LE PROFESSEUR JULIEN ET SES DISCIPLES
victoire que Julien remporta alors semble avoir enfin assuré sa position d'une manière durable.
En exerçant ainsi pendant de longues années à Athènes, au milieu de rivaux inférieurs, une prééminence que ne purent lui disputer plus tard des hommes comme le rhéteur et philosophe platonicien Nicagoras d'Athènes ', Tlépolémos et Aristodémos% Julien forma pour l'avenir toute une série de rhéteurs distingués. Les plus considérables furent le Syrien Épiphanios, l'Arabe Diophantos, le Lydien Tuscianos qui fut longtemps son ami, et les jeunes Arméniens Hephaestion et Proœresios ^ Ce fut ce dernier qui, après la mort de Julien, fut appelé à exercer comme lui l'hégémonie de l'Université ; et comme lui, il n'arriva à ce résultat qu'après avoir triomphé des plus gi'ands obstacles.
Les rapports amicaux du roi Dertad Mezd ou Tiridate III le Grand d'Arménie avec l'empire romain et tout ce qui était hellénique eurent, semble-t-il, pour résultat d'amener lajeunesse arménienne à se rendre en foule à Athènes. De beaucoup le plus considérable de ces jeunes hommes fut Proa^resios, d'une famille noble mais sans fortune. Fils de Paneratios, du pays de Goucousos dans l'Arménie romaine, ce jeune homme, né sans doute en 276 ou 277*, chrétien comme (depuis 302) le roi Dertad lui-même, avide de science, mais disposant de peu de moyens pécuniaires, s'était rendu d'abord à l'école de rhétorique d'Antioche% Mais le grand nom
*) VVernsdorf ad Himer., Eclog.^ VU, 4-, p. 167.
'') Cf. Liban., vol. I, p. 11 et 14.
») EuNAP., p. 68. 71 sqq. 93. Suidas, s. v., fait de Tuscianos un Phrygien.
*) Sur la naissatice lît l'origine de Proœresios, voy. Suidas, s. v. p. 3088, qui en fuit un Gappadocïp.n de Gésarée ; la vérité se trouve dans Eunap., Vit, Sophist., p. 75 et 78 init. Sievers, Libanios, p. 41 Sur Goucousos, voy. aussi Liban, (éd. Wolf) Epist. 278 et Pauly, H. E. d. Mass. Alterlh., II {CoGiisiis), p. 474. Ge différend géographique est élucidé dans Sievers, Studien zur Geschichte der rômisçhen Kaiser, p. 231, et Libanios, p. 210, Sur l'année de sa naissance, voy. Glinton, Fast. Rom. yl, p. 313, et Sievers, Studien, p. 231. Sur Tiridate III et sur l'attrait d'Athènes pour la jeunesse arménienne (déjà au milieu du iii^ siècle, nous trouvons ce Grégoire l'Illuminateur qui fut à pa-^tir de 279 le missionnaire chrétien de l'Arménie), voy. Gless dans Pacly, R. E. d. Klass. Alterth., VI, 2, p. 1993 sqq.
'•) Suidas, /oc. cit. lvJXAP^, Vit, Sophist,, p. 78. Gl". Evagr., I, 20. Sievers, p. 231.
