‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 4)Chapitre 95 sur 179 · NOBLES TRAITS DE 3IŒURS · texte numérisé non relu

NOBLES TRAITS DE 3IŒURS

Sostratos employa en tout cas sa vigueur plus utilement que Tathlète Iléraclide, cet insensé qui, quelques générations avant Plutarque, éprouvait ses forces dans de colossales gageures d'ivrogne ^ L'époque avait encore assez de fonds pour pouvoir de tout cœur honorer des hommes tels que le noble Plutarque et le bon vieux Démonax^ et reconnaître leur valeur. Le jugement de l'opinion publique, lorsqu'il s'agissait de décider entre la scélératesse et la grandeur d'une âme noble, était encore, dans l'ensemble, parfaitement sûr. La noble conduite du jeune Athénodore (probablement de Chéronée), qui , spolié par son misérable frère Xénon (p. 285 et suiv.) d'une grande partie de son patrimoine, n'en partagea pas moins plus tard ce qu'il possédait avec ce malheureux — réduit à la mendicité par sa propre faute — et accepta sans rancune les chicanes et les offenses dont celui-ci continua de l'accabler, cette conduite rencontra une admiration universelle ^ Et si les grandes villes, notamment les nouvelles métropoles commerciales, avec leur population mêlée et bigarrée, montrent une vaste série de tableaux d'une attristante démoralisation; si, parmi les grandes places maritimes du monde grec non-asiatique, Rhodes seule, dans l'ensemble, obtint au point de vue moral comme à d^autres les suffrages des juges les plus sévères parmi les contemporains^, on trouvait par contre encore dans plus d'une partie de la Grèce centrale et des régions placées en dehors du grand mouvement de la circulation générale, à l'exception de la Thessalie, oil les mœurs avaient reçu de si cruelles atteintes, bien des restes précieux des anciennes vertus helléniques, d'honnêteté, de simplicité, de naturel non altéré. Sur le continent, c'était surtout i'Arcadie qui avait sous ce rapport la meilleure réputation. Il y existait toujours, autant que le pays avait pu se relever de la ruine matérielle oii il était tombé lors de la

<) Plut., Quœst. Sympos., I, 6, 3*

') Plut., De fraterno amore, IL

2) Dio Ghrysost. (éd. Morell.), XXXI (Rhod.), pp. 310 c. 322 d. 331 b. c. 347 c. 348 6. p. 358 et 359. XXXII, p. 377 c. Seul, Juvénal {Sat., VIIIJ13) se moque de la « peu guerrière Rhodes ».(Gf. encore^ pour Dion Chrysostome, les remarques de J. Burckhardt dans le JV. Sckweize)\ Mus., IV [1864J, p. 112 sqq.)

l'akcadii': : vie des paysans uans l'elbée 29i

fondation de la monarchie césarienne, une bonne race de braves propriétaires ruraux, de robustes paysans, patres et bûcherons \ On y attachait encore un grand prix à une moralité sans tache chez les jeunes gens, et l'ignoble vice de la pédérastie continuait d'y être vu avec répugnance ^. La rusticité naturelle du bas peuple éloignait encore des régions montagneuses de l'iircadie plus d'un vice d'une civilisation corrompue, et on voyait se perpétuer chez les propriétaires ruraux des allures si patriarcales, qu'ils ne vendaient même pas leurs esclaves au delà des frontières de leur pays ^ Une idylle tout particulièrement gracieuse est celle oii Dion Chrysostome dépeint la vie des habitants du fond des forêts de TEubée. Le célèbre voyageur, parti de Chios, faisait route à la fm de Tété avec des pêcheurs, sur un navire extrêmement petit, vers le continent grec. Pendant son voyage, il fut surpris par une violente tempête, au milieu de laquelle il arriva à grand'peine au point « où File d'Eubée se creuse » (à la baie située sur la côte sud-est de l'île, à côté du cap Caphérée, avec ses bords escarpés contre lesquels les vagues déferlent avec violence) ; les matelots laissèrent alors le vaisseau courir sur des écueils le long des falaises et s'échouer; quant à eux, ils se rendirent auprès de pêcheurs de pourpre, qui étaient installés sur une langue de terre où ils espéraient trouver du travail pour quelque temps. C'est au milieu de cet embarras que Dion, absolument seul, quitta le rivage à l'aventure pour voir s'il pourrait, par hasard, trouver un navire et continuer sa route. Pendant longtemps, il marcha sans voir une figure humaine, mais il rencontra un cerf qui venait à l'instant d'être précipité de la falaise sur le rivage et qui vivait encore, baigné par les flots. Peu après, il entendit aussi, partant de la hauteur, le bruit indistinct d'un aboiement de chiens. Il gravit alors péniblement une eminence, trouve effectivement des chiens qui chassaient, et, immédiatement après, un homme *

