Rom. Geschichte,
V, p. 232 sqq.
^) Plutarch., De defectu oracul., 17. La société de Plutarque se trouva affermie par cette étrange histoire dans sa foi à l'existence de « démons » pu génies intermédiaires entre les dieux et les hommes, êtres qui dans certaines circonstances pouvaient aussi mourir.