‹ Histoire de la Grèce sous la domination des RomainsChapitre 117 sur 227 · JULIEN ET LES CHRÉTIENS EN GRÈCE · texte numérisé non relu

JULIEN ET LES CHRÉTIENS EN GRÈCE

Il n'y avait donc alors en Grèce qu'une minorité qui ne pouvait pas partager la satisfaction générale sous le gouvernement de Julien : il va sans dire que c'étaient les chrétiens. Il faut dire pourtant que les homoousiens helléniques se sentirent aussi soulagés lorsque Julien les débarrassa de l'oppression des ariens; et, grâce à l'union qui n'avait pas cessé jusqu'alors de régner parmi elles, les communautés grecques ne furent pas troublées autant que celles d'Orient par la révocation des bannissements et autres mesures violentes auxquelles s'était complu le gouvernement précédent. Mais les homoousiens grecs partagèrent avec les ariens la défaveur du nouvel empereur. La suppression de tous les privilèges du clergé, la restitution à leurs premiers propriétaires des biens des villes et des temples qui depuis Constantin avaient été donnés à l'Eglise, tout cela fut certainement pénible aux chrétiens grecs : mais nous manquons absolument de renseignements sur les détails. Nous n'avons non plus qu'une indication isolée qui nous fait connaître d'une manière fugitive l'existence d'une excitation populaire contre les chrétiens, provoquée par les champions philosophiques de l'hellénisme et le réveil passager de préjugés surannés*. Mais l'Université d'Athènes fut très douloureusement frappée par l'ordre donné par Julien (29 juillet 362) d'exclure les savants chrétiens des chaires académiques. Le célèbre sophiste Proœresios était, en sa qualité de chrétien, aussi antipa^thique à l'empereur Julien qu'il avait été agréable autrefois à l'empereur Constant. Lorsque cet édit fut rendu, Proairesios renonça aussitôt à son enseignement à Athènes, et, avec la ténacité si caractéris-

du règne de Julien, voy. aussi Clinton, Faxt. Roman., I, p. 450. II, p. iOS. Les jeux solennels des Argiens étaient les deux Néméens, les Hérœens, et l'une des deux fêtes instituées sous les empereurs (cf. ci-dessus, Vol. II, p. 357 sq.) qui étaient célébrées avec tant de pompe encore sous Hadrien (BôcKH, C. I. Grœc., I, n'' H24); nous ne savons si c'étaient les Antinoées ou (ce qui est plus probable, cf. Bockh, loc. cit. p. 580), les Sébastées qui formaient la quatrième fêle célébrée à Argos; cf. Curtius, Peloponnesos, 1, p. 83. H, p. 560. Sur la longue durée des gymnases à Argos, cf. Bursian, Geogr. Griechenl., II, i, p. 55. Sur la question corintho-argienne sous Julien, voy. encore Marquardt, Rom. Staatsverwalttmg, I, p. 328. Fried- LÂNDER, Rom. Sittengesch., II, p. 552.

0 SocRAT., III, 13 fin.

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tique de la plupart de ses contemporains chrétiens, il refusa de profiter de l'exception qu'en fin de compte Julien voulut faire personnellement pour lui ^ L'Université d'Athènes fit une autre perte, très flatteuse du reste pour elle, dans la personne d'Himérios, que Julien appela auprès de lui, dans l'été de 362, à Antioche, pour en faire, dit-on, son secrétaire ^ Mais en tout cas, les Hellènes d'Achaïe durent se trouver Tobjet d'une grande faveur lorsque (au commencement de 362) Julien leur donna comme proconsul un des hommes les plus distingués de ce temps, le riche et noble Romain Vettius Agorius Prsetextatus, sénateur, un des représentants les plus intelligents et les plus modérés de l'antique religion^ fonctionnaire du plus noble caractère ^ Le préfet d'illyrie sous Julien, Mamertinus, et le nouveau vicaire de Macédoine, Musonius *, étaient également des amis très cultivés de l'hellénisme.

Mais la joie des fidèles de l'hellénisme ne fut pas de longue durée. Après quelques mois de grande activité à Constantinople, oil il entreprit d'importantes constructions sur le port et où il fonda au château une bibliothèque à laquelle s'intéressa aussi activement dans la suite l'empereur Valens^, Julien s'était rendu (mai 362) à Antioche pour ouvrir, le 4 mars 363, la grande guerre contre les Perses. Après un brillant début, cette guerre eut, contre toute attente, une fin humi-

*) HiERONYM., Chronic, ann. 2376 (362/3 p. Chr.) dans Schône, Euseb. Vol. II, p. 196. Prosper. Aquitan., Chronic. (éd. Roncalli, I), p. 628. EuNAP., Vit. Soph. (éd. Boisson.) p. 92. Clinton, F. R., l, p. 449. Cf. SiEVERS, Studien zur Geschichte der Rom. Kaiser ^ p. 235. et LibanioSf p. 105.