') Philostrat,, Vit. Apollon., VIT, 42. VIII, 7, 12.

2) Philostrat., ibid. VIT, 42.

3) Philostrat., Ibid. VIII, 7, 12.

^) Dio Chrysostom., (éd. MorelL) Orat. VII [Euboïç. s. Venat.)^ p. 98 d^ jusqu'à p. 99 c.

292 VIE DES i'AYSANS DANS l'eL'BÉE

ayauL le cosLume et l'aspect d'un chasseur, avec toute sa barbe et de longs cheveux bouclés pendant sur la nuque. Celui-ci demanda à noire voyageur s'il avait, par hasard, vu un cerf s'en fuyant. Dion conduisit le chasseur à l'endroit où gisait le cerf expirant. Le chasseur tira alors la bête de Teau, Técorcha, en prit la peau et le gigot et invita le voyageur, de la manière la plus cordiale, à l'accompagner dans son habitation, à manger le cerf avec lui et à attendre que se fût calmée la tempête, si effroyablement dangereuse sur celte côte pour les navigateurs.

Dion se rend à cette amicale et hospitalière invitation; on se dirige vers Thabitation du chasseur, distante d'environ deux lieues, et, chemin faisant, celui-ci lui raconte son histoire. Dans cette partie de l'Eubée, dit-on, vivait, il y a de longues années, un riche propriétaire, qui possédait de grands troupeaux de chevaux, de bœufs et de brebis, et tout le pays montagneux des alentours. Sur ses domaines travaillaient deux hommes libres, deux pâtres, qui gardaient ses bœufs moyennant salaire. Alors il arriva que ce propriétaire (sans doute sous Néron ou sous Domitien), vl'aisemblablement (pp. 142, 1. 199, 4.) à raison de ce qu'on appelait un crime de lèse-majesté, fut accusé, exécuté, et sa fortune mobilière confisquée. Ses propriétés foncières demeurèrent abandonnées, et alors les deux pâtres, avec leurs familles, prirent possession d'une petite partie du sol et vécurent inaperçus comme paysans libres, dans leurs blockhaus et leurs vergers clos de palissades, avec quelques vaches. Ils avaient une petite pièce de terre d'un bon rapport; ils vivaient principalement de la chasse, à laquelle ils se livraient, suivant la manière hardie d'autrefois, avec des mâiins bien dressés. Les troupeaux croissaient et prospéraient; l'hiver on les menait paître dans la plaine^ mais l'été ils restaient à la montagne, au grand air, et de préférence dans les parages où Dion avait trouvé le chasseur : c'était un endroit agréable, bien arrosé par une petite rivière et une source, et où l'on trouvait réunis un bois et de charmantes prairies. Les deux hommes marièrent leurs enfants; ainsi se forma une double famille dont les membres vécurent dans la plus étroite intimité. C'était Tuu de ces fils

VIE DES PAYSANS DANS l'eIHÉE 293

que Dion venait de rencontrer. Los deux vieux colons venaient seulement de mourir, dans un âge avancé, et la mère de Fhôle de Dion vivait encore \