PRO.ERESIOS 293
d'Athènes et la réputation de Julien finirent par l'attirer irrésistiblement vers la ville de Périclès et de Démosthène. Indigent jusqu'à la misère, il trouva cependant le moyen de subsister à Athènes, où il se rendit probablement dès Fan 308, à Tâge d'environ 32 ans. On raconte que ProaBresios, lorsqu'il commença ses études à Athènes avec son ami Iléphaestion, aussi pauvre que lui, était tellement dépourvu, qu'à eux deux ils ne possédaient que trois ou quatre couvertures et quelques vêtements de dessous ; ils n'avaient môme pour deux qu'un seul surtout râpé et un seul manteau d'étudiant qui ne valait pas mieux. Dans cette détresse, ils eurent recours au moyen suivant : le premier jour, Proseresios revêtu du surtout et du manteau se rendait au cours de Julien, tandis que Héphsestion travaillait à la maison; le second jour, c'est Héphaeslion qui allait au cours avec le manteau, laissant son ami étudier à domicile les dictées et le cahier des leçons de la veille'. Cette énergique application appela sur les deux jeunes gens Tattention particulière de Julien, dont Proaeresios devint bientôt le favori décidé*. C'est Proaeresios qui, lors de la vilaine querelle avec Apsines et les jeunes étudiants de Laconie, remporta la victoire pour Julien devant le proconsuP. C'est lui aussi qui, parmi tous les élèves de Julien, remportait de beaucoup par l'intelligence, Thabilelé, l'esprit, la force dans la discussion. Avec cela, il montra un caractère aimable, d'une honnêteté absolue; son mérite et son amabilité étaient telles que, dans ce pandemonium universitaire de l'envie, de la jalousie et de la vanité, il se fit parmi ses camarades des amis passionnés, qui, comme Héphaeslion et Tuscianos*, lui cédèrent le pas avec empressement dans la compétition pour le but suprême des sophistes. L'envie n'en était que plus passionnée chez d'autres. Cette
1) EuNAP,, loG. cit. p, 78. Sur le temps de l'arrivée de Proaeresios à Athènes, voy. ClInïon, F. R,, I, p. 355, et c^. Sievers, Studien. p. 232. En ce temps, l'ancienne méthode d'enseignement dialogué avait fait place progressivement au cours acroamalique avec dictées et rédactions.
2) EuNAP., p. 78.
^) EuNAP., p. 71 sqq.
*) EuNAp., p. 79 el 81. Sur Tuscianos. voy. aussi Sievehs, Studien, p. 232, et JAbanioSj p. 278.
296 l'élection de proj^resios
envie,, naturellement, ne s'en acharnait que davantage contre lui quand on voyait que, outre ses qualités intellectuelles et la faveur marquée de son maître, il se distinguait par les avantages extérieurs les plus flatteurs. Il était de taille colossale et d'une majesté imposante, et il sut, avec les années, développer de plus en plus la dignité et l'élégance de sa tenue*, qualités qui le servirent puissamment dans la suite dans ses rapports avec les souverains de l'empire romain.
Lorsque Julien mourut enfin (vers 337 ap. J.-C), il désirait et espérait que Proaeresios lui succéderait dans sa chaire. Il léguait à son favori sa maison, richement décorée d'œuvres d'art et de bustes de grands hommes, et sa magnifique salle de cours* : mais il se trouva que le chemin qui conduisait à la chaire ou plutôt à la dignité de professeur fut justement alors pour Proseresios le plus semé d'épines. En eff'et, après la mort du célèbre rhéteur, un nombre extraordinaire de rivaux se présentèrent dans la lice à côté de Proseresios. Lorsque l'on procéda au choix parmi les concurrents définitifs, son ami Héphaistion et ses anciens condisciples Épiphanios et Diophantos, comme aussi les professeurs Sopolis et Parnasios, comparurent avec Proaeresios devant les autorités athéniennes et le proconsul-curateur. Les luttes, les agitations et les intrigues qui éclatèrent alors firent époque dans l'histoire de cette université. Héphsestion, par affection pour son vieil ami, céda la place, il est vrai, et quitta même la ville. Mais les autres rivaux du professeur arménien n'en travaillèrent que plus énergiquement contre lui. L'agitation gagna profondément la bourgeoisie: elle fut encore plus vive parmi les étudiants ; la masse des élèves du Pont, de l'Arménie, de la Cappadoce se déclarèrent avec enthousiasme pour ProaBresios et entraînèrent la jeunesse de l'Hellespont, delà Bithynie, de l'Asie-Mineure occidentale en général, comme aussi de l'Egypte en grande partie, tandis que les Syriens et leurs voisins ne prenaient pas moins passionnément parti
M Valeur intellectuelle et oratoire de Proaeresios : Eunap,, p.73. 74. 77. 89. Pour le reste, voy. Eunap., p. 77. 89. 2) Eunap., p. 68 sq.
l'élection de projcresios 297
pourÉpiphanios, elles Arabes pour Diophantos. Il y eut sans doute à Athènes de graves tumultes, qu'on exploita habilement au détriment de Proaeresioé. Bref, ses adversaires se coalisèrent en définitive contre lui; ils surent faire agir en temps opportun l'argent et d'autres moyens, de sorte que nonseulement Proseresios n'obtint pas la chaire, mais encore, accusé sans doute d'être l'objet et la cause de continuelles agitations, il fut contraint de quitter Athènes sur l'ordre du proconsul'.
