STATUTS DE l'uNIVERSTTÉ d'aTH^XES
même temps le joyau du monde hellénique et plus que jamais la dernière citadelle de l'antique hellénisme, qui se résignait partout ailleurs à une défensive sans espoir.
Les innovations profondes de Constantin le Grand ont eu manifestement aussi à plusieurs égards de l'influence sur la constitution de cette université. Sans doute, au iv'' siècle pas plus qu'au iii*^, il ne peut être question, à Athènes, d'institutions dans le genre de celles qui groupent aujourd'hui en corporations les professeurs des universités : il n'y a à Athènes ni recteur, ni sénat, ni conseil général, ni facultés, ni doyens, ni juridiction universitaire spéciale. Le corps enseignant forme une agglomération de savants d'origine extrêmement disparate, où nous pouvons apercevoir sans doute une certaine organisation des différentes écoles philosophiques qui existent encore, mais oiî le véritable centre de gravité, à l'époque que nous avons racontée jusqu'ici, est du côté des professeurs de sophistique. S'il y a quelque analogie avec les universités du moyen-âge et de nos jours, c'est dans la vie des étudiants athéniens qu'il faut la chercher. Pourtant l'ère de Constantin, au point de vue de la nomination, de l'installation et des honoraires des professeurs, de la tutelle, de Texercice de la police et de la justice parmi les étudiants, semble avoir établi à Athènes aussi une sorte de conformité, dont on se souciait peu jusque-là, avec les autres grands centres d'études de l'empire.
La situation de l'Université d'Athènes pendant le iv* siècle est au fond celle-ci : tandis que les écoles philosophiques, qui pour le moment échappent de plus en plus à notre observation ^ se recrutent dans leurpropre sein, l'intérêt universitaire se concentre dans la nomination régulière et la dotation des professeurs de sophistique et des facultés similaires : en effet, on ne cherchait guère qu'auprès d'eux l'éducation humaniste et pratique de la jeunesse, jusqu'au moment oii les études professionnelles prirent le dessus. Or, depuis les grandes secousses politiques qui avaient commencé à se faire sentirvers
*) Il est probable que, jusqu'à Tapparition des néoplatoniciens à Athènes, l'école platonicienne fut la seule qui conservât quelque importance (Zumpt Ueherden Bestand der philo soph. Schulen in Athen, p. 50 sqq.).
le milieu du uf siècle, l'argent impérial avait pour longtemps cessé d'arriver à Athènes, et les empereurs ne s'étaient plus occupés de pourvoir par eux-mêmes aux principales chaires de sophistique. Mais lorsque Dioclétien et Constantin donnèrent une nouvelle forme à Tempire ; lorsque l'empire depuis la fin duin^ siècle eut recommencé à vivre d'une manière normale, les universités, particulièrement celle d'Athènes, virent revenir à elles à un haut degré la sympathie des empereurs. Pourtant, à Texception de Constant et de Julien, les empereurs n'eurent pas avec Athènes ces rapports personnels auxquels se plaisaient autrefois les souverains amis des lettres. Constantin le Grand, qui organisa et dota brillamment l'exercice de la médecine dans les grandes villes de l'empire S était aussi un grand ami des rhéteurs et de leurs travaux. Ce fut lui qui, au milieu des innombrables préoccupations de son règne, confirma à nouveau et compléta les droits, exemptions et privilèges dont avaient joui autrefois les professeurs, surtout ceux de rhétorique, ainsi que leurs femmes et leurs fils^. Dans le même temps, on réorganisa ce qui concernait la nomination et le traitement des professeurs. L'ancienne distinction entre chaires impériales et municipales disparut ; les professeurs officiels de rhétorique et des facultés similaires à Athènes furent nommés dès lors par les autorités
*) Cf. les faits rassemblés par Manso, Leben Constantins d. Gr. p. 239 sqq. Voy. aussi Kuhn, Die stàdt. u. bûrgerl. Verf. d. Rom. Reiches, I, p. 89. Sur la situation considérable des médecins chez les Grecs de la dernière période impériale (cf. Dig,, L, 5 [De vacat. et excusât, muner.]; J3, 1, ,^ 1)» voy. les textes dans Bernhardy, Grundriss d. Griech. Litterat. Gesch.^ I, p. 625 sqq. Un médecin très considéré à Athènes dans la deuxième moitié du iv siècle fut Eschine de Chios : Eunap. (éd. Boissonade) Vit. Sophist., p. 76.