Ce qui est véritablement caractéristique pour cette époque, c'est qu'il était possible, dans cette gracieuse île d'Eubée, que l'un des nouveaux pères de famille, âgé d^jk de cinquante ans, n'eut pas encore vu une ville. L'hôte de Dion n'était allé lui-même que deux fois dans la ville au territoire de laquelle appartenait sa petite propriété \ Une première fois, il l'avait visitée avec son père, étant encore enfant; une seconde fois, ayant alors l'âge d'homme, il avait été cité à la ville, parce qu'on y avait eu connaissance de leur exploitation et qu'on voulait l'imposera Cette circonstance fournit à l'écrivain l'occasion de peindre avec des couleurs très vives le contraste entre la ville et la campagne, dans cette partie de la Grèce. Le brave jeune homme paraît au milieu de l'assemblée du peuple^ qui se tient tumultueusement dans le théâtre. La ville, avec ses grands souvenirs, sa décadence extérieure et son pitoyable état, remplie de gens pauvres et turbulents, ne joue pas en cette circonstance le rôle le plus brillant. La haute politique ne mettait plus les esprits en mouvement, et il n'y avait plus que les petites affaires communales pour occuper l'assemblée du peuple; mais le tempérament passionné d'autrefois n'y avait rien perdu. C'est dans une assemblée de ce genre, telle que Dion nous la dépeint, que l'on discuta la question de savoir si notre chasseur était imposable. La multitude est inquiète, turbulente, houleuse ; elle oscille dans toutes les directions ; tout beau parleur peut facilement la faire changer d'opinion. C^est là que se montre le sycophante de la pire espèce qui — sans souci de la vérité —

^) Dio Chrysost., ibid., p. 99 c, jusqu'à p. 102 d.

-} On admettait liabituellement autrefois que cette ville était Chalcis. Cf. aussi Friedlânder, II, p. 54. Mais Otto Jahn, dans un article (publié dans les Grenzboten, 1867, n° 36, pp. 361-377, sous le titre : Eine cintike Dorfgeschichte) que nous mettons plus d'une fois à profit ici, dit que cette ville (p. 367) était Carystos. C'est aussi l'avis de Bursian, Geogr. von Griehenland, II, p. 433. Aujourd'hui, Mommsen {Rom. Gesch., V, p. 269, 1) révoque en doute et l'authenticité et la localisation de l'anecdote.

^) Dio Chrysost., ibid., p. 102 d. jusqu'à p. 103 a.

29i VTE DES PAYSANS DANS i/eUBIÔK

se plaît tantôt à de folles exagérations, tantôt à des mensonges évidents et à de basses calomnies, tantôt aux plus indig-nes moyens d'exciter les esprits. Son adversaire est un homme équitable et sensé, qui fait voir clairement l'ensemble de la situation et traite comme il le mérite le grossier sycophante. Entre les deux le brave chasseur, avec sa naïve admiration de la ville et du mouvement de ses habitants, avec sa loyale honnêteté, sa rude franchise, son amour de la vérité, spirituel souvent non moins que naïf, avec sa cordialité et sa bonté bourrue, mais sans prétention et se prouvant par des actes. Ses allures font enfin impression, et lorsqu'un des citoyens a reconnu en lui l'homme qui, trois ans auparavant, lui avait presque sauvé la vie dans un naufrage au cap Caphérée et donné l'hospitalité avec un véritable dévouement, l'opinion du peuple change brusquement et tourne au plus vif enthousiasme pour le chasseur. On le comble d'honneurs et de présents; on lui adjuge ses biens sans autre difficulté; on lui offre un repas de fête, et on est surpris de voir qu'il ne veut pas accepter au moins un riche cadeau en argent *. Cet entretien conduisit Dion et le chasseur aux habitations, que Dion fut surpris de trouver entourées aussi d'un beau jardin potager et fruitier. On lui prépara, dans la hutte du chasseur, un siège commode sur un lit élevé de feuillages et de peaux ; la femme et la fille du chasseur traitent leur hôte avec amabilité; on a de bon gibier et le délicieux vin rouge du crû, et tous, parents, fille, fils et Fhôte^, se régalent au milieu de la plus vive gaieté. Au bout de quelque temps paraît aussi l'autre chasseur paysan, avec son fils, charmant jeune homme, qui vient de prendre un lièvre dont il fait cadeau à la jeune fille de l'hôte de Dion. Dion apprend bientôt, au milieu d'un aimable badinage, qu'une fille aînée du maître de la maison est mariée à un paysan aisé du village voisin, tandis que celle qui est présente est fiancée au jeune homme qui vient d'arriver. Bientôt on parle de l'époque de la noce; le fiancé avoue que depuis longtemps déjà il élève pour ce grand jour une magnifique victime, et c'est daqs la gaieté de

