‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 4)Chapitre 91 sur 179 · THÉÂTRE ET BALLET · texte numérisé non relu

THÉÂTRE ET BALLET

la moralité do la conduite^ seraient récompensés, disait-on, par le bonheur terrestre et par une immortalité bienheureuse. Seulement, on ne pouvait pas trouver, là non plus , une véritable régénération de l'homme moral, et en réalité, après de grands sacrifices pécuniaires, l'initié ne trouvait que les artifices de la magie de ce temps ; derrière l'éclat des cérémonies et des rites, il ne trouvait que l'ombre de la profondeur de la sagesse et des enseignements de la sainteté, c'est-à-dire véritablement un vaste néant \

Ainsi nous rencontrons partout chez les Hellènes, dans le peuple, chez les philosophes, chez les sectateurs des cultes étrangers, au milieu d'une richesse exubérante de pompe et de couleurs, la trace de l'œuvre de dissolution que le paganisme accomplissait sur lui-même, dans une pénible agonie, et cela bien longtemps avant que le christianisme victorieux n'arrivât sur le sol grec pour y pénétrer sur une large étendue. Ce qui est bien certain, c'est que^ dans une telle décomposition interne, toutes les manifestations de la vie sociale qui n*appartiennent pas au culte dans le sens le plus strict avaient pris depuis longtemps un caractère complètement mondain. Le théâtre, notamment, avait depuis longtemps perdu toute portée religieuse ; il ne servait plus qu'au plaisir des yeux et contribuait, en exploitant souvent avec la plus grande impudeur les anciens mythes, à la ruine de l'ancienne religion. C'était déjà beaucoup lorsqu'on y produisait encore des œuvres d'un style raffiné, comme par exemple le magnifique ballet « Paris sur le mont Ida » (ou « le jugement de Paris ») qui, d'après Apulée, fut représenté sur le théâtre de Corinthe^

*) Cf. Apul., Metam.y Xt, 19-30, et Burckhardt, Die Zeiï Constantins des

Grossen, pp. 217. 224-228.

-) Cf. Apul., Met., X, 29-34. Cf. aussi Philostrat., Vit. Apoll. Tyan., IV, 21. BuRCKHARDT, p. 168. Friedlànder, DarsteUungen, II, p. 289 sqq. (et 2^ édit., p. 309 sqq., note 3). On trouvera dans le même ouvrage (p. 269 sqq.) des renseignements instructifs sur la décadence dans laquelle était aussi tombé alors l'art drannatique. Remarquons que, d'après ces renseignements, en même temps que dépérissait la puissance de production dramatique, ce qui se maintint de la manière la pins durable sur la scène, ce fut ce qu'on appelle la comédie nouvelle grecque, notamment les comédies de Ménandre (cf. ci-dessus, p. 177). Quant à la représentation de tragédies complètes ou même abrégées, elle tomba en désuétude dès le second siècle

Que devenait, dans de telles conditions, la moralité dans beaucoup de parties de l'Achaïe, à une époque où le christianisme n'avait pas encore pénétré, où, comme au troisième siècle, une effroyable détresse n'avait pas encore en quelque sorte rappelé énergiquement le monde antique à des pensées plus sérieuses ? C'est ce dont nous allons bientôt avoir à reparler.

Si nous voulons immédiatement résumer et conclure, nous voyons, il est vrai, que, comme jadis, au temps où la gloire de la nation était à son apogée, lorsqu'elle était grande dans l'histoire du monde, de même encore maintenant, à l'époque de la décadence, de la faiblesse, au soir enfin^ la vie grecque présente un tableau de la plus riche variété, une immense bigarrure de contrastes. Mais, pour achever autant que possible ce tableau, dans la période où nous nous trouvons maintenant, il convient d'ajouter quelques traits essentiels. Nous remarquons d'abord qu'en Achaïe, tout au moins dans la classe éclairée, les vieilles oppositions de canton à canton vont toujours s'émoussant. Sans doute^ c'est avec une ténacité presque invincible que les diverses races et villes de la Grèce sont demeurées attachées, jusque bien avant dans l'époque chrétienne, à leurs dialectes, à leurs usages particuliers aussi bien qu'à leurs cultes, à leurs légendes et à leurs traditions. Sans doute, dans une partie considérable du peuple, les haines de canton à canton vécurent longtemps encore et se faisaient jour , quand l'occasion se présentait , d'une manière très fâcheuse ^ Mais par contre^ dans le monde éclairé, on avait en définitive pris peu à peu le dessus sur cette tendance, funeste héritage du tempérament grec ^ Une voix de Béotie, de ce pays où jadis les haines contre les autres races avaient

après Jésus-Christ; on les remplaça de plus en plus par des danses de pantomimes et des scènes chantées, ou encore les acteurs tragiques exécutaient des morceaux lyriques extraits des tragédies ou paraissaient dans des concerts d'un genre semi-dramatique. Cf. aussi J. Burgkhardt, N. Schweiz. Mus., IV [1864], p. 111 sqq.

*) Cf. ci-dessus, p. 126 sqq., et également le passage de Plutarch., De fraterno amorCy 17, et Apul., Metam., II, 18, 134.