2) Ces décisions, qui coïncident partout avec celles qui furent prises en faveur des médecins, sont du 1^- août 321, du 20 juin 326, et du 28 octobre 333; voy. Cod. Theod., XIII, 3, 1. 2. 3. Manso, loc. cit. Cf. Burckhardt, Die Zeit Constantins, p. 279 sqq. Bernhardy, op. cit. p. 631.640. Clinton, F. R., II, p. 91. Sur les exemptions accordées aux professeurs et médecins en ce qui concerne bien des charges dispendieuses de ce temps (y compris le service militaire), v. aussi Kuhn, loc. cit. p. 116 sqq. Les exemptions et immunités furent étendues par Constantin aux objets et propriétés que les médecins, grammairiens et autres savants possédaient dans les villes. Cod, Theod., VI, 1, 1 et Cod. Just., X, 52, 6.
municipales, avec le concours très effectif du pouvoir impérial; leurs appointements (quand les empereurs ne daignaient pas dans des cas particuliers contribuer de leur argent et de leurs distinctions) furent le plus souvent mis par ordonnance impe riale à la charge du fisc municipal ; c'était du reste conforme à l'esprit de l'administration de l'Etat quand il s'agissait des villes et de leurs revenus.
A Athènes continuait de régner l'usage très intelligent, que de très nombreux jeunes hommes qui y avaient fait leurs études et avaient formé Tentourage intime de professeurs célèbres prenaient eux-mêmes, les uns après les autres^ le titre d'agrégés, comme le font les privat-docenten allemands. Plus leur enseignement avait de succès auprès des étudiants, plus ils avaient de chances d'être pris en considération lors des élections pour le remplacement d'un professeur défunt. Comme nos auteurs ne font que rarement pour cette époque une distinction nette entre les privat-docenten et les professeurs ordinaires rétribués, on ne peut fixer avec certitude le nombre de professeurs proprement dits qui existaient en même temps à l'Université \ Mais l'Université avait maintenant un grand avantage, c'est que, avec le nouveau régime, Rome ne lui enlevait plus ses personnages les plus distingués, et que Constantinople (quoique cette nouvelle création impériale reçût sans doute des subsides puisés dans le trésor de l'État) n'avait pas encore la force d'attraction suffisante pour attirer sur le Bosphore des savants distingués d'Athènes*. Aussi, comme maintenant il était rare que l'un ou l'autre des sophistes athéniens quittât sa chaire pour entrer au service de l'État, ce n'était qu'en cas de décès que Ton procédait à de nouvelles élections. Celles-ci excitaient dans la ville et dans l'Université une tout autre émotion qu'au ii® et au ni^ siècle de notre
*) Le nombre des professeurs à Athènes n'était pas sans doute fixé : pourtant il n'y eut que rarement moins de^trois sophistes, ni plus de cinq; mais à côté des professeurs et agrégés de rhétorique,' il y avait encore des grammairiens, des mathématiciens, des astronomes, des géographes, des médecins, des musiciens, etc., etc. Cf. Weber, De academ. litterar. Athen., p. 10. 35. [Florid., IV, 20, p. 97). Voy. encore Kuhn, op. cit. p. 97.
^ Cf. sur ce point les premières négociations entre Nicoclès et Libanios dans l'année 340 (Liban., vol. I, p. 24 sqq. Sievers, Libanios, p. 50 sqq.).