*) Dio Chrysost., ibid., p. 103 b. jusqu'à p. 111 d.

LES GRECS À ROME 29o

plaisantes agaceries que l'on fixe au troisième jour à partir de cette soirée la célébration de la noce. Dion est invité par ces gens hospitaliers à demeurer avec eux jusqu'à cette fête, ce qu'il fait avec beaucoup de plaisir ^

En terminant ce chapitre, il ne nous reste plus qu'à dire très brièvement quelques mots des Grecs à Rome. L'émigration des hommes de langue hellénique vers l'ouest du monde romain^ vers l'Afrique, l'Espagne et la Gaule, mais surtout vers rilalie et Rome (cf. t. I, p. 307 et suiv.), alla, depuis la réunion sous le sceptre des Césars de tous les pays grecs et hellénistiques, constamment en croissant. Et la tendance du système impérial au nivellement, comme celle qui poussait de plus en plus les Grecs à rechercher le droit de cité romaine» favorisèrent naturellement à un haut degré cette poussée vers rOccident. Sur cette diffusion des Grecs de^toute race, jusque dans les régions les plus lointaines de l'ouest, nous devons nous contenter ici de quelques indications seulement. C'est ainsi que nous connaissons déjà le grammairien Démétrios de Tarse, qui (p. 229) avait pendant de longues années exercé sa profession dans la Bretagne ; le jeune sophiste Niger de Chéronée avait exercé la sienne en Gaule (p. 173). Dans les villes gauloises, il y avait des peintres et des sculpteurs grecs ^; c'est ainsi que, sous Claude et Néron, Zénodore exécuta pour les Arvernes ^ un Mercure colossal. Des savants grecs tenaient école en Espagne; ainsi, entre autres, Asclépiade de Myrlée en Bithynie chez les Turdétans, et des précepteurs grecs à Tarraco*. Mais c'étaient, en particulier^ les gtandes villes maritimes de l'Italie, spécialement Puteoli, et entre toutes Rome, la ville d'or^ la capitale du monde, qui étaient le point de mire des Grecs de tous pays et de toutes professions. Ils espéraient s'y faire un sort plus brillant que leur patrie ne pouvait le leur offrir. Les Grecs composaient donc désormais,

') Dio Chrysost., ibid., p. 111 d. jusqu'à p. 115 a.

2) Cf. les textes cités par P^riedlànder, Darstellungen, II, p. 29, note 4.

3) Pl!n., Nat. Eist.y XXXIV, 7, (18), 45 à 47.

*) Cf. Lehrs, Herodian, p. 434, et Gruter, 660, 5.

") Cf. encore une fois Friedlânder, II, p. 65, note 6. (Une Grecque de Thessalonique à Bonn, sur le Rhin, C. I. Gr. , III. n° 1809^.

dans la population si mêlée de la capitale de l'empire, un contingent spécial 1res nombreux* ; seulement, nous n'avons en fait aucun moyen de déterminer avec précision dans quelle proportion y entraient les Grecs d'Achaïe ^

