‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 4)Chapitre 92 sur 179 · ESPRIT SUPERFICIEL DE LA BONNE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

ESPRIT SUPERFICIEL DE LA BONNE SOCIÉTÉ

chez ceux qui restent dans le pays une apparence, une sorte de vie provinciale qui se replie sur elle-même, à moins bien entendu qu'il ne s'agisse des grands centres de réunion pour les études ou les grandes fêtes nationales, comme Athènes, Olympic, Delphes. Si nous prenons Plutarque, le témoin vivant de cette période, on est réellement étonné, en passant en revue ses écrits, d'y lire à quel point l'intérêt de ses contemporains grecs se concentre entièrement sur des affaires privées. La bonne société de son temps, en Achaïe, ne paraît avoir connu ni conversations d'un caractère politique, ni intérêts politiques d'un ordre supérieur. Sans doute il existait aussi des sociétés dans lesquelles on traitait d'affaires politiques ^; mais ici encore la discussionne tournait jamais qu'autour des affaires d'un intérêt communal absolument immédiat, par exemple, des élections d'intérêt local grec, des questions qui allaient être pendantes devant la prochaine assemblée populaire ou la prochaine séance des tribunaux, et il n'était pas du tout extraordinaire que l'on arrivât, dans ces occasions, à des disputes bruyantes, à des querelles et à d'amères invectives. Ce dont nous ne trouvons par contre guère do traces, en dépit des multiples relations de ces Hellènes à l'esprit cultivé avec Rome et avec l'Orient hellénistique, c'est que, considérant dans toute leur étendue les grands et réels éléments de la situation politique du monde romain d'alors, les grands intérêts commerciaux et financiers de l'époque, ou leur marquant seulement une préférence particulière, ils en aient fait le sujet de leurs conversations habituelles. Les préoccupations de l'élite de la société dans TAchaïe d'alors sont d'une nature remarquablement exclusive, quelquefois très profondes et d'un ordre très 'idéal, et quelquefois superficielles à faire peur. Il est bien rare que sa conversation effleure le présent : la sèche prose qui se dissimulait sous Téclat chatoyant de ses fêtes religieuses^ de ses centres d'études, de ses splendides édifices et de ses brillants souvenirs ; la situation difficile, au point de vue matériel, de fractions importantes de la population, sont des sujets qu'on aborde

1) Plut., Quœst. Sympos., VIT, 8, 4 fin. 9 init. 10, 1 init. T, 4, 3.

rarement. Quant aux g-ouverneurs romains eux-mêmes, c'est à peine si on s'occupe sérieusement d'eux lorsqu'il s'agit des grandes questions d'étiquette de la table, ou bien lorsque tout l'intérêt tourne autour d'anecdotes personnelles et de commérages de laquais, dignes des salons de petite ville \ En revanche, la discussion a très souvent pour objet les problèmes les plus ardus de la religion et de la philosophie, souvent aussi d'intéressantes questions du domaine des sciences naturelles, des difficultés touchant à l'archéologie et à l'art, souvent encore, et alors avec une chaleur naïve autant que comique, des choses de la plus mince importance, notamment — nous venons de le dire — Tétiquette à observer dans les repas ^ Au surplus, la prédilection particulière des esprits cultivés était acquise au passé, et c'était surtout vers l'époque héroïco-homérique que se reportait leur intérêt.

Le sentiment de bien-être que ces hommes éprouvaient dans le présent ne les empêchait pas toutefois de reconnaître et de déplorer avec une profonde douleur la décadence morale qui se manifestait sur beaucoup de points dans la nation. Et c'est là de beaucoup assurément le côté le plus sombre dans le tableau de la vie grecque de cette époque. Nous avons indiqué plus haut (p. 80, 83 sqq.) l'état de choses des plus regrettables en face duquel se trouvèrent, dans les grandes villes de la péninsule, les premiers messagers de l'Evangile; aucune amélioration ne s'était certainement produite, depuis le temps de Paul , dans les régions que le christianisme n'avait pas encore touchées. Le goût des jeux de gladiateurs et des combats de bêtes, devenu désormais si universel, ne pouvait qu'exercer une action démoralisante. Il y a plus : à en juger d'après des passages de Plutarque et d'Apulée, on arriva alors, même en Grèce, suivant les horribles pratiques de cette « civilisation » romaine pourrie jusqu'à la moelle, à entourer d'une pompe théâtrale, pour divertir le public, la

1) Cf. Plut., Quœst. Symp., V, 5, 2. VII, 6, 3 et fin. Apul., Metam., I, 26, 80, p. 72.