2) Cf. HiMER., Orat. V init., Orat. VI init., Orat. VII init. ; et Wernsdorf, p. LU. TzETZES, Chil., VI, 327, p. 361. cf. Clinton, F. R., Vol. I, p. 449.

3) Ammian. Marcelll\., XXII, 7, 6. Photius, Cod. 165, p. 353. Pauly, B. £., VI, 2, p. 2536. Wesseling ad Hierocl. Synecd. (éd. Bonn.) p. 418, Voy. Orelli-Henzen, n° 2354 (Gruter, p. 1102, 2).

*) HiMERius, Orat. V.

S) ZosiM., III, 11, 5; cf. 0. Frick, dans Pauly, il. E., I, 2, p. 2622. Ammien Marcellin (XXII, 9, 2) parle d'une manière générale des grandes choses faites par Julien pour sa ville natale. Julien semble aussi avoir introduit alors les mystères de Mithra à Constantinople, cf. Himer. (éd. Wernsdorf) Orat. VII init. et c. 9, Au sujet de la bibliothèque, cf. encore Cod. Theodos., XIV, 9; 2. et Bernhardy, Griech, Litter. Gesch., I, p. 641.

L EMPEKEUR JOVIEN

liante par suite de Ja blessure et de la mort du vaillant empereur dans les plaines du Tigre (26 juin 363).

Jovien, le nouvel empereur, un liomoousien modéré, inaugura personnellement un système fort intelligent de liberté religieuse universelle. Mais le temps était passé où la Grèce, forte du caractère sacré et de la beauté de son antiquité, était l'objet des faveurs des souverains romains. Les villes qui, comme Nicopolis, étaient tombées en décadence à la suite des invasions, des tremblements de terre et de la disette, furent réduites à chercher à se tirer d'affaire par leurs faibles ressources ^ Les païens, cruellement frappés par les événements, durent se trouver heureux que l'intelligent empereur Jovien leur accordât la libre pratique de leur culte, à l'exception des sacrifices magiques-; le temps où un empereur leur accordait sa faveur illimitée étail également passé. Quant aux Hellènes catholiques, le moment était enfin arrivé où ils purent jouir en paix d'une entière liberté. L'histoire de l'ancienne Eglise grecque, si pleine de lacunes, est heureusement complétée par un renseignement épigraphique qui, tout en nous fournissant de nouvelles énigmes à résoudre, nous apprend que Jovien donna de Syrie, en 363, l'ordre de construire dans l'île de Corcyre une nouvelle église avec les débris d'un temple démoli. Cette église, la plus ancienne de celles qui existent encore dans l'île de Corfou (église de la Panagia dans la Palseopolis), fut en effet construite avec des restes d'antiquités helléniques ^

*) Nous trouvons, dans les derniers temps du ive siècle, Nicopolis retombée dans une complète décadence; voy. ci-dessous, et cf. Finlay, p. 54, note 53.

*) Cf. H. RiGHTER, Das Westromische Reich, p. 171, et v. Lasaulx, Der Untergang des Hellenismus, p. 82 sqq., d'après Socrat., III, 25. Themis- Tius, Or. V, p. 80-83.

') Pour cette inscription (cf. Bôckh, C. L Grœc, IV, p. 278, n« 8608) qui se trouve sur la façade occidentale de l'église, où est la porte, cf. W. ViscHER, Epigraphisches. Inschriften ans Kerkyra, dans le Rhein. Mus., XXII, p. 622. Pour être complet, ajoutons encore ici que la coutume grecque d'origine antique, existant encore aujourd'hui, qui fait bénir par un prêtre des fruits de la terre (Sperna, Kolyba) offerts en action de grâces à la divinité, aujourd'hui à un saint patron, aurait été, d'après une interprétation bizarre de NiGEPH. Callist., Ecclesiast. Hist., X, 12, et autres, introduite dans l'église comme souvenir d'une protestation des chrétiens contre une vexation