C'étaient, comme nous Tavons dit, des hommes appartenant à toutes les catég-orics de professions qui cherchaient à Rome une fortune qu'assurément bien peu d'entre eux rencontraient dans la mesure espérée. L'âge d'or où des Grecs étaient souverains à la cour du Palatin était bien passé, et le nombre des gens qui — lorsqu'ils ne voulaient pas se coiitenter absolument d'une existence modeste — poursuivaient avec succès la misère brillante d'un emploi à cette cour comme bibliothécaire, directeur d'études, commensal savant, médecin ordinaire, astrologue, ce nombre ne put jamais rester que comparativement peu considérable. Mais il valait toujours mieux se mouvoir à l'ombre de la puissance du prince que dans les palais de la plupart des puissants de l'époque ou même dans les antichambres et les boudoirs des grandes dames de la capitale. Nous connaissons l'histoire véritablement tragi-comique des savants grecs dans les emplois de ce genre ; elle ressort, en particulier pour la période suivante, avec une effrayante clarté des peintures de mœurs que Lucien a assaisonnées de sa sanglante satire.

Si nous fcdsons abstraction des nombreux Grecs et Grecques qui servaient à Rome, sous les formes les plus

^) On peut rappeler ici que Jules César, lorsqu'il rétablit pendant son consulat, en l'an 59 av. J.-C, la colonie àeComum {Corne) ou Novum Comum clans la Haute-Italie, avec 5,000 nouveaux colons qui obtinrent le droit de cité, accueillit parmi eux 500 Grecs notables (en tout cas vivant en Italie), qui, à la vérité, n'allèrent pas tous à Corne. Strabon, V, 1, 6, p. 326 (213).

«) Sans doute Juvénal {Satir., Ill, 69 sqq.) nomme des Grecs de Sicyone, d'Amyclon, d'Andros (cf. 80, d'Athènes également, et VII, 160, d'Arcadie), à côté de ceux de Samos, d'Alabanda et de Tralles, en Asie; mais naturellement, de ces vers satiriques on ne peut guère tirer de conclusions précises pour le point traité dans le texte. Mais toute la peinture caustique de la Satire lit. v. 58-125, est intéressante comme preuve à l'appui de nos indications. On peut aussi faire mention dujriche eunuque Dionysios de Thessalie, affranchi de Marcellus iEserninus, qui, du temps de l'empereur Claude, fît le premier, dans sa campagne près de Rome, des plantations de platanes géants provenant de la contrée de Gortyne, en Crète (Plin., N. H., XII, 1, [5], 12).

LES (tHecs a home 297

diverses^ au luxe et au raffinement de jouissances de la vie romaine, ainsi que d'innombrables artisans de tout genre, nous trouvons que le plus beau lot échut toujours aux nombreux artistes grecs. Ceux qui réussissaient d'une façon particulière étaient toujours les acteurs grecs, parmi lesquels, du temps de Quintilien et de Juvénal , on vantait surtout à Rome, comme grands comédiens, Démétrios et Stratoclès \ Il en faut dire autant des athlètes. Le préjugé qui existait jadis contre eux diminuait peu à peu, et, dans les nombreux concours à la mode grecque qui alors existaient aussi en Italie et à Rome, les maîtres de cet art d'origine grecque étaient de plus en plus recherchés "^ Tout aussi remarquables étaient les succès des Grecs qui s'adonnaient aux arts plastiques et à l'industrie d'art, qui tantôt dans leurs voyages atteignaient et parcouraient l'ouest du grand empire, tantôt s'arrêtaient à Rome et s'y fixaient pour y oflrir au goût raffiné, et plus souvent encore au luxe du monde romain, les services de leur art et de leur rare habileté de main 3. Rome était, à cette époque, assurément beaucoup plus mêlée d'éléments grecs que la Londres d'aujourd'hui peut l'être d'éléments allemands. Néanmoins, le lot réservé à Rome aux hommes de langue grecque ne répondait sans aucun doute que très rarement à

^) Friedlânder, II, p. 271 sqq. Sur les acteurs grecs à Rome, voy. encore op. cit. , p. 294 sqq.