2) Cf. Plut., Qusest. Sympos., I, 2. 3. 4. II, 10. III, 1. V, 5 et 6. VIÏ, 6. VIIT, 6. (Sur les allures de la société raffinée en générai, v. encore Fried- LÀNDER, I, pp. 293 sqq.)

cruelle exécution des criminels qui avaient mérité la mort, et à Fentremêler de représentations scéniques*. 11 arriva même, — d'après Lucien, dans la brillante capitale grecque de la Macédoine, à Thessalonique ; d'après Apulée, dans la sensuelle Corinthe — qu'entre autres sauvages amusements, de malheureuses femmes, condamnées à une mort cruelle, furent d'abord exposées aux yeux du gouverneur et d'une brillante assistance, avec un barbare mépris de tout sentiment féminin, en plein théâtre, au milieu de décorations d'un voluptueux raffinement et dans des situations de la plus révoltante indécence^ Et c'est ainsi qu'alors, en Grèce comme ailleurs, une cruauté sauvage n'allait jamais sans une abominable luxure. Les atrocités de la justice, qui, sans parler de la traditionnelle mise à la question des esclaves, leur infligeait en cas de sentence capitale le crucifiement, et aux meurtriers, aux brigands, aux auteurs de vols dans les temples, la mort par les griffes des bêtes féroces ou encore par le feu% ces atrocités sont en rapport avec le niveau de la moralité, notamment dans les cantons situés au nord des Thermopyles. La crainte de la magie, tous les genres de superstition grossière et fanatique, des coutumes sauvages*, la soif du sang facile à allumer étaient endémiques^, notamment en Thessalie et en Macédoine. Et si l'on y voit entre autres le féroce propriétaire d'un domaine faire , sans scrupules , enchaîner à un arbre, frotter de miel et dévorer ainsi par les fourmis un de ses esclaves dont les entreprises galantes avaient conduit son épouse à la démence et au suicide *"', il faut ajouter que la

*) Cf. Plut., De sera numinis vindicta, 9. Apul., Metam., IV, 13. X, 34, et cf. Friedlânder, Darstellungen aus der Sittengeschichte RomSj II, pp. 234 sqq.

2} Apul., Metam., X, 23, 721, et 28, 733 sqq. 29. 34. Lugian., Asin.y 49. 52 sqq.

3) Lugian., Asin., 52fin.'ApuL., Metam.ylYyiS. X, 23, 721, et 28, 733. 34.

*) Inscriptions contenant des malédictions, des imprécations, à la suite notamment de chagrins d'amour, de procès perdus ou d'autres maltieurs de ce genre, v. dans le Rhein. Mus., XVIII, pp. 560-567. Droit d'épave : voy. Dio Chrysost. (éd. Morell.), Or., VII, p. 105 a. b.

^) Cf. Apul., Metam., II, 26, 155. 27, 158, et 29, 164. Lugian., Asin.,

*) Apul., Metam., VIII, 22. Atrocités dans les moulins à pilons : voy. Apul., IX, 12. ^

cupidité, le goût de la débauche, l'amour de la vengeance poussaient, même dans des familles haut placées, les hommes et les femmes, sur les points les plus divers, aux crimes les plus affreux, qui perdaient seulement de temps à autre aux yeux de leurs contemporains, par un certain caractère romanesque, quelque chose de l'effroi et de l'horreur quails pouvaient inspirer*. La lecture de VAne d'or d'Apulée et du roman attribué à Lucien, Zz^cms ou VAne^ offre un tableau qui fait frémir, aussi bien du dévergondage éhonté d'une époque où de tels livres avaient la préférence des lecteurs, que du niveau moral d'une grande partie de la société d'alors, dans toutes les conditions. Il suffira de rappeler ici l'impudicité sans bornes, les adultères cyniques, la démoralisation effrénée qui, d'après ces ouvrages, s'étendaient alors aussi bien dans les classes supérieures que dans la masse des citoyens et des paysans, notamment dans les cantons du nord de la péninsule grecque ^ Parallèlement aussi, pour ne rien dire des divorces ^ qui se produisaient pour des motifs puérils, à la légère, va se développant toujours de plus en plus ce vice hideux connu sous le nom de pédérastie, qui, quoique stigmatisé dans les termes les plus amers et les plus méprisants par tout ce qu'il y avait de Grecs ayant quelque noblesse de pensée, exerçait au loin ses ravages, à la ville comme à la campagne, et dont s'occupe ouvertement et avec cynisme toute la littérature de cette période et de la suivante*. Sans parler des inepties commises par des communes entières, y compris les autorités'', on voyait notamment, dans la Grèce septentrionale, la jeunesse de haut rang se plaire à des traits d'une brutalité sau-

