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LES ATHÉNIENS ET LEUR UNIVERSITÉ

un grand role dans la vie publique, dans l'Etat et dans l'Ég-lise, comme le prince Julien, Basile de Césarée et Grégoire de Nazianze, il vit longtemps à ses pieds de nombreux étudiants de Gappadoce, de Bilhynie, de Galatie, de Mysie, d'Ionie, d'Egypte ^

C'est ainsi que se déroulait la dernière période vraiment brillante des sopbistes athéniens. Quoique, dans ce siècle, l'enseignement et la culture de la technique rhétorique proprement dite eût pris à côté de l'éducation humaniste une place plus grande que dans les siècles précédents, l'opinion publique s'intéressait encore extrêmement à Tart pompeux des grands professeurs, aussi bien dans leurs discours d'apparat soigneusement étudiés que dans les improvisations si aimées sur des sujets proposés séance tenante, exercices dans lesquels les sophistes donnaient des échantillons de leur savoirfaire, notamment à propos de visites de rhéteurs étrangers ou de la présence d'un nouveau proconsul ou d'autres hauts fonctionnaires romains. La ville d'Athènes était fière de ces hommes dont la bouche éloquente savait constamment ranimer le grand passé de l'Etat, dont la réputation universelle faisait de la ville de Périclès le rendez-vous préféré d'une masse de brillants Jeunes gens et de nombreux étrangers lettrés. Les bourgeois d'Athènes trouvaient leur bonheur dans la présence de ces sophistes qui donnaient à leur ville une animation pittoresque avec leur allure fière, leurs magnifiques vêtements de pourpre brodés d'or, quand ils fendaient la foule ou à cheval ou en voiture^ ; leurs querelles passionnées donnaient aux Hellènes, habitués depuis des siècles aux luttes animées des partis, même dans d'autres parties de la province d'Achaïe, autant d'occasion de s'enflammer pour ou contre que, dans

«) Cf. en général WiiRiNSDORF, p. xlix sq. Voy. Himer., Ora^., XXII, 8, 9, XXXIl, l,eL OraY., XXVIII,!. Les deux amis chrétiens, Grégoire de Nazianze et Basile de Césarée en Cappadoce, pendant leur long- séjour à Athènes, furent aussi les auditeurs de Proyeresios, comme notamment Ullmann, Gregor von ISazianp.^ p. 31 sqq. le montre avec assez de vraisemblance; cf. encore SocRAT., Hist. EccL, IV, 26, et Sozomen., Hist. Ecd.y VI, 17 init.

*) Allure splendide des professeurs : Lmm\u?>, Epist., 654. Themist., Orai., XXVIII, p. 341. Cf. encore Agathias, II, 29. Leur tenue : Gregor. Nazianz., Epist. 131.

JULIKN icT l'université d'atiiènks 307

Antioche, Alexandrie, Constantinople, les funestes luttes dogmatiques entre les confessions chrétiennes, et plus tard les guerres ardentes entre les partis'du cirque ^ Enfin il ne manquait pas dans ce temps-là, pour ne pas revenir sur les historiens Onasimos et Praxagoras (première moitié du iv" siècle), d'autres hommes qui à côté des sophistes représentaient d'autres arts, sans pour cela monter dans une chaire. Des poètes comme l'ami de Proaeresios, le spirituel Milesios de Smyrne ^ et le célèbre peintre de portraits Ililarios de Bithynie ^ achèvent le tableau de la vie athénienne et lui donnent un attrait qui fait accourir encore à Athènes et en Grèce une une foule de voyageurs étrangers *.

Nous savons déjà que l'empereur Julien s'était proposé de donner aussi à Athènes un essor nouveau à la rhétorique qu'il était si habile à manier lui-même. Mais nous avons vu aussi qu'il eut le malheur d'enlever pour le moment à Athènes ses plus brillants professeurs. Rappelons-nous que sa lutte contre le christianisme tint éloigné de sa chaire, officiellement tout au moins, depuis août 362 jusqu'en juin 364 le vieux Proceresios, qui, du reste, lui était peu sympathique. Quanta Himerios, qui jouissait de toute sa faveur, il fut invité par l'empereur à se rendre à son camp au milieu de l'année 362, lorsqu'il venait de célébrer par un discours magnifique l'éminent Prœtextatus, le proconsul nouvellement nommé. Himerios produisit ses talents pendant le voyage, d'abord à Thessalonique devant le vicaire de Macédoine, Musonios, ensuite devant la ville de Philippes; de même à Constantinople, où il fut initié aux mystères de Mithra. Il rejoignit enfin l'empereur à Antioche, où il fut reçu avec une grande distinction et incorporé dans la suite de Julien (comme secrétaire de l'empereur, d'après un témoignage)^ Lorsque la mort prématurée de Julien eut anéanti toutes les espérances

*) Participation des bourgeois : Gbegor. Nazianz., Orat. XX, p. 327. EuNAP., p. 7s sqq.