ÉLECTION d'un PROFESSEUR DE SOPHISTIQUE 285
ère. Car, à l'époque actuelle et dans celle qui suit, Athènes, quand ses intérêts connmerciaux ne la préoccupaient pas et quand le Pirée ne recevait pas delà présence d'une flotte impériale, appelée par quelque incident de guerre civile, une animation passagère, Athènes, dis-je, s'identifiait avec son Université à un degré inconnu même au temps des Antonins. Athènes, auiv° siècle, puisait dans son Université sa dernière vitalité et en même temps la plus grande partie des ressources nécessaires à son existence. L'élection d'un professeur était donc un événement, comme plusieurs siècles auparavant les luttes historiques du Pnyx ; et les Athéniens du iv^ siècle prenaient aux luttes académiques qui s'agitaient autour du nom d'un sophiste comme Apsines et Julien, Epiphanios, Diophantos, Proœresios et Himerios, le même intérêt passionné que leurs ancêtres aux compétitions de Thémistocle et d'Aristide, de Thucydide et de Périclès pour le gouvernement de rÉtat. Yoici comment les choses se passaient dans la pratique. Si, par exception (comme le fit Strategios, qui s'efforça, vers 352, de gagner Libanios pour Athènes et décida les autorités athéniennes à appeler ce jeune rhéteur de Constantinople à leur Université*), le proconsul d'Achaïe ou les autorités athéniennes ne cherchaient pas à attirer à Athènes un savant illustre du dehors, alors il se produisait d'ordinaire au moment de la mort d'un professeur une ardente compétition, d'autant plus vive que c'était un immense honneur d'occuper à Athènes une chaire de sophistique. La décision dépendait nominalement du Conseil d'xithènes, mais ses résolutions subissaient toutes sortes d'influences. Quand le nombre des compétiteurs était très considérable*, il s'agissait d'abord de former un groupe plus petit dans lequel on devait choisir définitivement. Ensuite, les candidats ainsi privilégiés devaient (ordinairement au théâtre), devant les membres du Conseil et toute l'aristocratie intellectuelle de la ville, très souvent devant le proconsul d'Achaïe, qui au iv° siècle nous
*) Liban, (éd. Reiske) Vol. I, p. 58 sqq. Cf. Sievers, Libanios, p. 61.
2) D'après Eunap. Vit. Sophist, (éd. Boissonade), p. 79, une des prescriptions imposées par l'État aux Athéniens et à l'Université était que le nombre des concurrents pour une chaire ne devait pas être trop restreint.
286 ÉLECTION d'un PROFESSEUR DE SOPHISTIQUE
apparaît comme le curateur de l'Université, donner des échantillons décisifs de leur talent, non pas comme d'ordinaire par des improvisations brillantes, mais par des discours d'apparat bien préparés sur des thèmes proposés d'avance. Mais on comprend, sans qu'il soit besoin de le démontrer, que l'ardent désir d'occuper une chaire à Athènes poussa souvent les rivaux à chercher à influencer énergiquement en leur faveur le curateur ou les conseillers athéniens par des moyens occultes et de nature peu scientifique, sans exclure la corruption grossière et directe par de bons dîners, des cadeaux et de jolies esclaves. Quand enfin, d'accord avec le proconsul (dont l'assentiment n'était probablement pas indispensable), le choix était fait, on devait encore faire une enquête sur la valeur morale et la conduite du nouveau professeur : cette dernière épreuve ne fut pourtant pas prise très au sérieux, jusqu'au moment où l'empereur Julien, avec une sévérité nouvelle qu'il puisait dans ses efforts pour réformer l'hellénisme et combattre le christianisme, tenta de renouveler les prescriptions anciennes'. Le choix du nouvel élu devait être confirmé ensuite par l'empereur ; mais, lorsqu'il ne s'agissait pas de cas exceptionnels ou de noms d'une grande signification, cela devait se passer comme aujourd'hui en Allemagne quand le gouvernement signe le brevet d'un professeur ordinaire de FUniversilé. Il en était de même de la confirmation impériale donnée au renvoi ou à la retraite d'un professeur. Quand il s'agissait de congés de longue durée^ dont la demande devait être adressée directement à l'empereur, il est probable que dans la pratique il suffisait de l'approbation du proconsul d'Achaïe".