M Apul., Metam., II, 27, 158. 29, 163. VIII, 1-14. IX, 29-31. X, 2-12 et 23-28."

2) Cf. Plut., De esu carnium, II, 2. Apvl., Metam.,l, 7, 35 sqq. p. 36 sqq. II, 7 sqq. 16 sqq. III, 16 sqq. IX, 5-7. 14-28. X, 2-12 et 19-23. Voy. aussi Dio Chrysost., Or., VII, p. 125 sqq. Lucian., Asin., 6-10. 50-56.

•^) Plut., De adulator, et amie, 9 fin.

*} Apulée et Lucien (il suffit de se reporter à Lucian., Demon., 15. 50) fourmillent de passages relatifs à ce sujet; cf. aussi Plut., Amator., 3-26. Gryll., 7 s. fin. De esu carnium, II, 2. A eOté de cela, la phrase de Plutarque {De liber, educand., 15 fin.) sur Athènes est absolument sans signification.

5) Apul., Metam., de II, 30 à III, 12.

Vagc; on put même voir un jeune propriétaire foncier, riche et de haute naissance, violer impunément à force ouverte, par des actes d'un indigne arbitraire, tous les droits de ses voisins pauvres, et finalement, à t'occasion d'un procès de bornage, aller jusqu'à provoquer méchamment une querelle sanglante oil trois braves jeunes gens trouvèrent la mort, et avec eux celui-là même qui avait de gaieté de cœur causé cette tuerie ^ Et, à côté de ces bas-fonds troublés par le sang et la boue, apparaissent sous les formes les plus fâcheuses, se propageant jusque dans les meilleurs éléments de la nation, une foule de causes de décadence.

Les partis qui , à l'époque byzantine^ se feront la guerre pour les cochers du cirque, annoncent déjà de loin leur action ; la prédilection, qui a dégénéré en passion, pour le chant, le théâtre, les luttes des athlètes (et les jeux des gladiateurs), peut désormais faire éclater au sein des familles, à propos d'une divergence de vues relativement à la valeur de tel ou tel artiste, des disputes acerbes. Les excitations haineuses et tous les maux les plus vulgaires des familles, tels que nous ne les attribuons volontiers qu'aux derniers des « Rotten-boroughs», se multipliaient au loin. La grossière cupidité, antique et maudit héritage des Grecs, apparaissait en maintes circonstance sous l'aspect le plus repoussant. N'était-ce pas le temps, notamment, oîi un certain Xénon (probablement de Chéronée) pouvait, comme tuteur de son frère cadet Athénodore, détourner une grande partie du patrimoine de ce dernier, et, réduit finalement à la mendicité après une condamnation criminelle pour rapt d'une jeune fille, se montrer assez bas à l'égard de ce même frère, qui partageait généreusement avec lui sa petite fortune, pour amonceler contrg lui les chicanes et les offenses ^ C'est au point que le doux Plutarque lui-même, emporté par l'indignation, va jusqu'à dire ces efi'royables paroles : que de son temps l'amour fraternel, pur et désintéressé, passait presque pour quelque chose d'incroyable et d'étrange ! ^ La vie luxueuse (p. 195 sqq.), et la pénurie d'argent qu'elle

») Apul., Metam., II, 18, 133 sqq. p. 117. VIII, 1 fin., et IX, 33-38. -) Plut., De fraterno amore^ 5. 11. 16. 3) Cf. Plut., De fraterno amore^ 1.

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