L'exil du nouvel Aristide ne fut néanmoins pas de longue durée. Ses amis furent infatigables à travailler en sa faveur. Lorsqu'un nouveau proconsul eut fait son entrée à Gorinthe, le fidèle Tuscianos notamment obtint que Proseresios, qui avait dû lutter contre la misère, pût rentrer à Athènes avec une permission spéciale de l'empereur (sans doute le jeune Constant). Il y eut alors sous les yeux du nouveau gouverneur un nouvel examen de Proseresios, qui fut conduit cette fois par le proconsul avec la plus grande impartialité et aboutit au triomphe célèbre du grand orateur sur les intrigues obstinées et ardentes de ses adversaires. Le tour de force de répéter immédiatement et littéralement, avec une présence d'esprit et une force de mémoire étonnantes, la même improvisation brillante qu'il avait fait sténographier, ce tour de force, dis-je, si caractéristique pour le goût du temps, excita parmi les auditeurs stupéfaits un enthousiasme extraordinaire : ses adversaires eux-mêmes, oubliant tout devant ce triomphe de leur art, furent entraînés par les bruyantes acclamations d'une foule en délire, auxquelles le proconsul et son entourage prirent eux-mêmes une vive part^
C'est ainsi que Proseresios (probablement vers 339 ap. J.-C.)^
*) EuNAP., p. 79 à 80. 93 sqq.
-) ËUNAp., p. 80 à 84.
^) Clinton, F. R., I, p. 401, s'arrête aussi à peu près à cette date, quoiqu'il place Julien entre les années 306 et 340 (p. 355). Bernhandy, loc. cit. y place la compétition qui suivit la mort de Julien « vers l'année 340 ». Si l'on admet (cf. ci-dessus, p. 292,2) avec Sievers que Julien n'a pas vécu audelà de 337, on trouve complètement justifiée notre hypothèse sur la date de la conclusion des luttes qu'eut à soutenir Proaeresios pour la possession de sa chaire.
298 LIBANIOS
conquit la chaire dans laquelle il régna près de trente ans avec une gloire presque égale à celle de son maître Julien. Disons pourtant que les intrigues et les hostilités de ses rivaux ne cessèrent pas de longtemps ^ Au contraire, les froissements entre les professeurs et les batailles qui en résultèrent entre les bourgeois et les étudiants atteignirent alors leur point culminant. Une rixe terrible sous les vénérables platanes du Lycée, souvent profanés à Tépoque par des scènes de cette nature, rixe qui devint célèbre sous le nom de « bataille des rhéteurs », caractérise la surexcitation passionnée de cette époque*. Le désordre fmit par arriver au point que (en 339 ou 340 ap. J.-C.)^ un nouveau proconsul, homme énergique d'origine italienne, résolut de destituer purement et simplement trois des sophistes les plus turbulents et de les remplacer par d'autres savants. Pour cela il pensa notamment à un homme qui^, par ses rapports avec Athènes et la Grèce et par sa lutte passionnée contre le christianisme, est devenu pour le iv» siècle un personnage aussi caractéristique que le fut pour la belle mort de l'hellénisme à Constantinople le doux philosophe Thémistios*, le disciple de Platon et d'Aristote. Nous voulons parler de Libanios, devenu plus tard si célèbre à Antioche comme la perle des rhéteurs. Né à Antioche dans Tautomne ou l'hiver de l'année 314, d'une famille riche et distinguée, et attiré à Athènes par le même ardent désir qu'avant lui Proseresios, il partit dans l'été de 336 pour cette université où, après quatre années d'études, âgé à
*) Cf. EuNAP., p. 84 sqq.
2) Liban., vol. I, p, 17 ei Epist. 627. Le Lycée, champ de bataille des étudiants : Liban., Epist, 627. Cf Sievers, Libanios, p. 34.
3) Cf. aussi SiEVEHs, Libanios, p. 51, note 3.