Le règne de Jovien fut de très courte durée : ce prince mourut en efîet, comme l'on sait, le 16 février 364, à Dadastana, un bourg- de Bitliynie. Son successeur, l'empereur pannonien Valentinien I", lorsqu'il partagea l'empire avec son frère et collègue Yalens, en juillet 364, à Naïssus ou à Sirmium, garda dans sa puissante main les trois préfectures occidentales, tandis que Yalens n'obtint que la préfecture d'Orient avec la Thrace et Constantinople ^ Les Grecs d'Occident étaient donc soumis à Valentinien P'. Us trouvèrent à cela des avantages essentiels. Car, tandis que l'empereur Valens, baptisé en 367 par l'évêque de Constantinople Eudoxios^, en sa qualité d'arien zélé, prenait une part énergique à la guerre ecclésiastique contre les homoousiens et même contre des partis intermédiaires et fournissait un prétexte à de longues hostilités au sein des communautés chrétiennes de sa préfecture; tandis que, sans songer du reste à persécuter systématiquement les païens, il punissait avec une sévérité terrible les arts magiques quand ils prenaient une couleur politique : l'empereur Valentinien I^'', en homme d'État inébranlable sur ce point, magnanime et prévoyant, maintint avec une grande énergie le principe de la liberté religieuse universelle. Le monde ne devait plus pendant de longs siècles assister à ce spectacle. Catholique zélé comme il Tétait, il ne voulut admettre que les moyens moraux dans la lutte des confessions et des cultes. Les Grecs homoousiens purent donc enfin vivre paisiblement dans son empire, et le bienfait d'une piété pure, de la pratique fidèle et simple de toutes les vertus chrétiennes, ne fut pas plus troublé que précédemment en Grèce par les honteuses explosions de la haine religieuse qui ébranlèrent alors de nouveau l'Orient. Comme détails sur ce point, nous ne pouvons citer que l'abolition, en juin 364, de redit de Julien sur les savants chrétiens et la réinté-

de l'empereur Julien. Cf. B. Schmidt, Bas Volkslcben der Neugrîechen u. d. hellenische Alterthum^ p. 59.

') SozoMEN., VI, 6 fin. Zosim., IV, 3, i. Ammian. Marcellin., XXVI, 5, 1 sqq. et Philostorg., VIII, 8.

«) Cf. Oros., VII» 32 init. Sograt., IV, 1. Sozomën., VI, 6 fin. Hieronym. ap. ScHôNE, Euseb., p. 197.

LES PROCONSULS d'aCHAÏE 277

gration du vieux Proaeresios dans sa chaire d'Athènes*. Quant aux païens, dont le nombre ne diminua pas en Grèce dans la même proportion que partout ailleurs après la mort de Julien, ils jouirent, de la part de Valentinien, de la même tolérance sage et consciente que les ariens. Et lorsque, le 11 septembre 364, il voulut étendre aux mystères de la Grèce la défense des sacrifices magiques nocturnes, défense qui visait notamment la dangereuse magie politique, il suffit de l'intelligente intervention du proconsul Praîtextatus pour décider l'empereur à laisser libre la célébration des mystères, à condition que l'on y respecterait scrupuleusement les antiques coutumes^ Du reste, la Grèce, qui ne fut pas touchée par les mouvements insurrectionnels excités à Constantinople et à Chalcédoine, en septembre 365, par un parent de l'empereur Julien, le général Procope'', eut le bonheur d'avoir des gouverneurs animés d'une vive sympathie pour les charmes de ce pays, pour ses beautés de paysages et d'antiquités, pour son culte et la vie grecque en général. Tel fut notamment en 372 un proconsul païen d'Achaïe, Rufîus Festus (c'est sans doute ce Rufius Festus Avienus connu comme poète de talent et Commentateur des poésies d'Aratos), qui devint membre de l'Aréopage et dont la statue (un portrait-buste placé selon la déplorable coutume du temps sur une base antique) fut érigée sur l'acropole par l'Aréopage, le peuple et le Conseil (les Trois-Cents) d'Athènes comme hommage à sa popularité*. Il ne faut pas croire pourtant que le lot de toutes les pro-

<) Cf. SiEVERS, Studien zur Gesch. der Rom. Kaiser, p. 235 sqq. Himerios ne revint à Athènes qu'en 368 (Clinton, F. R., I, p. 471).

2) CoD. Theodos., IX, 16, 7. Zosim., IV, 3, 2-5. Cf. v. Lasaulx, p. 83 sqq. SiEVERS, Das Leben des Libanios, p. 47.

') Ammian. Marcellin., XXVI, 6 sqq. Socrat., IV, 3 sqq. Sozomen., VI» 8 sqq. Philostorg., IX, 5 sqq. Zosim., IV, 4 sqq. Hieronym, op. cit., p. 197. Cette insurrection finit le 27 mai 366, par la mort de Procope en Phrygie.

') Cf. BoCKH, C. I. Grœc, I, n» 372, p. 435-437. Sur la personne de ce Festus, voy. aussi W. Teuffel, Geschichte der Rom. Litteratur, p. 945 sqq. et dans Paitly, R. E., I, 2, p. 2152. MERLEKER,Ac/iafc., p. 464.0n sedemande si le proconsul Alexandre célébré par Himer., Orat. XXXII, p. 864 sqq., ainsi que le proconsul Severianus (Liban., Epist. 918) doivent être placés à cette époque; de même, si c'est dans celte période qu'a été élevée la statue en l'honneur du déclamateur M. Aurelius Musœos {Ephem. Arch., n" 4096. Philktor, I, p. 329, Wachsmuth, Die Stadt Athen, p. 713).

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