^) EuNAP., p. 88 et 91.

') EuNAP., p. 67.

*) Cf. Liban., Epist., 330. 627.711. 1228. 1467. Himer., Eclog. 36, 1. Wernsdorf, p. 208. Symm., Ep. V, 35.

S) Cf. Clinton, Fast. Rom., J, p. 449. Wernsdorf, p. li sqq. A ce fait se

308 LES DERNIÈRES ANNÉES d'hIMERIOS

du parti païen, Himerios, frappé de la défaveur qui atteignit beaucoup des amis personnels de Julien, se tint longtemps à l'écart; peut-être résida-t-il en Arménie et en Cappadoce, où il fut accablé encore par un affreux malheur, la mort de son fils Rufinus *.

C'est ainsi qu'à partir de 363 ou 364, le vieux Progpresios put encore une fois exercer l'hégémonie, en dépit de son âge avancé, sans trouver un rival de sa valeur ou simplement dangereux. Eunape a été témoin oculaire et nous rapporte que le vieux maître avait conservé sa fraîcheur, sa force, son activité intellectuelle, lorsqu'il mourut enfin (367 ap. J.-C.) à l'âge d'environ quatre-vingt-onze ans. Son ancien adversaire, condisciple et collègue pendant de longues années, Diophantos, prononça son oraison funèbre'. Peu de temps après (environ en 368), Himerios revint à Athènes ', pour y exercer à son tour pendant de longues années l'hégémonie académique. Mais le vieux professeur bithynien, pour peu qu'il aimât son Université, dut souffrir dans sa sérénité. Car de tous côtés s'accumulaient les signes fâcheux annonçant que c'en serait fait bientôt de l'éclat de l'université des sophistes. Il y avait à cela deux causes, en liaison intime l'une avec l'autre : d'un côté, le manque de recrutement, de l'autre le changement qui depuis le temps de Yalentinien I" et de Valens se dessinait avec une évidence croissante dans le goût du grand public cultivé. Dans le nouvel âge d'airain signalé après la mort de Valen-

rapportent dans Himer., YOrat. V (à Thessalonique), Orat. VI (à Philippes) et Orat. VII (à Constantinople). Voy. en général Ilunap., p. 95. lo. Tzetz., Chiliad., VI, 327, p. 361.

*) EiJNAP., p. 95. Cf. Wernsdorf, p. Liisqq. (Le fleuve Mêlas, sur les rives duquel Himerios écrivit la monodie sur Rufin, Orat. XXIII, voy. § 22, est pour moi, malgré Wernsdorf, p. 803 sqq. et p. l, non celui de Béotie, mais celui de Cappadoce ou de Pont).

•) Sur la verdeur et la force de Proseresios à 87 ans, en 362 : Eunap., Vit. Soph.fp. 74. Clinton, F. R., II, p. 314. Libanios {Epist. 627) parle en langage venimeux de sa prétendue décrépitude en 360. Sur sa mort : Eunap., p. 93. Sur l'année de sa mort: Clinton, F. R., I, p. 449 et 469. SiEVERs, Studien, p. 236, la place « entre 367 et 370 » ; dans son « Leben des Libanios », p. 210, en 367. Oraison funèbre de Diophantos, voy. Eunap., p. 94. Une épigramme de Grégoire de Nazianze sur la mort de Proaeresios est mentionnée dans Wyttknbach, Annotât, ad Eunap. , p. 267 sqq.

") Eunap., p. 95. Clinton, F. R., I, p. 449. 471.