*) Cet homme distingué (né peut-êire vers 317), fils du philosophe Eugenios, était Paphlagonien, et, après un court séjour à Rome, vécut constamment, à partir d'une année qui se place entre 344 et 347, à Constantinople, où, plutôt philosophe que rhéteur, il devint un des ornements du monde savant de la capitale, l'ami des littérateurs chrétiens et païens, de Grégoire de Nazianze comme de Libanios, et jouit d'une grande faveur auprès des empereurs. Constance le fit sénateur et, d'après Sievers (cf. p. 237), proconsul de la capitale (358-359) ; nous verrons plus loin d'autres marques de faveur (en dehors de l'amitié des empereurs Julien et Valens). Cf. Sievers, Libanios, p. 214.249 sqq. Behnuaudy, p. G37 sqq.
PROiERKSIOS 299
peine de vingt-cinq ans, il eut l'honneur d'attirer l'attention du proconsul, qui voulait lui confier la périlleuse dignité dont il a été question*. Le proconsul s'en tint néanmoins encore à la menace, et Libanios en fut pour ses vaines espérances.
Ce coup d'alarme rétablit-il effectivement l'ordre à Athènes? Il est permis d'en douter. Ce qui est certain, c'est que la position de Proœresios se consolida peu à peu : la faveur des souverains y contribua. Nous avons raconté plus haut que le grand rhéteur fut invité par l'empereur Constant, dans une des années de 343 à 346, à une visite à son camp en Gaule et sur le Rhin. Là, Proseresios enchanta le jeune prince à ce point que celui-ci, entre autres marques de sa faveur, lui accorda la dignité (et sans doute aussi les émoluments) de général commandants ! Lors de son retour à Athènes, Proaeresios visita aussi, sur le désir de l'empereur, la ville de Rome ; il sut tellement charmer le public romain si gâté, auquel il dut plus tard envoyer comme professeur un de ses élèves d'Athènes, l'Alexandrin Eusébios, que Ton honora le brillant rhéteur par l'érection de sa statue en bronze^. Ce fut
*) Année de la naissance de Libanios : Clinton, Fast. Rom.., I, p. 313. p. 367. Origine et jeunesse : Eunap., VU. Sophist,, p. 96 init. Histoire de son départ d'Antioclie pour Athènes : Liban., vol. I, p. 12 et 13. Ses études à Athènes jusqu'à sa première nomination comme professeur, p. 15-21. 60 sqq. ; pour celle-ci, voy. aussi vol. I, p. 176. (Peut-être Libanios vit-il en ce temps-là le marchand de poisson Héliodore à Corlnthe se faire avocat, profession qui le conduisit dans la suite à une haute et puissante situation. Cf. Liban. ,111, p. 450 sqq. et Ammian. Marcellin.', XXIX, 2, 6 sqq.). Cf. sur Libanios, Behnhardy, op. cii.,p.638. Sievers, Aws dem Lcben des Libanios, p. 6. 32 sqq. 34 sqq., et du même auteur : Bas Leben des Libanios, p. 8 à 16. 4249. 207 sqq. De plus, Lothholz, Beitrâge zur Geschichte der Bedeutung Athens, p. 21 sqq. et Petersen, De Libanio, p. 3 sqq.
*) Eunap., Vit. Sophist, (p. 157 sq.), p. 89 sq. La nomination de Proaeresios comme « Stratopédarque » ou magister militum fut, d'après Eunap., loc. cit., rattachée de fait à l'assignation des îles pour l'approvisionnement d'Athènes (p. 256 sq.) faite sur la prière de Proseresios qui, par suite de cela, remplit pour Athènes une fonction semblable à celle des Stratèges athéniens (p. 204). Cf. Sievers, Libanios, p. 41 et Studien, p. 234, lequel dit : « Peut-être P. obtint-il honorarios magistri equitumcodicillos », selon les termes de God. Theod., VI, 21 ; 22, 4 et XVI, 8, 22 ; cf. encore Clinton, F. R., I, p. 400 et 405.
^) Eunap., p. 89 sq. ; la statue portait cette inscription : « Regina rerum Roma régi eloquentiae » ; cf. auss. Liban, (éd. Wolf.), Epist. 278. Sur le professeur Eusébios, voy. Eunap., p. 91 sq.