Quoique la dépendance matérielle de tous les professeurs à
*) Sur le mécanisme des nouvelles nominations, cf. Kuhn, up. cit., I, p. 98. Weber, De acad. litter. Alhen., p. 15 sqq. Bernhardy, Grundriss der Griech. Litter. Gesch., I, p. 588-597. Sievers, Bas Lehen des Libanios, p. 18 sqq. Parmi les anciens, en général, Liban, (éd. Reiske), I, p. 19, 11 sqq., 73, 13. 176, 14, et spécialement pour Athènes : Eunap. Vit. Sophist. (éd. Boissonade), p. 79 sqq. Cf. p. 84 sqq. Sur la loi de Julien (Cod. Theodos., XIII, 3, 5, et Cod. Jlstin., X, 52, 7. Cf. Julian, Epist. 42), voy. encore Weber, toc. cit., p. 17. Bernhardy, loc. cit., p. 641. Haute valeur de la chaire athénienne pour le monde des sophistes de ce siècle : Liban. (éd. Reiske), 1, p. 19, lig. 10.
2) Cf. KuHN, p. 98 sqq. 100. 101. Bernhardy, loc. cit. p. C44. C. Wachs-
LES PKOFESSEUUS A A l'HÈNES 287
l'ég^ard de l'empereur eût été étendue à ceux d'Athènes, la liberté d'enseigner et d'apprendre y resta longtemps illimitée. Elle ne fut gênée, pour les professeurs d'éloquence, que par le terrorisme scandaleux exercé par les corporations d'étudiants (voy. ci-après). Probablement aussi les empereurs chrétiens s'opposèrent à la dotation officielle des chaires de philosophie païenne, qui subsistaient encore^ Pour ce qui est du traitement officiel des sophistes, à l'époque où l'empire vécut sous l'organisation de Constantin, on est d'accord sur ce point, que les empereurs avaient généreusement accordé aux professeurs diverses immunités extrêmement précieuses, et qu'ils firent de temps à autre à certains d'entre eux des présents de valeur, qui étaient à la fois un honneur et une allocation pécuniaire ; mais que, pour le principal, les professeurs étaient rétribués sur les caisses des villes. Les empereurs, qui se réservaient expressément l'approbation de tous traitements payés sur ressources municipales, agirent aussi dans certaines circonstances de manière à faire accorder aux savants des augmentations d'appointements^ On ne nous dit pas expressément de quelle manière étaient payés les appointements à Athènes. Dans la nouvelle capitale de Tempire et dans d'autres grandesvilles, l'usage s'était introduit de payer aux professeurs leurs émoluments sous forme de rations ou « diètes » ; les vivres assignés étaient fournis en nature. Une diète simple de cette espèce était appelée annona^ et était évaluée tantôt à quatre, tantôt à cinq solidi (60 et 80 francs) par mois. Pourtant il y eut une augmentation sur ce point, et les « diètes » purent être, selon les circonstances, élevées à une valeur bien plus forte ^ A-t=on pris la même habitude à Athènes, dont les pro-
MUTH, J)u Hochschule von Athen, p. 13. Liban., I, p. 27. 62. 67, If, p. 601, 8.
1) Sur ce dernier point, cf. encore Kuhn, loc. cit. I, p. 98 sq. G. G. ZuMPT, Ueber den Bestand der philos. Schulenin Athen, p. 23.
2) Cf. Kuhn, loc. cit. p. 100 sqq. (Voy. aussi Cod. Theod., XII, 2. Cod. Just., X, 36). C.G. Zumpt, Ueber den Bestand der philos. Schulen in Athtm, p. 21 sq. Weber, De acad. litter. Athen., p. 20. Distinctions et faveurs pécuniaires accordées à quelques rhéteurs par les empereurs : Liban, (éd. Reiske), vol. I, p. 27 sqq. 57.