2) Cf. Friedlânder, DarsteUungen, II, pp. 306-321. Pauly, R. E., I, 2, pp. 2001. 2003-2005.

3) Cf. Frikdlander, op. cit., p. 37. Plin., Epist. (X.) ad Trajan., 40. Ainsi, par exemple, Glycon d'Athènes (Bôckh, C. 1. Gr., Ill, n^^ 6142. 6143. 5650), et en outre des Athéniens comme Apollonios, fils de Nestor (J. OvERBECK, Die antiken Schriftquellen zur Geschichte der hildenden Kûnste bel den Griechen, p. 430 sqq.); Archias de Marathon [Bull. deWlnst., 1862, p. 165); Apollonios, fils d'Archias {Mus. Herculan., I, tab. 45 sqq. Ephem. Arch., n» 2476); Antiochos (Bockh, C. I. Gr., III. n« 6135. Plin., N. H., XXXVI, 33); Cléomène, fils d'ApoUodore (Bockh, C. l. Gr., III, n» 6157); Cléoniène, fils de Cléomène (C. I. Gr., III, ti« 6158, cf. n» 6159. Pltn., N. H., XXXVI, 33) ; Gaius Avianius Evander fvoy. Overbeck, op. cit., p. 432 sqq.); Diogène (Plin., N. H., XXXVI, 37^[38]); Criton et Nicolaos (C. i. Gr., III, n° 6160); Salpion [G. I. Gr., n» 6186. N. Rhein. Mus., VI, p. 403); Sosibios (C. I. Gr., III, n» 6170). Cf. d'une manière générale Overbeck, op. cit., p. 427 sqq. Brunn, Gesch. griech. Kûnstler, î, p. 542 sqq. Bernhardy, Griech. Litter., I, pp. 563-569. Gôll, Kulturhilder aus Hellas und Rom, II, pp. 230 sqq. Becker-Màrquardt, Rom. Alterth., V,^2, p. 217.

ce qu'ils en avaient attendu clans leurs rêves. Ceci est vrai notamment des savants grecs.

En effet, à côté des artistes, ce sont parmi les Grecs, à Rome, les savants qui sont certainement de beaucoup le plus en évidence. Et il y en avait, dans la capitale du monde, une quantité très considérable, A côté d'un grand nombre de médecins \ h côté de poètes grecs ^, on y trouvait, y faisant un séjour tantôt passager et tantôt permanent, dos légions de philosophes de toutes les écoles et encore plus de rhéteurs et de grammairiens dans les emplois les plus divers ^ Abstraction faite des nombreux et éminents érudits de race grecque qui se fixèrent à Rome d'une manière durable, y cultivant une littérature grecque qui n'avait plus rien de commun avec le vieux pays des Hellènes, nous pouvons nommer encore deux grammairiens grecs de Grèce, |qui acquirent à leur époque un grand renom, Yoici un philologue athénien du nom de Atéius Preetextatus, qui, sa ville natale ayant été prise d'assaut par Sulla (t, I, p. 344), était échu dans le partage au centurion M. Atéius et était venu'à Rome comme prisonnier. Il continua d'y séjourner comme affranchi, fut lié d'amitié avec Salluste et Asinius PoUion, et se fit un nom comme rhéteur et grammairien latin \ Il faut encore mentionner le célèbre grammairien (Marcus Mettius) Épaphroditos de Ghéronée, affranchi du gouverneur de l'Egypte M. Melius Modestus (sous Claude), savant qui enseigna à Rome sous Néron et dans la période suivante jusqu'à Nerva et mourut à l'âge de soixante-quinze ans. Ce philologue était parvenu à acquérir deux maisons à Rome et à constituer une bibliothèque de trente mille volumes, dont plusieurs de précieux et rares ".