300 ANATOLIOS A ATHÈNKS
plus tard non seulement le prestige de la faveur souveraine^, mais en réalité sa supériorité intellectuelle et oratoire selon l'esprit du temps (lequel, il faut le dire, trouvait son idéal bien plus dans un Aristide de Smyrne que dans les grands orateurs politiques de l'antiquité classique d'Athènes) ^ qui lui procura Tadmiration d'un autre personnage puissant. Nous voulons parler d'Analolios de Béryte, célèbre comme jurisconsulte, comme fonctionnaire eminent et ami passionné de la civilisation grecque et de l'antiquité, qui fut nommé préfet d'IUyrie vers 346 et qui, dans son enthousiasme, visita Athènes et ses grands professeurs. Proseresios, qui venait de retourner à Athènes après son voyage en Occident, l'emporta à ses yeux sur tous ses collègues". Il existait donc déjà de bons rapports entre le sophiste et l'homme d'Etat lorsque Proaercsios dut débattre devant Anatolios les détails d'exécution de la donation que l'empereur Constant avait faite à la ville d'Athènes sur la prière du sophiste ^
La générosité avec laquelle Proaeresios avait usé de sa faveur auprès de Constant à l'avantage des Athéniens acheva sans doute de consolider sa position à Athènes d'une manière définitive. Athènes lui témoigna sa reconnaissance selon la tradition, c'est-à-dire en lui élevant une statue de bronze avec inscription honorifique*. Quant à l'Université, il y régna, sans rivaux réels, jusqu'à la fin de sa longue vie. Ses anciens condisciples et concurrents — tels que son ami, l'excellent Tuscianos^, Epiphanios^ estimé plutôt pour la force de son
*) Cf. SiEVERS, Bas Leben des Libanios, p. 11 sq.
a) Sur Anatolios (Ammian. Marcellin., XIX, 11, 2 sqq.) voy. Sievers, Studien, p. 234, et Bas Leben des Libanios, p, 235 sqq. Clinton, F. R., II, p. 307-308. Anatolios fut chargé jusqu'à sa mort, en 360, sauf quelques interruptions, de l'administration de la préfecture d'IUyrie, qui fut donnée après sa mort à Florentins, et, après l'entrée de Julien à Sirmium, en 361, à Mamertinus. Sur la lutte des rhéteurs devant Anatolios à Athènes, voy. EuNAP., p. 85 à 88 ; Sievers, Libanios, p. 237.
') EuNAP., p. 90-91.
*) EuNAP., p. 91. Voy. Liban., Epist. 278.
^) Sur Tuscianos, voy. Suidas, s. v., p. 3579 A. ; Eunape (après 362 ap. J.-C.) le connut encore personnellement (p. 72 et 81 ; Clinton, F. R., I, p. 403). D'après une indication de Sievers, Libanios, p. 278, Tuscianos fut attiré au service de TÉtat par Anatolios, après 346.
^) EuNAP., p. 88 et 93. Épiphanios n'atteignit pas l'année 362 ; d'après
MUSONlOS 301
intelligence que pour son éloquence, TArabe Diophantos, qui, selon la phrase piquante d'Eunape, était à Proaeresios « à peu près ce que Gallimaque était h Homère* » , Sopolis, homme de g-oùt et laborieux', Parnasios, homme capable, mais peu suivi par les étudiants^ — ne purent soutenir sa concurrence et acceptèrent peu à peu et de bonne grâce sa supériorité. La jeune génération, celle du milieu de ce siècle, s'inclina aussi devant lui. Musonios, homme de grande valeur, un noble esprit et très cultivé, probablement élève de Proseresios, puis professeur à Athènes, chercha pendant quelque temps, vers 350, à lui faire une sérieuse concurrence. Mais, s'apercevant qu'il n'y réussirait pas, il entra dans l'administration, où il eut les succès les plus brillants. Car il ne devint pas seulement proconsul d'Achaïe, mais parvint (jusqu'en 3o7) à l'éminente position de maf/ister officiorum ou chancelier de l'empire. 11 a été encore dans la suite (362) vicaire de Macédoine, enfin vicaire d'Asie : c'est dans ce dernier poste qu'il périt, en 368, dans un combat avec des bandes de brigands isauriens\ Ce n'est pas cette voie que suivit Libanios. 11 était professeur à Constantinople lorsque, en 352, le proconsul d'Achaïe Strategios et, à son instigation, les autorités athéniennes cherchèrent à l'enlever à la capitale pour lui confier une chaire à Athènes. Sans doute, Libanios était un admirateur fanatique d'Athènes; mais la situation académique de la ville et probablement aussi la position prépondérante de Proaeresios le décidèrent à refuser prudemment cette offre honorable ^
EuNAp., p. 93, il était mort assez longtemps auparavant, dans un âge peu avancé. Sur ce personnage, cf. encore Socrat., RUi. EccL, II, 46. Sozomen., VI, 25.