^) Cf. SiEVERS, Bas Lehen des LibanioSj p. 37. Kuhn, p. 101 sqq.
fesseurs passaient du reste à cette époque comme particulièment bien rétribués \ au lieu de leur payer, comme autrefois aux sophistes, un traitement fixe? Nous ne savons. Nous ne savons pas non plus si les professeurs avaient à lutter ici aussi avec la lésinerie , la ténacité et l'irrégularité des autorités locales, comme cela se passait notamment à Antioche. Ils ne pouvaient probablement pas arriver à la richesse, même à Athènes, à moins qu'ils ne fussent en état de mener des affaires judiciaires, et ce n'est que dans les cas les plus rares qu'ils pouvaient se faire un grand revenu avec les honoraires des étudiants, avec lesquels on passait un traité au commencement du cours d'études; les étudiants pauvres étaient exemptés de ces honoraires, qui étaient payés ordinairement au i^^ janvier et, même chez de plus fortunés, n'étaient pas toujours aisés à faire rentrer^ Même à l'époque qui nous occupe, le professeur de l'Université devait trouver le plus solide de son salaire dans sa situation honorable et brillante, dans la gloire à laquelle il pouvait prétendre : les natures les plus généreuses le cherchaient dans Texercice même de leur profession. 11 est vrai que pour nous, modernes, la gloire que l'on atteignait ainsi avait un caractère bien vain et bien frivole : un grand nombre de ces maîtres étaient incapables de mettre un fond solide sous leur phraséologie sophistique : ils auraient, du reste, été fort malheureux s'ils avaient eu conscience de l'inanité de leurs exercices. Mais, en majorité, ce qu'ils recherchaient avant tout, c'était la satisfaction de leur vanité et le lustre extérieur de leurs fonctions.
La situation des professeurs athéniens n'avait en réalité pas cessé à cette époque d'être des plus brillantes. Ils ne dépendaient que très peu du curateur proconsulaire ^; le carac-
') Cf. Liban, (éd. Wolf) Epist. ad Celsim, 627. Ad Gerontium, 1499.
2) SiEVERS, Liban., p. 38 sqq. Cf. Kuhn, loc. cit. p. 103.
) Le proconsul-curateur (cf. Bernhardt, loc. cit. p. 644. CF. Weber, De Academia litteraria Atheniensium, p. 7 sqq.) était le représentant naturel de l'empereur à l'égard de l'Université et de son administration. En dehors de son concours pour l'examen et la nomination des professeurs ; en dehors des hommages personnels que les professeurs avaient coutume de lui rendre, notamment après son installation, et des rapports personnels qui se nouaient souvent entre des proconsuls qui s'intéressaient particulièrement à
phestigi'] Dies phofesseuus athéniens 289
1ère de l'Université d'Athènes, qui était une université impériale avec des masses d'étudiants venus de toutes les parties du monde antique, donnait aussi aux professeurs en face des autorités athéniennes une situation bien plus indépendante que celle des rhéteurs d'autres villes de province. 11 y avait plus : après la restauration de l'empire romain par Dioctétien et Constantin, jusqu'à l'époque désastreuse qui suivit la mort de Yalentinien I", l'Université d'Athènes joua encore une fois un rôle important dans la vie de l'hellénisme mourant. La tendre prédilection que le monde cultivé de la fin de l'antiquité portait à ce foyer intellectuel du monde antique ne se démentit ni chez les païens, ni chez les chrétiens de ce temps. Nous connaissons déjà l'ardent enthousiasme de Julien pour sa chère Athènes. Libanios, le plus fidèle des champions grecs du paganisme expirant, célèbre avec enthousiasme cette ville comme la « mère de Platon, de Démosthène et de la sagesse sous mille formes » et la désigne par la splendide métaphore « Fœil de la Grèce i ». Le grand Grégoire de Nazianze, lui aussi, quoique chrétien ardent, ne pouvait se séparer qu'avec une amère douleur de son Athènes « d'or », que dans son souvenir reconnaissant il a appelée « le séjour et l'asile hospitalier des sciences^ ». C'est à Athènes que le savant qui avait le bonheur d'enseigner devant une jeunesse