*) Comme médecins grecs à Rome (cf. Friedlander, T, p. 230), nous rencontrons entre autres : sous Néron, un médecin Ihessalien (PLiN.,iV. H., XXIX, 1 [5], 9) ; sous Claude, le chirurgien grec Alconte gagna à Rome et en Gaule des sommes énormes (Plin., N. H., XXIX, 1 [8], 22). Philostrate [Apollon. Tyan., VIII, 7, 14) nomme Séleucos de Cyzique et Stratoclès de Side. A Vérone, le médecin Charinos de Corinthe (C. I. Gr., Ill, ji^QIdS),

2) Friedlander, I, p. 18, note 1.

^) Cf. Bernhardy, Griechische Litteratur, I, pp. 562-582.

*) SuETON., De illustr. grammat., 10. Cf. Pauly, R. E., I, 2, p. 1956.

6) Suidas, s. v. Epaphrodit. Cf. Pauly, R. E., Ill, p. 160. C. I. Gr., Ill,

LES r.RKCS A ROMK 299

Mais le curieux mouvement qui se produisait sur les bords du Tibre emprunte encore quelques couleurs piquantes aux nombreux personnages de langue grecque qui s'agitaient à Rome sous le nom de « mathématiciens » et d'astrologues. Toutefois, la situation de beaucoup de ces hommes, dans la seconde moitié du premier siècle de notre ère, n'était nullement exempte de danger, car ils couraient souvent le risque — pour des motifs très divers, il est vrai — d'être frappés par la foudre des dieux olympiens du Palatin. Les astrologues et mathématiciens ou « Chaldéens » étaient sans doute presque indispensables aux penchants superstitieux des classes riches de la Rome d'alors ; mais malheur à eux si, ce qui alors arrivait si souvent, leurs téméraires spéculations les égaraient dans le domaine de la politique. Les annales de l'histoire impériale nous apprennent que cette classe détestée d'étrangers fut à diverses reprises expulsée de l'Italie par ordre impérial, sans autre forme de procès \ C'est ainsi que les astrologues et les mathématiciens déjà chassés de Rome et de l'Italie sous la République, en l'an 139 avant J.-C. et de nouveau en l'an 33 avant J.-C, le furent encore notamment sous Tibère en Fan 16 de notre ère, sous Claude en l'an 52, puis de nouveau sous Yitellius en l'an 69, puis encore sous Yespasien, probablement dès le commencement de son règne, et enfin encore sous Domitien ; seulement ils savaient toujours très promptement se faufiler de nouveau dans Rome ^ D'ailleurs, il n'y avait pas beaucoup plus de sécurité dans la situation de la plupart des philosophes, parce que c'était précisément dans leur monde que s'entretenait im courant d'idées qui tantôt inspirait à un empereur cruel par tempérament ou à son ministre soupçonneux une défiance très justifiée, et tantôt était d'une manière générale et

p. 311. Sur les grammairiens qui passèrent à Rome dans la période comprise entre Auguste et Trajan, vov. encore Gràfenhahn, Gesch. d. klass. P/u7o/., III, 32 à67.

^) Bannissement des mathématiciens et astrologues mentionné d'une manière générale dans Juvénal., Satir., VI, 557-564.

*) Tacit., Ami., II, 27. 32. XII, 52 fin. (L'astrologue Pammène, Tacit., ihld., XVI, 14). Tacit., Hist., II, 62 (cf. I, 22). Sueton., VitelL, 14. Dio Cass., LXV, 1. LXVl, 9. Suidas, s. v. Ao^sTiavoç. Cf. d'une manière générale Becker-Marquardt, Rom. Alterth., IV, 100 sqq.

300 LES GHECS A ROME

par principe hostile à la monarchie césarienne. Un orage venaitil à éclater, ces philosophes pouvaient s'attendre avec certitude à être aussi expulsés en masse de l'Italie, lorsqu'ils n'étaient pa^ déportés comme condamnés sur les rochers déserts de la mer Egée. Nous connaissons déjà plus d'un exemple de catastrophes de ce genre ; nous avons vu que des proscriptions en masse furent décrétées notamment par Néron (cf. p. 74. 97), puis de nouveau par Vespasien, et une dernière fois, avec une rigueur toute particulière (p. 113, 'l),par Domitien.