*) EuNAp,, p, 93 sq.
^) EuNAP., p. 94.
') KuNAP., p. 95. Clinton, F. H,, II, p. 311.
*) EuNAP., p. 92. Ammian. Margellin., XXVII, 9, 6. Zosim., V, 5, 3. HiMER., Eclog., 21. Orat., V, 9, 10. Cf. Liban., Epist., 472. Voy. Sievers, Studien, p. 234 sqq., et Lebcn des Libanios, p. 219 sqq. Clinton, Fast. Rom., II, p. 307.
^) Liban., vol. I, p. 58 et 59 61 et 73. (Concours de Celsus, Liban. ^ vol. m, p. 457. Epist. 1050). Voy. encore d'autres jugements très malicieux (de l'an 360) sur les professeurs athéniens {Epist. 627). En général, cf. SiEVERS, Libanios, p. 19 et 61 sqq. Libanios (p. 330 sq.) s'était éloigné d'abord d'Athènes vers 340, et avait fonctionné, non sans succès, à Cons*
302 HIMERIOS
Il n^y eut, à vrai dire, qu'un seul des jeunes sophistes qui^ en ce temps, conquit et garda avec un véritable succès sa place à côté du grand Arménien : c'est Himerios de Prusias en Bithynie*, dont le genre et la vie rappellent plutôt les sophistes du temps de Philostrate que ceux du temps de Julien et de Proseresios. Himerios, fils du rhéteur Aminias, descendant d'une famille riche et distinguée, était né à Prusias vers l'année 315^ Après avoir reçu, de son père probablement, la première culture littéraire, et bien que la richesse de sa famille lui eut permis une existence plus facile, il suivit l'attrait irrésistible qui poussait alors à la rhétorique tant de jeunes gens des classes éclairées de l'hellénisme et courut à Athènes où il se voua, probablement sous Proaeresios, aux études du futur professeur; avec ses riches facultés et sa facilité, il se fit d'assez bonne heure une brillante réputation^ Il saisit aussi l'occasion, à la manière des anciens sophistes, de visiter d'autres villes grecques et d'y prononcer des discours qui aboutissaient ordinairement à une pompeuse glorification des localités. C'est ainsi qu'il alla à Constantinople, à Corinthe et à Sparte*, avant de prendre enfin^ position vers 343 comme professeur de l'Université à Athènes, où il était en droit d'essayer, avec plus de succès que ses contemporains, de rivaliser avec Proaeresios. Il ne réussit pourtant pas, lors
tantinople comme privat-docent. Mais des intrigues de ses adversaires le forcèrent à quitter la ville en 343 ; après cela, nous le trouvons (probablement dès la fin de 344) comme sophiste acclamé à Nicomédie, où il vécut jusqu'en 350 et fit concurrence même aux Athéniens. Appelé ensuite comme professeur à Constantinople, il enseigna dans la capitale jusque vers 353. Depuis cette année (ou depuis 354) il se fixa définitivement dans sa patrie, à Antioche, où il vécut avec une grande réputation comme professeur, peutêtre jusqu'en 395 ap. J .-C. Cf. SiEVERS, Libanios, p. 48 à 71, et 202. 215 sqq., et Clinton, Fast. Rom., l, p. 409. 411. 415. 422. 423. 425.
*) Cf. en général les développements de Webnsdorf dans sa biographie d'Himerios en tète de l'édition des œuvres de ce sophiste, p. xl sqq.