la science et des professeurs illustres, la mission de ce fonctionnaire auprès de rUniversité était avant tout une mission de police, et avait pour but principal (ce n'était pas le p!us facile à atteindre) de maintenir dans l'Université la paix publique, laquelle n'était que trop souvent mise en question par les rivalités furieuses des professeurs entre eux et par les querelles des corporations d'étudiants qui s'entretenaient par ces rivalités. Dans des cas de ce genre, le proconsul intervenait d'une main brutale, avec une énergie toute romaine : outre les pénalités nécessaires à l'égard des étudiants, il pouvait, dans certains cas, aller jusqu'à exiler un professeur de la ville (Eunap., VU. Soph., p. 80), ou même le suspendre, le révoquer (cf. Liban., éd. Reiske, vol. I, p. 19), ou lui interdire pendant quelque temps les leçons publiques (Cf. Himer., Orat., XIII, 2, 3 et Wernsdorf, ad. loc. p. ltx et 588). Ces décisions étaient prises tantôt à Corinthe (cf. Liban., vol. I, p. 16), tantôt à Athènes. Naturellement, le proconsul aimait mieux se faire donner paisiblement à Athènes des échantillons de l'art oratoire des sophistes.
*) Liban., (éd. Reiske. Vol. I) 'Eut-ra?. èu\ 'louXtav., p. 530. Sur la Grèce en général, Vol. II, p. 587.
2) Gregor. Nazianz., Orat,, XX, p. 326 init. XLllI, 14-15.
290 l'kSPRIT DKS PHOFESSEUnS ATUltMENS
enthousiaste la science et Tart considéré comme le premier de tous par les contemporains voyait affluer de jeunes hommes de toutes les parties de l'empire (au iv'^ siècle pourtant, les auditeurs de l'Occident étaient moins nombreux que ceux qui venaient des provinces situées à l'orient de lamer Adriatique). Athènes, à qui l'Université de Rome, comme nous l'avons dit, ne faisait plus une concurrence aussi énergique que dans les siècles précédents, Athènes était toujours considérée comme le séjour sacré des sciences à un titre bien plus haut que Constantinople'. Tandis que dans la nouvelle capitale prévalait de plus en plus la tendance vers ce qu'on appelle les études professionnelles et les « connaissances corporatives », à Athènes régnait encore davantage l'esprit scientifique, dans les limites oii le permettaient la sophistique et les sciences voisines, notamment la jurisprudence et la médecine, avec leur base indispensable, les études libérales'. Pour la masse des étudiants, Athènes était, avec toutes ses jouissances intellectuelles et ses mœurs légères et folles, la haute école du « Commentum » de ce temps, comme au moyen-âge Paris ou Bologne ; comme, dans les siècles modernes, Wittenberg, léna et Heidelberg aux jours de leur splendeur.
Les professeurs d'Athènes, même les sophistes avant le moment où le néoplatonisme occupa au pied de l'acropole sa dernière forte position, avaient conscience qu'ils étaient les véritables champions de l'hellénisme. On ne sait pas si d'autres sophistes athéniens que le célèbre Proaeresios ont été chrétiens. Mais comme toutes les études de ces hommes s'appuyaient sur le riche héritage intellectuel de l'antiquité
Cf. Bernhardy, Griech. Litt. Gesch., I, p. 634.643 sqq. Malgré son enthousiasme pour Athènes, Grégoire de Nazianze {Orat., XX, p. 325 sq.) convient du reste (cf. Sievers, Libanios, p. 58) que (Constantinople possédait plusieurs professeurs capables de philosophie et de rhétorique. A Constantinople, les rhéteurs principaux (sur Themistios, voy. ci-après) étaient le sophiste Spartiate Nicoclès et le Cappadocien Bemarchios (Cf. Sievebs, Libanios, p. 50 sqq. Clinton, F. R., II, p. 309-310). Du reste, à Constantinople, les auditeurs, qui affluaient sans avoir toujours un plan d'études arrêté, s'occupaient aussi beaucoup de philosophie. Jugements sur Constantinople : HiMER., Orat, VII, 13. Themist., Or., XXIII, p. 355. 379. 386. ^) Cf. entre autres Bernhardy, p. 634 sqq., 643 sqq.
