‹ Histoire de la Grèce sous la domination des RomainsChapitre 146 sur 227 · ATHÈNES ET LES GOTUS · texte numérisé non relu

ATHÈNES ET LES GOTUS

D'après les rapports de païens croyants, les anciens dieux firent alors leur dernier miracle en faveur d'Athènes. Suivant Zosime, qui de tous est celui qui fait des rapports entre Alaric et les Athéniens le récit le plus adouci possible, Achille devant les murs, Athene Promachos sur le rempart, avaient apparu menaçants, couverts de leurs armures, pour arrêter les Goths, et avaient tellement effrayé le roi, qu'il se montra aussi clément que possible à l'égard de la viJle et de son territoire ^ Malheureusement^ l'histoire véridique de ces jours de misère ne nous dit rien des ménagements qu'on eut pour le territoire de l'Attique'; malheureusement aussi, les anciens dieux dansles autres contrées de la Grèce durent payerd'autant plus durement pour les sanctuaires d'Athènes épargnés.

Un écrivain moderne^ pense que « les dévastations et les débordements d'Alaric ne semblent guère avoir dépassé la mesure des violences ordinaires des généraux romains rebelles ». C'est de toute façon une erreur, en tant qu'il ne s'agit pas d'Athènes. Alaric, sans être particulièrement enclin à la cruauté, était alors dans le premier feu de l'ardeur démoniaque d'un homme qui se sentait appelé par les destins à

d'Alhêné et d'Achille, se comporlèrenL Lrès-convenablemeiit; le roi fit Ja paix avecla ville et l'honora momentanément de sa visite. Au fond, il doit être vrai qu'Alaric ne prit pas Athènes de force, mais par une capitulation dans des circonstances qui le forcèrent à plus de ménagements que de coutume : la ville fut donc traitée d'une manière supportable. Philoslorge (XII, 2), lui aussi, dit seulement que le roi posséda Athènes. Dans S. iérôme {Epis t. III. ad Heliodor., p. 36), nous voyons que les Athéniens eurent aussi à souffrir de l'invasion des Goths en Grèce. Cf. Bessel (AUgem. Encyklopitd.), Die Gothen, p. 198. Sievers, Studien, p. 347. Aschbagh, Ge-sc/i. derWestgothen, p. 68. FiNLÂY, p. 144 sq. G. Muller, Fragm. Hist. Gra?c.,lV, p. 43. (Nous reviendrons plus tard sur ce que dit Synésios [Epist. 136. éd. Petav., p. 272] sur la situation d'Athènes peu après l'invasion d'Alaric. Fknlay, p. 260 sq. a déjà montré qu'il n'en faut pas conclure trop vite des choses trop défavorables pour Athènes; cf. Zinkeisen, Gesch. Griechenlands, I, p. 639). L'écrivain grec moderne Dionys. Surmelis {KaToca-xaTc; (juvotitixyi TTÔXewç 'Aer]vtbv, p. 20 sqq.) ne suit au fond que le récit de Zosime. Cf. aussi Waghsmuth, Die Stadt Athen, p. 715 sqq.

*) ZosiM., V, 6, 1-5. Une explication rationaliste de cette histoire ne nous semble ni possible ni nécessaire.

2) Prétendus ménagements pour le territoire de l'Atlique : Zosim., V, 6, 5-6. Voy. par contre : Glaudian., In Enfin. , 11,191.

3) FiNLAY, p. 144 sqq .

DES'inUCTION D ELEUSIS 3oo

délruire le monde romain. Il y avait plus : ses Golhs étaient alors de fougueux ariens, animés d'une part de la fureur de destruction des guerriers germaniques, accompagnés d'autre part par de nombreux moines ou prêtres*, qui dirigèrent leur fureur contre les sanctuaires des Hellènes. Beaucoup de ces hommes avaient dû se réfugier dans le pays des Goths fédérés, pendant la persécution de Tarianisme dans leurs provinces sous le règne de Théodosc. Comme chrétiens, ils excitaient les Goths d'Alaricà achever la destruction de l'antique hellénisme; comme ariens, ils se vengeaient par le fer et le feu des catholiques grecs pour les longues souffrances de leurs frères ariens en Orient et à Constantinople. Le premier grand coup contre l'hellénisme fut frappé à Eleusis. C'est là en effet que s'abîma dans les flammes, avec d'autres sanctuaires, le magnifique et mystérieux temple de Démêler et de Persephone, le centre des mystères d'Eleusis. Et avec ce grand sanctuaire périt aussi, semble-t-il, le dernier hiérophante avec tout son clergé. Mais de même que Zosime, dans son orgueil de païen, croit fermement à la délivrance miraculeuse d'Athènes par Athene et Achille, de même le contemporain immédiat de ces scènes de terreur, le non moins fidèle païen Eunape, dans son récit malheureusement très obscur de cette catastrophe , nous laisse voir quelle était longtemps avant l'invasion d'Alaric la résignation sans espoir de plus d'un païen grec plus perspicace et plus profond que les autres. D'après son récit, le désastre de l'hellénisme après la mort de Julien dut ébranler plus d'un des prêtres jusque là les plus déterminés. L'hiérophante d'Eleusis, confident de Julien pendant de longues années, celui qui initia aux mystères Eunape,