*) Wernsdorf, loc. cit., p. XLisqq., xliii. Sutdas, s. v. Clinton, F. H., II, p. 310. 311.
3) HiMER., Eclog., X, 16, Orat., VU, 2, 3. Wernsdorf, p. lxiii.
*) Constantinople : HiMER.,Om^, VU, 3, et XVI, 2. 6. 7. Gorinthe : Pho- Tius, Cod. 29. 66. 71, et Himer., Eclog., Xï. Sparte : Phot., 68. Voy. Wernsdorf, p. xliv.
^) Sur la date de son établissement à Athènes comme professeur, cf. Wernsdorf, p. xlvi.
IIIMKIIIOS ET LlllAiMOS 303
de la célèbre dispute des rhéteurs athéniens devant Anatolios, à vaincre son grand rival et à conquérir Ja faveur du savant préfet*. Du reste, la malice d'un fonctionnaire romain lui joua dans ce temps-là un tour cruel. Lorsqu'en effet (vers 350) il visita sa patrie, la Bithynie, le gouverneur Pompeianus Favonius le décida à prononcer un discours à Nicomédie. Or, ce fonctionnaire était né à Antioche et admirait passionnément son compatriote Libanios, qui enseignait alors la rhétorique à Nicomédie avec uu brillant succès. Pompeianus, pour humilier devant Libanios le rhéteur athénien avec sa vanité, son orgueil, son pompeux apparat, réussit à amener pour Himerios un hasco complet devant le public de la grande ville bithynienne^
Mais les désagréments de ce genre étaient les épreuves inévitables par lesquelles devaient passer les grands sophistes de ce temps. Elles nuisirent d'autant moins à Himerios dans Athènes, qu'il était devenu complètement Athénien lui-même. Il avait acquis le droit de cité et était devenu propriétaire d'une campagne à proximité de la ville, non loin d'Eleusis. Il épousa une femme appartenant à une des familles les plus considérées d'Athènes, fille, à ce qu'il paraît, du dadouque des mystères d'Eleusis, le rhéteur Nicagoras, qui non seulement descendait d'une famille renommée d'hiérocéryces et sophistes athéniens, mais faisait remonter sa généalogie à la meilleure noblesse intellectuelle des derniers temps de l'hellénisme, jusqu'à Sextus et à Plutarque^ Le jeune fils d'Himerios, Rufmus, qui n'avait pas tout à fait trois ans, par conséquent longtemps avant son entrée dans l'adolescence, fut admis dans les rangs des jeunes citoyens libres d'Athènes par l'Aréopage, qui décidait alors de toutes les questions relatives aux droits civiques. Himerios avait
*) Là- dessus, voy. Eunap., p. 87 sqq. Wernsdorf, p. xlvi. Sievers, Liban., p. 237. C'est alors que Himerios prononça le discours dont nous avons encore VEclog., 32.
2) Photius, 49. Liban., Epist. 654. Cf. Wernsdorf, p. xlv et p. 14 et 692. Sievers, p. 54.
') Cf. HiMER., Eclog., VII, 2. 3. 6. Sur Nicagoras, vraisemblablement le beau-père d'Himerios, et ses ancêtres, voy. Himer., Edog., Vïl, 4, et Orat.» XXin, 21. Wernsdorf, p, xli sqq. et 167.
304 HIMKRIOS
lui-même prononcé pour cet enfant un discours très heureux devant l'Aréopage*, dont le sophiste était probablement un des membres. En effet, d'après une hypothèse donnée avec beaucoup d'assurance, Himerios aurait été admis dès 347 dans le conseil de l'Aréopage d'Athènes par la faveur et l'intluence de Scylacios, proconsul romain d'Achaïe, qui semble avoir appartenu lui-même à cette vénérable corporation'.