LES SOPlIISIl'iS CIIAMIMONS DK l/ll KLLKMSMl': 29i
classique de la Grèce, comme toute leur activité aboutissait à exploiter avec une ardeur toujours nouvelle ces trésors littéraires et à faire briller l'auguste passé de la Grèce d'une splendeur toujours nouvelle, leur vie ne cessait d'être, d'une manière plus ou moins consciente, une lutte contre l'expansion du christianisme dans la Grèce. Bien plus, il est de fait que beaucoup de familles cbrétiennes de ce siècle voyaient avec de vives inquiétudes leurs fils vivre dans cette Athènes qui restait païenne par la majorité de ses habitants et par l'esprit qui y régnait ; c'est un fait aussi que, sous Taction de l'attrait d'Atliènes, de ses souvenirs, de l'influence des études rhétoriques, plus d'un jeune chrétien était reconquis par les anciens dieux et par l'hellénisme ^ Los empereurs chrétiens jusqu'à Théodose I^"" gardèrent sur ce point une neutralité remarquable. Avant que la rude main de cet empereur espagnol et homoousien ne portât ses coups destructeurs sur ce qui restait de l'hellénisme, on retrouvait dans toutes les cours de ce siècle l'attrait qu'exerçait souverainemen t Fart des sophistes même après qu'il eut dégénéré de plus en plus en une vaine et pompeuse phraséologie. C'est précisément parce qu'ils étaient sûrs de trouver à la cour des faveurs et des admirateurs, c'est parce qu'ils savaient que la chaire d'Athènes pouvait, à l'occasion, leur servir de tremplin pour s'élever aux plus hautes situations politiques, que les savants du temps ambitionnaient si ardemment l'honneur d'être professeurs à Athènes. Nous verrons bientôt comment des professeurs athéniens non seulement furent gratifiés de titres militaires élevés, mais réussirent même à s'élever aux plus hautes fonctions de l'Etat. Ajoutons enfin que, de même qu'au u® et au m<5 siècle, messieurs les sophistes du iv® atteignirent, sauf de rares exceptions, un âge très avancé.
Jusqu'en 360 (ou peu auparavant), époque oii les néoplatoniciens prirent pour la première fois un pied solide à Athènes, l'histoire extérieure de cette Université, autant qu'elle nous est connue, se confond pour ainsi dire entièrement avec celle d'une série de professeurs éminents de sophis-
*j Cf. Gregor. Nazianz., Orat., XX, p. 331.
292 APSINES ET JULIEN
tique que nous allons esquisser brièvement. Nous ne pouvons que très imparfaitement établir la filiation avec les professeurs du temps de l'empereur Claude II et d'Aurélien dont nous avons parlé dans cet ouvrage. Nous trouvons pourtant dès les premières années du iv^ siècle à Athènes une vie académique très agitée. Plus encore que dans les siècles précédents, la fécondité en professeurs semble avoir diminué parmi les Grecs de l'ancienne Grèce proprement dite. Des contrées hellénisées de l'Orient, qui avaient passé jusqu'alors comme absolument étrangères aux lettres, comme l'Arménie, la Cappadoce avec le Pont, la Bithynie, fournissent maintenant (comme sur le terrain du mouvement intellectuel chrétien), à côté des pays civilisés comme la Syrie, laPhénicie et l'Arabie, un contingent appréciable au corps des professeurs d Athènes. Justement dans la première période du iv" siècle, c'est un professeur hellénique, un Péloponnésien et même unLacédémonien, qui se montre en rivalité acharnée avec un professeur cappadocien. Le «Lacédémonien» était Apsines, probablement le fils de cet Onasimos^ que nous avons eu l'occasion de mentionner comme sophiste et historien Spartiate à Athènes. Le professeur cappadocien était un certain Julien de Gésarée,qui ouvre au iv° siècle la série des grands professeurs asiatiques à Athènes. Ses antécédents ne nous sont pas connus. Mais nous voyons que cet homme, qui avait sans doute conquis dès l'année 306 après J.-G. une situation distinguée à Athènes et qui vécut jusque vers la fin du règne da Constantin le Grand % atteignit par la puissante éloquence de sa parole, par sa valeur intellectuelle et par le prestige de toute sa personne '^ une telle supériorité qu'il conserva pendant la dernière partie de sa carrière à Athènes une sorte d'hégémonie
*) EuNAP., p. 68.69 sqq. Sur Apsines, cf. encore Clinton, Fast. Roman., I, p. 357. SiEVERS, Studien zur Geschichte der Rômischen Kaise7\ p. 233.
