LES FEMMES
est, en définitive, heureux de reconnaître que, chez les âmes nobles, le dédain du sexe féminin, qui faisait passer Tamour pour les femmes après les relations avec de beaux adolescents, tombait dans un discrédit de plus en plus grand*, et que — sous la réserve d'un naïf cynisme et de ce naturalisme traditionnel, si étranger aux conceptions modernes, sur la question des rapports intimes entre les sexes — les idées élevées sur le mariage et Tamour pour les femmes gagnaient toujours plus de terrain^ Sans doute, cette sociabilité d'un ordre élevé, cette délicatesse de formes qu'a fait naître chez nous le commerce de femmes aimables et d'un esprit cultivé , manquent encore à cette époque. Toutefois, on s'habitua de plus en plus à ouvrir aussi aux femmes du monde l'accès des trésors intellectuels de la civilisation d'alors. Cela est vrai en particulier de la société de Plutarque, qui non seulement initia son épouse Timoxène à ses études et à ses vues religieuses et philosophiques, mais encore dédia à d'autres dames plusieurs de ses ouvrages, et qui voyait avec plaisir des femmes instruites s'occuper d'études de l'ordre le plus abstrait, sans en excepter la géométrie ^ Il est bien certain qu'autrefois on n'aurait guère compris que cet excellent vieillard dédiât non seulement à un jeune homme, mais encore àla jeune épouse de celui-ci, cette Eurydice qui elle-même aussi s'était occupée avec son fiancé d'études philosophiques*, son charmant livre connu sous le nom de Préceptes conjugaux ; et nous sommes , nous-mêmes aussi , amenés à concevoir une haute idée de la culture d'esprit de cette Cléa
î) Cf. Plut., Amator., 3-26.
2) Plut., Be virtut. moral., 8. Voy. aussi la peinture, pleine de noblesse, de Plut., 0pp., t. V(ed. Dûbner), p. 51, fr. 34, 4, 1, et Consolât, ad uxorem.y ainsi que Ama^or., 3-26. CL a.uss[ Anthol. Gr., IV, p. 256. Epigr. adespot., p. 658. Friedlânder, Darstellungen, I, p. 357, notamment les passages d'auteurs grecs dans la note 1. 11 reste cependant ceci de caractéristique, c'est que le digne Plutarque lui-même pouvait dire à sa jeune amie Eurydice qu'une femme raisonnable, dont l'époux se serait oublié une fois avec une hétaïre ou une servante, ne doit pas y faire attention. Plut., Conj. prœc, 16.
3) Plut., Conj. prsec, 48.
*) Plut., ibid, prooem. Voy. aussi le traité Quod mulieres etiam erudiend. sint (Plut., 0pp. y torn. V, éd. Dubner, p. 41).
288 TRAITS DE M(EUHS PLUS SALNES
à laquelle Plutarque put dédier ses œuvres comme celles qui traitent « des Vertus des femmes » ou même « d'ïsis et Osiris ».
Au surplus, nous ne devons pas, en appréciant dans son ensemble la valeur morale de celte période, oublier qu'à côté de bien des choses mauvaises, révoltantes et effroyables, il s'était encore conservé, dans beaucoup de parties de FAchaïe, un bon fonds de moralité et de vigueur antiques. Des écrits même de Plutarque, par nous si souvent mis à contribution, résulte bien clairement que dans un grand nombre de bonnes familles grecques se continuait, parfois même à un degré plus haut encore que jadis, une saine vie de famille; que l'on mettait tout son zèle et tous ses soins à donner aux enfants une éducation solide ; que les Hellènes sensés recommandaient avec instance l'allaitement des nouveau-nés par leurs mères elles-mêmes, ou tout au moins ne voulaient admettre que des nourrices grecques, et que l'on continuait à tenir, dès la jeunesse, à la bonne éducation et à Temploi de la langue grecque dans sa pureté^; que dans ces familles la moralité, la décence, la solidité de la culture intellectuelle, l'amabilité et la bienveillance étaient l'objet d'une attentive sollicitude ; que le développement de l'esprit des jeunes gens, et en particulier leurs lectures^, étaient soigneusement surveillés; qu'il y avait encore en définitive beaucoup d'Hellènes qui, remontant au delà de l'époque de désordre qui précéda la bataille d'Actium, avaient su sauver plus d'une part du bel héritage de leur grandeur passée. La vigueur antique n^était pas non plus tout à fait disparue. Il y avait toujours de jeunes hommes qui non seulement, suivant l'usage immémorial, exerçaient leur corps dans les gymnases^ mais encore se plaisaient, dans des exercices chevaleresques, à lancer le javelot et à tirer de l'arc, ou à se fortifier dans des chasses souvent très dangereuses '\ Sans doute, le sentiment de cette force,
■ *) Cf. en général le traité attribué à Plutarque De liberis educandiSf et, pour les détails relatés dans le texte, spécialement 5-6.