') Cet élément fatal de la catastrophe de la Grèce est indiqué très netlemeiit dans Eunap., Vit. Sophist, (éd. Boissonade) p. 53 init. Seulement, il ne faut pas croire, comme on l'a fait souvent, que ces moines si amèren>ent stigmatisés aient été des moines homoousiens de Thessalie et d'Achaïe : en elTet, ceux-ci avaient autant à craindre des ariens que les païens eux-mêmes. Nous croyons ne pas noxjs tromper en admettant que c'étaient des moines grecs ariens de Constantinople et d'Asie qui se trouvaient dans le camp des Goths et qui, dans leur haine contre les catholiques et les païens, excitèrent encore davantage les Goths en Thessalie à marcher contre l'Achaïe. Cf.

FlNLAY, p. 145.

:^o6 ALARIC FRANCHIT l'iSTHME

alors Agé de vingt ans et étudiant à Athènes dans les premières années de Valcntinien P'^ (vers 367), n'hésita pas à faire à l'oreille du jeune néophyte la sinistre prédiction de la chute prochaine du sanctuaire et de la ruine de la Grèce. Ce malheur, dans l'esprit de ce païen, devait résulter naturellement du fait que le monde se détournait des dieux antiques et que les païens eux-mêmes commençaient à ne plus s'astreindre rigoureusement aux anciennes formes du culte. Le hiérophante lui-même prévoyait qu'il serait le dernier grand prêtre d'Eleusis authentique et légitime : après lui on introduirait dans le sanctuaire un homme, dévoré d'une criminelle ambition, qui n'étant pas même Athénien, prêtre d'autres divinités, usurperait les fonctions saintes contre tout droit et en profanant les serments! Et tout se passa de la sorte, raconte Eunape, d'après le rapport duquel le dernier hiérophante de fait à Eleusis ne fut pas un Athénien, mais, semblet-il, un prêtre de Thespies, qui avait présidé jusque là aux mystères de Mithra'.

Mais les Gothsnes'en tinrent pas à la destruction d'Eleusis; ils poursuivirent leur marche furieuse vers l'ouest, dans la direction du Péloponnèse. Mégare fut prise et dévastée sans peine'. Delà on se dirigea vers l'isthme de Gorinthe. On vit se renouveler en cet endroit les scènes des Thermopyles. Les passages de la Geraneia, les retranchements de l'isthme lui-même, puis les passages de l'Oneia auraient pu donner l'occasion d'une résistance virile à un général capable, qui aurait disposé d'une armée sûre et pu compter sur un prompt secours de la part du gouvernement de Tempire. Mais Gerontius et Antiochos se trouvaient moins que jamais en mesure de risquer une conduite aussi énergique. C'est sans doute en ce moment qu'arriva à Gorinthe la nouvelle du meurtre de

«) EuNAP., Vit. Sophist, (éd. Boissonade) p. 52 sqq. Cf. Keil, Syll. inscript. Boeot., p. 203, et G. Muller, loc. cit. (Beutler, De Athen.fatis^ p. 54, croit que Nestorios, le père du philosophe néoplatonicien Plutarque, dont nous aurons à parler plus tard, est probablement le même que ce vieil hiérophante prophétique dont nous avons souvent fait mention. Cf. Zosim., IV, 18, 3).

2) ZosiM., V, 6, 6.