Et les actes de violence de ce genre n'étaient guère regrettés des Romains qui en étaient témoins. Même à cette époque, en effet, persistait encore à beaucoup d'égards, dans toutes les sphères de la capitale et jusque chez les esprits les plus cultivés — à moins qu'il ne s'agît de philhellènes aussi bienveillants que Pline le Jeune, par exemple, — une profonde aversion nationale contre l'élément grec. L'aversion contre les agissements du grand nombre d'aventuriers et de courtisanes grecs et hellénistiques, sentiment auquel s'associait sans doute assez souvent, chezlesnatures vulgaires, la jalousie de métier contre les Grecs, d'un esprit plus cultivé, plus fins, plus adroits, plus souples, la répugnance qu'inspiraient certains défauts héréditaires des Hellènes de la décadence, continuait toujours de déterminer le jugement, même d'hommes d'un esprit supérieur, sur la nation entière. Le Romain de ce temps qui eut les sentiments les plus élevés, le grand Tacite, ne dissimule pas son aversion contre les Grecs de son époque ; et c'est à peine si le vieux Caton a pu, dans toute la profondeur de son antipathie instinctive et nationale, avoir pour les Grecs des paroles plus dures* que le morose satirique JuvénaP. Et cependant

^) Voy. aussi dans Tacite (Dial, de Orator., 29 init.) les plaintes contre les servantes et pédagogues grecs, qui y sont durement traités, à raison de leur influence sur le développement du sens moral et de l'esprit des jeunes enfants romains; voy. aussi Horat., Epist.^ II, 1, 93 sqq. D'une manière générale, voy. aussi Dio Chrysostom., Orat., XXXVIII, p. 479. Finlay, p. 61 sqq. GoLL, op. cit., p. 239 sqq.

*) Voy. notamment la peinture acerbe de Juvénal (Satir., III, 58-125), où éclate, sur le ton de la passion et de la colère, la plus profonde aversion contre les Grecs. Ce sont des gens que la société cultivée préfère au vrai Romain; qui lui disputent, à l'honnête Romain, sa place au soleil; auxquels

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ce sont, nous allons le voir, trois des plus nobles Romains, trois des plus belles figures de princes de l'ancien monde qui, dans la période commençant avec la mort de Trajan, ramenèrent encore une fois dans ce pays et chez ce peuple des Hellènes, objet de leur sollicitude et de leur ardente alïection, fne ère d'éclat et même de bonheur. Ce sont les derniers feux'^du soleil couchant qui éclairent le déclin du monde grec. l

Juvénal reproche avec des paroles amères l'étounlissanLe l'acilité de parole, la criminelle indifférence dans le choix des moyens, ralléralion des vieilles mœurs et de la vieille moralité romaine (voy. en effet Diy., XIV, 6, f. 1 pr.), l'importunilé famélique, une bassesse de caractère qui les rend bons à tout faire, Thabilude du mensonge, de la fausseté, de la flatterie, qui les fait ramper comme des chiens, une insolence inouïe, un honteux penchant à séduire avec la plus grande impudence les dames romaines et les adolescents, la perfide méchanceté et l'esprit d'intrigue. La même opinion se montre (Vùne manière non moins rude dans des passages comme ceux de Satir., VI, 185-199. 295 sqq. Une fois seulement, on rencontre un aveu presque furtif de la valeur de la civilisation athénienne dans l'antiquité : c'est dans la Sat'h\ XV, 110: par contre, les expressions méprisantes reparaissent, au sujet de prétendus mensonges d'historiens grecs (X, 175), sur les jeux solennels des Grecs (XIII, 99) et sur la décadence, à cette époque, de leur vigueur. Le terrible « Know-nothing » oublie, dans la rudesse de son sentiment national, l'imagination mobile et le sens artistique, la culture supérieure et raffinée, les allures gracieuses, le génie créateur et Thabileté en affaires qui distinguaient encore alors les Grecs. ♦

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