Toutes ces circonstances, son initiation aux mystères d'Eleusis^, son zèle pour les anciens cultes*, lui permirent d'entrer en lice avec succès même contre Proaeresios. Cela n'était naturellement possible que parce que Himerios, qui devint probablement professeur en 348% était, dans l'esprit de ses contemporains, un rhéteur dans toute la force du mot. En effet, la critique de notre temps elle-même, qui connaît en partie ses œuvres, dit de lui qu'à côté d'une érudition immense, il a possédé « une diction correcte et un grand souffle oratoire ». Les contemporains, qui savaient qu'Himerios avait, outre les œuvres du divin Aristide de Smyrne, étudié les discours du grand Démosthène, louaient surtout l'abondance facile, agréable, gracieuse et souple de son discours^, Félégance et la structure aisée de ses périodes, bien plus que la force de son éloquence, qui cependant avait atteint parfois l'élévation et la dignité d'Aristide et tendu en général vers le pathétique et la solennité, le sérieux et le style orné des discours judiciaires et politiques. Le lecteur moderne est frappé de la riche palette d'Himerios, mais aussi du ton exagéré et maniéré, de la forme coquette de beaucoup de ses discours, et plus encore de la terrible prédominence de la « phrase », laquelle — ce qui était certes le principal motif de l'admiration de ses contemporains — avec sa luxuriante abondance d'images
*) Cf. HiMER., Eclog., VIT. Voy. aussi Orat., XXIIl, 9. 15, et CF-Photius, Cod., 165 et 243, p. 365; voy. encore p. 366 a. 23 sqq. éd. Bekker. Wernsdorf ad Himer., p. xlii et p. 162 sqq.
«) Cf. Wernsdorf, p. lui, et ad Him., Eclog,, Vil, p. 162 sq. et ad Orat. XXVII, 1 et 11, p. 829 sqq.
=») Himer., Ora^., XXIII, 18.
*) Cf. Wernsdorf, loc. cit., p. lui sqq.
^) Wernsdorf, loc. cit., p. lxviu.
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et de couleurs, sa pompe, sa riche parure poétique, allégorique et mythologique, prenait trop souvent la place des pensées, et malhem^eusement aussi s'étalô parfois au premier plan aux dépens des sentiments, comme lors de la mort de son fils chéri*. Il ne nous est malheureusement pas possible de comparer ses œuvres avec celles de Proœresios. Il est tout aussi difficile de nous prononcer sûrement sur la haute valeur morale de l'un des deux rivaux, puisque nous n'avons sous les yeux que le portrait enthousiaste de l'Arménien par la plume d'Eunape, chez lequel la reconnaissance et l'admiration ont triomphé même de la répulsion que lui causait le christianisme de Proseresios. Toutefois la nature et le caractère de ce dernier semblent avoir eu plus de grandeur. Ce qui leur était commun, c'est l'orgueil colossal propre aux grands professeurs de ce temps, ainsi que le goût pour tous les tours de force sophistiques de l'époque. Du reste, Himerios ne paraît pas s'être élevé beaucoup au-dessus du niveau moyen de ses collègues. Moins mordant et moins irritable, beaucoup plus bienveillant que Libanios notamment ; assez inoffensif dans son opposition au christianisme, il vit tout entier dans son éternelle petite guerre contre ses rivaux ^ et participe, par une coupable connivence ou une satisfaction souriante, aux passe-temps de ses partisans parmi les étudiants, quand ceux-ci manifestent leur enthousiasme pour lui à la mode attique, c'est-à-dire à coups de bâton, de pierres et d'épée ^ Ses auditeurs étaient extrêmement nombreux; dans son orgueil de sophiste, il compare son école non seulement à celle de l'antique Isocrate, mais même à l'ancien oracle de Delphes, « car chez lui aussi affluaient des gens du monde entier! » Il est certain qu'outre un grand nombre de personnages qui jouèrent dans la suite
*) Voyez sur lui le jugement d'Eunape (p. 95). Cf. Photius, Cod., 165, 4. Voy. encore Wernsdorf, p. lvjii sqq. Bernhardt, Griech. Litterat. Gesch., I, p. 638.
') Si, comme c'est probable, le passage dans Himer., Orat., XIII, 2 sqq. se rapporte à des circonstances privées de la vie du sophiste, il faut que ses querelles aient eu parfois un caractère très haineux et aient, à l'occasion, amené même l'intervention du proconsul et la suspension momentanée ou des restrictions de son rôle public. Cf. encore Orat.j XXXIII, comme aussi Orat. IV el Orat. XXÏI.
') Cf. Wernsdorf, p. lv sqq.