ALARTC MAVAGE LE PÉLOPONNÈSE 357

Rufin (v. plus bas) par les soldats de Gainas, et le désarroi produit à Constantinople par cet événement enleva sans doute aux: fonctionnaires de Corinthe 'le peu d'énergie qu'ils pouvaient encore avoir. Bref, Antiochos et Gerontius ne firent pas le moindre effort pour tenir l'isthme et ses retranchements : ils se retirèrent sans doute dans l'imprenable acropole et abandonnèrent le Péloponnèse à sa terrible destinée*. Les Goths, franchissant l'isthme sans encombre, trouvèrent partout des villes ouvertes ou intenables : mais l'absence de toute résistance digne de mention ne calma pas leur fureur de massacre, ni celle de leur alliés barbares, pas plus que leur rage de destruction. Une considération importante, en dehors de ce que nous avons déjà dit, peut avoir eu encore son influence dans le Péloponnèse. En effet, dans la voie de dévastation qu'il suivait, Alaric sentit de plus en plus mûrir en lui la pensée de conquérir pour son peuple une belle région du Midi où, loin du contact gênant et dissolvant de la vie romaine et grecque, les Goths pourraient vivre sans obstacles et en pleine sécurité d'une vie nationale. Cette région pouvait fort bien être le Péloponnèse, avec son isolement presque complètement insulaire. Il fallait donc pousser avec plus d'énergie que jamais l'œuvre de l'anéantissement de toute Texistence antérieure, y compris celui des monuments de l'architecture.

Après la prise et la destruction de Corinthe, Alaric se dirigea par Némée sur Argos ; cette ville ainsi que Tégée et Sparte se rendirent aussitôt, pour être également ruinées. Toute la vallée de l'Eurotas jusqu'au golfe de Laconic fut la proie de la dévastation; enfin la masse principale des Goths se jeta sur l'Arcadie et TÉlide, où ils purent exercer impunément leurs ravages pendant plusieurs mois*. La dévastation du Péloponnèse suivit systématiquement son cours : rien n'échappa à la cruauté des Barbares. Comme avant cela en

') ZosiM., V, 6, 6-7.

-) ZosiM., V, 6, 8-9, Les détails de l'expédition des Goths à travers le Péloponnèse sont empruntés ordinairement à Claudian., In Rufin., II, 188- 190. Consul. Honor., Ali, et De bell. Getic, 188-193 et 611-630. Cf. Hie- RONYM , Epist. m ad Heliodor., p. 36, Gurtius, Peloponnesos, II, p. 214.

3o8 MASSACRES ET DÉVASTATION

Phocide, en Béolie et dans l'Allique , les villes et les villages furent partout livras aux flammes, le hélail et les objets de valeur emmenés^ la population mâle en partie massacrée, en partie obligée à fuir, en partie réduite en esclavage, ainsi que la masse des femmes et des enfants ^ La terrible catastrophe qui anéantit la contrée favorite du monde antique, le séjour paisible de tant d'hommes cultivés^ enleva aussi à la Grèce plus d'un de ses savants ou de ses artistes les plus distingués. Le vieux philosophe néoplatonicien Priscus, dont la destruction des sanctuaires helléniques brisa le cœur, mourut de chagrin à l'âge de plus de quatre-vingt-dix ans. Beaucoup d'hommes notables succombèrent à la même douleur, ou se tuèrent de désespoir. Plusieurs tombèrent entre les mains des Goths et furent tués par eux; ainsi (en Attique, paraît-il) un homme très aimé dans son temps, Proterios de Céphalonie; ainsi le célèbre peintre Hilarios, qui fut massacré avec toute sa famille dans une maison de campagne près de Corinlhe^ C'est surtout sur les antiques sanctuaires et les grands monuments de l'architecture du Péloponnèse que s'exerça une dévastation à outrance. La science moderne croit pouvoir donner des détails sur quelques points particuliers. La destruction complète du temple de Zeus à Némée % qui tombait déjà en ruines, il est vrai, là où aujourd'hui encore s^élèvent dans une verte forêt de chênes trois colonnes élancées à côté d'une allée de fûts renversés, est attribuée par les voyageurs allemands non pas à un tremblement de terre, mais à la fureur des Goths d'Alaric. D'autre part^ la destruction tout aussi complète et systématique des antiques sanctuaires arcadiens sur l'acropole de Lycosoura, au sud-ouest de rArcadie(du grand sanctuaire de Despœna et de l'Akakesion), où les vieux cultes s'étaient maintenus avec une force de résistance parti-

*) ZosiM., V, 5,8. Claudian., In Eutrop., II, 200 sqq. De hello Getic, 611 sqq. 629 sq. Hieronym., loc. cit.

*) EuNAP., Vit. Sophist., p. 67. Cf. Sievers, Studien, p, 236 et 347, qui pourtant s'exprime sur la mort de Priscus d'une manière étonnamment incertaine. C. MiJLLER, Fr. Gr. Hist., IV, p. -43 sq. Cf. Clinton, Fast. Roman,, I, p. 533.

^) Cf. Ross, Archdol. Aufsdtze, H, p 451 sqq.

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