2) Familles distinctes se ramifiant sur diverses parties de la Grèce. Apul., Metam., I, 1, 6 sqq.

tout particulièrement jeté de fortes racines, pouvait exprimer une douleur profonde et une indignation véritablementmorale au sujet des trophées élevés à Delphes en mémoire de l'œuvre destructrice des anciennes guerres entre les tribus grecques*. Des hommes de la Béotie, comme le noble Plutarque, acquéraient le droit de citédans cette Athènes jadis ennemie(p. 176); ils entretenaient — je veux parler de Plutarque et de ses amis béotiens (p. 166, 172) — ils entretenaient, dis-je, les relations les plus cordiales avec leurs voisins de la Phocide, fêtaient avec eux le souvenir de la victoire remportée par Daïphantos comme celui d'un haut fait de leur propre race ^; on vit même des Phocidiens devenir également citoyens de la Béotie, leur antique ennemie, et occuper, en Béotie comme en Phocide ^, les plus hauts postes de l'administration cantonale. L'opposi^ tion entre Sparte et les Éleuthérolacones allait toujours en s'atténuant \ De son côté, la population des Alpes laconiennes et des bords de l'Eurotas, jadis si réfractaire à toute transformation, perdait chaque jour quelque chose de son aspérité et de sa raideur vis-à-vis des autres Hellènes. Aux jeux solennels de Sparte, on avait commencé à représenter aussi des tragédies et à instituer des concours tragiques '; à Sparte même, il y avait un théâtre de l'aspect le plus grandiose et même, suivant toutes les apparences, un Odéon''. Apollonios de Tyane eût sans doute été hors de lui en voyant les jeunes Lacédémoniens d'alors \ Celui-ci, Tyndarès, s'entourait de tout ce qu'il y avait de plus érudit parmi les Grecs et les Romains; cet autre, Zeuxippe ^ était venu se joindre comme philosophe

^) Plutarch., De Pythiœ oraculiSy 15.

-) Cf. ci-dessus, p. 260, et Plutarch., Non posse suaviter vivi seciind. Epicur., 18,

^) BôGKH, C. I. Gi\, I, n» 1738 et p. 728. Par contre, plus d'une forme ancienne se maintint dans sa rigueur : c'est ainsi que les archontes béotiens (on ne sait s'il s'agit de ceux de la confédération béotienne ou de ceux des villes béotiennes en particulier) n'avaient pas, pendant la durée de leur charge, la permission de pénétrer sur le territoire de la Phocide. Plutarch., Quœst. Roman., 40.

*) Cf. BôGKH, C. I. Gr., I, n°« 1334, 1335.

8) BôCKH, C. L Gr.,no 1420.

6) CuRTius, Peloponnesos, II, p. 220 sqq.

■7) Plutarch., Qusest. Sympos., VIII, 1, 3 ; 2. 8, 1.

^) Plut., Amator., 2 sqq. Voy. notamment Plut., De tuenda sanitat.

au cercle d'amis de Plutarque et se montrait à la fête d'Eros, à Thespies ; Cléombrote surtout, ce hardi voyageur (p. 229), qui était en même temps passionné pour la philosophie, savait — chose assurément inouïe pour un vieux Spartiate — discuter avec une grande richesse d'élocution et une élégante dialectique sur les problèmes les plus ardus de l'érudition \ Sans doute, le souvenir des antipathies d'autrefois se perpétuait dans les réunions de ce genre, mais il s'y réduisait à des taquineries plus ou moins inoffensives dans la gaieté des repas. Si les habitants de Nicopolis, cette ville moderne « enveloppée par la mer », devaient supporter qu'on les nommât euxmêmes, en plaisantant, des « créatures issues de la mer^ », les pauvres Béotiens étaient toujours raillés sur leur indestructible penchant à s'alourdir dans d'interminables festins et avaient toujours besoin de toutes leurs ressources d'esprit et de belle humeur pour se défendre contre les taquineries que leur attiraient les allures peu littéraires de leurs ancêtres \ Quant aux dames de Thessalie^ ce n'était pas seulement dans la bouche du peuple que l'on continuait de leur attribuer la même propension qu'à leurs grand'mères pour des artifices de magie qui n'étaient pas toujours absolument innocents*. Toutefois, dans l'ensemble, on avait fini par arriver, à cette époque oii l'importance politique de la Grèce n'était plus depuis bien des générations qu'un rêve du passé, à un sentiment d'homogénéité , à la conscience d'un panhellénisme que l'antiquité n'avait point connu. En face du flot d'émigration d'un si grand nombre d'Hellènes, en particulier vers les régions de l'Occident, on commence à remarquer

prœc, 1 sqq.; également Non posse suaviter vivi secundum Epicurum, 2 sqq. Les deux noms se présentent également dans les inscriptions: Bogkh, no« 1256. 1304.

*} Plut., De defect, oraculor., 2 sqq.

^) Plut., Quœst. Sympos., IV, 4, 2.

3) Plut., De El apud Delphos, 1 fin. Quœst. Symp., Il, 2. IX, 2, 3. De esu carnium, ], 6 fin.

*) Cf. LuciAN., Asin., 4. 11-14. Plut., De Pyth. oracuL, 12. Conjug. prsec, 48. De defect. oracuL, 13. Dio Chrysostom., Orat., XLVII, p. 525 «. Philostrat., Vit. Apollon., VIII, 7, 9; voy., au sujet d'actes ineptes et honteux, Apul., Metam., I, 8-19. II, 1. 5. 20-30. lîl, 16-26. ÏX, 29 sqq. Juvenal., Satir., VI, 610.

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