2) Julien, fils de Domnos (ou Dominus) ; Suidas, s. v., p. 1776 B. Cf. EuNAP. Vit. Sophist., p. 68 init.Ladate de son enseignement et de ses succès à Athènes est fixée par Clinton, Fast. Roman., l, p. 355, à la période de 306 à 340 environ ap. J.-C. Par contre, Sievers {Studien zur Geschichte der rômischen Kaiser, p. 232 sqq.) la fixe de 307 environ jusque vers 337. Sievers, p. 231, incline aussi à rapporter à Julien le passage de Liban. , vol. I, p. 210, lig. 1 sqq.
2) EuNAP., toc» cit., p. 68 sqq.
APSINES ET JULIEN 293
dans l'Université. Il faut dire que cette situation avait été difficile à conquérir et à conserver. La rivalité de plusieurs de ses collègues, notamment d'un certain Epagathos, et plus encore celle d'Apsines *, prit un moment un caractère extrêmement haineux et violent. Des amitiés personnelles et une émulation sans jalousie n'avaient jamais été fréquentes entre les sophistes d'Athènes. Mais au iv° siècle^ et notamment dans sa première moitié et un peu au-delà, les différends esthétiques, artistiques et surtout personnels entre les professeurs d^Athènes dégénérèrent en luttes d'une grossièreté extrême et détruisirent les dernières traces de confraternité universitaire. Et si la compétition pour les chaires vacantes prenait au sein des cercles académiques et notables d'Athènes un caractère de perfidie et de haineuse méchanceté, qui jette sur la décadence morale des hautes couches de la société une. ombre digne du pinceau de Lucien, la rivalité constante entre les professeurs eux-mêmes faisait des rues d'Athènes, de ses places et de ses jardins, le théâtre fréquent de combats acharnés : en effet, les bourgeois et les étudiants croyaient devoir prendre parti, même les armes à la main, pour l'honneur et les théories des professeurs qu'ils préféraient. L'ardent fanatisme des partisans de ces sophistes et les scènes violentes qu'il provoquait souvent en vinrent au point que les professeurs durent renoncer à faire, selon l'antique coutume, leurs cours dans les salles publiques destinées à cet usage, et se virent forcés d'installer dans leurs demeures ou à côté de chez eux des auditoires privés : cette situation s'aggrava même plus tard à l'époque d'Himerios*. La haine des partis éclatait en mêlées sanglantes auxquelles les corporations d'étudiants étaient toujours prêtes à prendre part. Une des plus grotesques de ces scènes violentes, dans lesquelles les jeunes compatriotes Spartiates d'Apsines s'oublièrent jusqu'à tomber à grands coups de poing sur Julien, aboutit enfin à un procès célèbre devant le tribunal du proconsul d'Achaïe ^ La brillante
*) EuNAp., p. 68. 69 sqq.
*) EuNAP., Vit. Sophist., p. 69. Cf. Wernsdorf, p. 750 sqq. ad Himer., Orat. XXII.
3) EuNAP., p. 69 sqq., p. 73. Sievers, Studien, p. 232, place ces scènes en 311 ap. J.-G.