ALARIC ET RUFIN
Alaric essaya d'abord de suivre la première de ces voies. Il réclama à Constantinople un commandement supérieur, soit comme général d'armée, soit comme général commandant une grande province. Lorsque, ce qui est facile à comprendre vu sa jeunesse, on eut repoussé ces prétentions ; lorsque, devant l'attitude peut-être un peu raide du Goth, Rufin (avant son voyage à Antioche) eut prononcé la menace irréfléchie de réduire le chiffre annuel de la solde des Goths, en cas d'attitude insoumise de leur part', Alaric s'engagea aussitôt dans l'autre voie, qu'il poursuivit dès lors avec une netteté et une résolution croissantes. Les Goths^ excepté ceux qui appartenaient à l'armée ou à l'ancien parti païen d'Athanaric et de Fravitta, ou aux « petits Goths » de laDobroudja, s'empressèrent d'obéir à son appel à l'insurrection. Il se forma bientôt une agglomération d'un nouveau peuple goth libre, à laquelle vinrent se joindre des bandes nombreuses de Barbares trans-danubiens. Alaric fut élu roi du peuple ', et lorsque Rufm revint en Europe vers le milieu d'avril 39o , il trouva les Goths en marche à travers la Thrace, défvastée avec fureur, se dirigeant vers Constantinople» >> /litB» i
L'indignation des contemporains et do la postérité, provoquée par cette destruction de la Grèce par les Goths, et la haine de certains contemporains puissants pour Rufm, ont amené les écrivains de cette époque et de l'époque suivante à formuler contre ce dernier une accusation qui a souvent été reproduite jusqu'à nos jours : c'est Rufm qui, par un égoïsme criminel et un fanatisme sauvage, aurait poussé Alaric à la révolte et lui aurait livré la Grèce "'. Cette idée
*) Cf. ZosiM., V, 4, 4; 5, 5. Socrat., VII, 10. D\hn, loc. cit. p. 28 et 30. Ce que nous avons dit dans le texte de la question des soldes annuelles est à peu près le résumé de ce qu'il y a d'exact dans ce que rapporte Jordan., De reb. Get., 29 init.
*) Jordan., Be reb. Get., 29. Probablement en avril395; cf. Sievers, Studien, p. 341. Dahn, p. 28 et 31. 24 sqq.
^) ZosiM., V, 5, 5 sqq. Marcellin., Chronic. (ad ann. 395) éd. Roncalli, 11, p. 272. Claudian., In Rufin., I, 306-322 et 501. II, 7 sqq. Socrat., VI, i. Sozomen., VIII, 1. Oros., VII, 37 et Joann. Antiochen., Fragm. 190 (dans G. MûLLER, F/-. Hist. Grœc., IV, p. 610). Cf. par contre notamment Richter, loc. cit. y p. 30 sqq.
RUFTN ET STIUCON 347
est inadmissible ; malheureusement, nous en sommes réduits généralement aux suppositions quand il s'agit d'apprécier les plans politiques que Ruftn poursuivait à cette époque.
La cause de tous les malheurs du temps que nous allons étudier était que Rufm se trouvait en rapports très tendus avec Stilicon, le nouveau grand ministre de l'Occident. Grecs et Romains, ceux qui avaient traversé la période qui commence avec la mort de l'empereur Jovien pouvaient supposer que l'armée qui venait de battre Arbogast se hâterait de venir d'Italie, pour punir d'une manière sanglante l'insurrection d'Alaric. Ils auraient trouvé naturel que le vaillant Stilicon se jetât personnellement sur les Goths. Le grand Vandale n'avait-il pas été un intime ami do Théodose? N'était-il pas marié avec une princesse impériale, la nièce de Théodose? Sa fille Marie n'était-elle pas fiancée avec le jeune Honorius, empereur d'Occident? Bien plus, ne disait-on pas que Théodose mourant avait confié à Stilicon une sorte de surveillance générale sur l'empire tout entier?
Ceux qui pensaient ainsi étaient parfaitement en droit de le faire; seulement on vit bientôt que les nouveaux maîtres de Constantinople n'avaient pas les idées des derniers empereurs, mais bien celles des princes de la famille de Constantin, et que ce qui dominait chez eux ce n'était pas le désir d'une union durable de l'empire, mais l'ambition la plus grossière et la plus personnelle. Rufin tenait avant tout à ne pas se subordonner au Vandale ou à ne pas être évincé par lui : il voulait régner dans l'empire d'Orient indépendant comme un ministre tout-puissant à côté du faible iVrcadius. Ce but ne pouvait être atteint que si Stilicon était empêché de paraître en personne sur le Bosphore et d'assurer son influence sur son impérial cousin Arcadius. Si^, quelques semaines plus tard, à Tétonnement de tous, Stilicon arrêta sa marche sur le Bosphore, ce fut par l'ordre d'Arcadius. Rufin savait bien que le Vandale n'obtempérerait pas à ses ordres à lui. A son retour d''Orient. Rufin n^était pas aussi maître du jeune empereur qu'il le fut quelques semaines plus tard, lorsqu'il l'amena à donner à Stilicon l'ordre de s'arrêter en Thessalie: Mais en ce moment, le rusé chambellan Eu trope, qui passait encore pour être