tinien I" par les désastres accumulés par les Huns et les Goths, et pendant la guerre d'extermination ouverte par Théodose I" contre l'hellénisme, des hommes comme Libanios voyaient avec une profonde douleur que les grossières études pratiques prenaient de plus en plus le dessus, et que le monde (( sans dieux », né des orages de la crise qui renouvelait l'histoire, n'était plus capable de se complaire à la pompe et à la splendeur de la rhétorique antique et païenne *. Pendant ce temps, Himerios vieillissant était là seul, sans un successeur éventuel digne de lui, du moins pour Athènes. Nous sommes frappés de voir que pour Athènes la série des grands professeurs se termine brusquement avec Himerios. Il restait sans doute à côté du vieil aréopagite des professeurs et des « privat-docenten » de sophistique. Le professeur Sopolis laissa un fils qui occupa aussi sa chaire avec quelque distinction ^. On nomme encore Eustochios, le camarade d'études et l'ami de Grégoire de Nazianze ^ son rival Stagirios*, comme aussi l'Athénien Héracléon^ le maître de Lacharès (v. ci-dessous). Mais ils forment déjà la transition à l'époque où même FUniversité d'Athènes ne fut plus, en matière de rhétorique, qu'une école de dressage professionnel, de technique scolastique ayant pour but la pratique vulgaire. L'avenir de l'Université d'Athènes, ou plutôt la possibilité de la continuation de l'existence d'une académie qui a fait d'Athènes, même dans ce dur v" siècle, un séjour brillant de la science, n'était imaginable dès le temps où Himerios s'approchait de sa fin que parce que, après 360 (ou peu avant cette date), l'école néoplatonicienne avait pris sérieusement pied à Athènes ^

*) Les avant-coureurs de cette révolution sont notés dans Bernhardy, Griech. Litter., I, p. 634 sqq. 639 sqq., 646 sqq. Sievers, liôfmios, p. 155. 162 sqq.

*) Cf. EuNAp., p. 95. D'après Sïevers, Siudiejiz. Gesch. d. rôm. Kaiser, p. 233, le fils de Sopolis serait ce jeune rhéteur Apsines, nommé dans Liban. Epist., 881 ; peut-être (selon l'hypothèse de Sievers) le vieux Sopolis aurait-il épousé la fille de cet Apsines qui avait été le rival de Julien (p. 323 sqq.).

3) Cf. Gregor. Nazianz., Epist. 61, p. 817. Epist. 111, p. 852. Werns-

DORF ad HiMER., p. XLIX.

*) Gregor. Nazianz., loc. cit.

^) Cf. Suidas, s. v. Lacharès, et Beutler, Be Athen. fatis, p. 86.

^) ZuMPT, Ueber den Bestand der philosoph, Schulen in Athen, p. 31,

310 LES NÉOPLATOMCTENS A ATHÈNES

Bien que depuis le temps de l'empereur Aurélien les écoles philosophiques à Athènes échappent à notre observation, bien que la philosophie scientifique dans le goût ancien se réfugie surtout à Constantinople, Athènes n'en a pas moins été, pour les grands philosophes néoplatoniciens « théurgiques » de l'Asie-Mineure et de la Syrie, le point vers lequel se portaient leurs sympathies et leurs désirs, comme ceux de tout le monde lettré d'alors. On soit que les représentants de la deuxième époque du néoplatonisme (comme le disciple et successeur de Porphyre, le Syrien Jamblique, qui brilla jusqu'en 329 ap. J.-C, et après lui ses élèves *), suivant une tendance inconnue à Porphyre^ accentuèrent de plus en plus leur opposition au christianisme triomphant et rattachèrent à leurs doctrines philosophiques et théologiques tout un monde d'éléments orientaux, cabalistiques, « mystico-théurgiques », notamment ce qu'on appelle la « théurgie ». Cet amalgame des doctrines secrètes égyptiennes, de la démonologie alors très développée, avec la magie, la mantique renaissante, avec tout un système de spiritisme, d'évocation d'esprits, de thaumaturgie et d'oracles tirés des songes, cette dégénérescence finale du néoplatonisme, cette théorie ou ce système qui, par le moyen de cérémonies extérieures, met l'homme en communication avec les dieux ou les esprits supérieurs et attache une importance extrême aux mystères et aux secrètes initiations, la théurgie, disons-nous, prit une extension croissante, quoique la moralité et l'ascétisme ne cessassent pas de rester les bases inébranlables de l'école. Les néoplatoniciens du iv^ siècle, comme leurs derniers successeurs, étaient d'une part les représentants de la dernière philosophie, de l'autre les champions les plus résolus et en même temps les prêtres secrets du paganisme mourant : ce sont eux qui regagnèrent

Apparition isolée et prématurée d'un élève de Jamblique à Sicyone : voy, Themist,, Or., XXIII, p. 295 b. Cf. Liban., Epist., 84. Voy. Sievers, LibanioSy p. 62.

*) Sur le temps de Jamblique, cf. Clinton, F. R., I, p. 361; 363. Parmi ses élèves figurent aussi deux Hellènes d'Achaïe, Tbeodoros et Euphrasios. EuNAP., Vit. Sophist., p. 12. ïheodoros semble être identique avec le « philosophe d'Asine », que mentionne PaorL., TheoL, IV, 16, p. 215. Cf. BoissoNADE ad EuNAp., loc. cit. p. 178.

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