") Plut., De audiend. poet., 1 et 14 fin.
3} Cf. Plut., De solertia animcd^ 1.2. 8. Voy. aussi De liber, educand., li. Apul., Metam., IV, 13. Vlll, 4-6.
SOSTRATOS 289
qui dans Ic calme de la vie provinciale de la Grèce, ne trouvait plus Toccasion de se produire sur le chanrip de bataille, arrivait à se manifester sous des formes étranges. C'est ainsi qu'on put voir un Béotien gigantesque, du nom de Sostratos*, surnommé Héraclès par ses compatriotes à cause de sa force physique et considéré comme un nouvel Héraclès, commencer une existence qui rappelait celle des géants légendaires du vieux temps héroïque. Ce brave homme abandonna sa patrie pour habiter solitaire dans les montagnes, notamment, par la suite ^ sur les hauteurs rocailleuses du Parnasse. Il y portait une peau de loup, dormait à la belle étoile sur le gazon, ne vivait que de lait, de pain et de fruits sauvages cueillis dans les bois de la montagne ; il devint le bienfaiteur des habitants en exterminant, nouveau Thésée, les bêtes fauves et les dangereuses bandes de brigands qui ajoutaient alors à l'histoire de la Grèce quelques pages sanglantes où se mêlent le romanesque et l'horrible, en même temps qu'à lui seul il frayait des chemins à travers les régions désolées de la Grèce centrale et jetait des ponts sur des précipices béants. Cette figure intéressa tellement les contemporains que plus tard le spirituel Lucien, qui avait encore connu Sostratos, composa un ouvrage sur ce Vieux de la Montagne ^
') Ce cynique, qui cherchait à, introduire dans la vie réelle, de la manière ci-dessus dépeinte, l'idéal d'Héraclès, que sa secte avait toujours devant les yeux, est tenu par Prellek (Pauly, R.E., IV, p. 1173, ainsi que par Ellis- SEN, Zur Gesch. Athens, p. 106) pour identique à l'Héraciès-Agathion d'Hérode Atticos(cf. Keil dans Pauly, R. E., P, p. 2098 sqq. et Philol.. XIII, p. 255, où nous apprenons qu'à cette époque, et d'une manière générale dans le second siècle après J.-C, des jeunes gens dont des inscriptions éphébiques célèbrent le mérite étaient parés du surnom d'Héraclès). D'après Philostrat., Vit. Sophist., II, 1, 7, p. 552-554, cet Héraclès était un homme de huit pieds de haut, aux longs cheveux, aux sourcils touffus, au regard de feu, à la nuque puissante. Il était originaire de Délion et était le fils d'une vigoureuse vachère; le peuple en fit ensuite le fils du héros Marathon (Pausan., I, 32, 4). Robuste mangeur à l'occasion, il aurait, d'après ce récit, vécu d'abord dans les montagnes qui séparent TAttiquede la Béotie, au nordde Marathon, où les paysans lui fournissaient pour sa nourriture du pain et du lait. Mais cet homme étrange dédaignait le lait [trait par des femmes. En véritable sauvage qu'il était, il méprisait profondément toute culture supérieure, les tragédies, les luttes gymnastiques et autres exercices semblables.
") LuciÂN., Demonax, 1. Cf. Plvt., Quœst. Sxjmposiac., IV, I, 1, et la note précédente. '