CARACALLA ET ATHÈNES
rcstail. en ce temps-là deux points qui pouvaient intéresser d'une manière essentielle la cour palatine aux aiïaires et aux sentiments des Grecs, savoir : 4'université d'Athènes et le culte d'Alexandre le Grand. Ce sont justement les temps dont nous avons encore à raconter Thistoire, jusqu'à la catastrophe finale de la vie antique en Grèce sous Juslinien, qui nous montreront à plusieurs reprises l'importance capitale que l'épanouissement de l'université d'Athènes eut pour la conservation et la renaissance d'une certaine prospérité dans la ville d'Athènes. Nous avons vu jusqu'à présent que, depuis Hadrien, ce fut surtout la situation académique de cette ville qui maintint d'une manière durable des rapports très actifs entre les Athéniens et la cour palatine. Même le rude Septime- Sévère, qui était du reste un homme d'une grande culture scientifique, n'avait pas conservé d'une manière durable ses sentiments de répulsion pour Athènes ; et ce qui manquait à cet empereur au point de vue des sympathies fut compensé par l'intérêt et l'amabilité de la belle et intelligente impératrice Julia Domna*. Ce fut donc pour les Athéniens, et plus encore pour les professeurs de sophistique, une surprise des plus désagréables lorsque l'empereur Caracalla, peu de temps après les débuts de son règne personnel, fit connaître d^une manière très inattendue ses sentiments hostiles contre les sophistes.
Voici comment cela s'était passé. A cette époque vivait à Athènes un parent de l'éminent Hippodromes de Larisse ^, le Thessalien Philiscos ; voué comme son parent à l'étude et à la pratique de la rhétorique, comme lui ancien élève du célèbre Byzantin Chrestos, il vivait dans l'espérance que ses lalenls oratoires, remarquables à plus d'un égard, lui feraient atteindre unjour le but de sa haute ambition, la chaire impériale de sophistique à Athènes, à laquelle étaient attachés de riches émoluments. Mais, pour son malheur, Philiscos sortait par sa
ad HiEROCL. Synecd. (éd. Bonn.) p. 424. Ajoutons d'après Mommsen, Corp. Inscr. Latin., vol. III, 1 (1873), p. 5, n° 3, l'inscription latine en l'honneur de Septime Sévère provenant de Gortyne en Crète.
1) Cf. tome II, p. 424 sqq. 427 sqq.
«) Cf. tome II, p. 422 sqq. 477.
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mère du canton central macédonien d'Éordée. Or, la commune (cantonale) des Eordéens partageait % paraît-il, avec plusieurs autres communes de l'empire, comme Ilion et Delphes, ce privilège, que les droits et les devoirs locaux d'une mère originaire de son territoire passaient à ses enfants, non seulement quand elle vivait dans une union irrégulière, mais même lorsqu'elle était mariée légitimement ^ C'est ce qui, dans les commencements du règne personnel de Caracalla, donna l'idée aux Eordéens de réclamer du sophiste, qui était sans doute déjà connu comme un homme riche et illustre à AthèneS;, la prestation d'une de ces liturgies encore usitées chez eux d'après la vieille coutume hellénique^ comme, par exemple, la charge d'une gymnasiarchie , d'une chorégie, d'un sacerdoce ou de quelque fonction administrative, etc. Mais Philiscos n'avait aucune envie de s'engager dans des dépenses considérables pour les beaux yeux d'une cité macédonienne éloignée : il se refusa aux désirs- des Eordéens, et il y mit tant d'obstination, que la commune se décida enfin à en appeler contre lui auprès de l'empereur. Lorsque les choses en furent venues à ce point, Philiscos se hâta d'aller à Rome : arrivé là, il réussit à mettre dans ses intérêts l'entourage lettré de l'impératrice veuve Julia, au point que cette princesse, et par elle son fils, l'empereur régnant Caracalla, se laissa amener à confier à Philiscos la chaire d'Athènes. Alors le rusé sophiste crut avoir gagné la partie. Car, en même temps qu'une fonction désirée depuis longtemps, il avait obtenu aussi le droit précieux de Vatélie ou immunité. Car les professeurs de l'université d'Athènes, d'après un état de fait qui remontait au temps d'iintonin le Pieux, possédaient le privilège précieux et très recherché, que, dans le cas où ils ne seraient pas personnellement disposés à accepter ces coûteuses
^) E. KuHN, Die stddtische unci bûrgerliche Verfassung des Rom. Reiches, II, p. 406 sqq.
"■) Ut materna origo censeatur. L'individu né d'une citoyenne d'une commune ainsi privilégiée devenait citoyen de la ville d'où elle était originaire, sans qu'on s'occupât de savoir si le père était originaire de cette ville ou d'une autre ville ou province que la mère ; maternœ originis erit municeps. Kuhn, op. cit.j I, p. 18, et Ulpian., in Dig., L, 1 (Ad municip.)^ 1, §2.
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charges publiques et ces fonctions d'honneur, la commune ne pouvait les y contraindre ^ Cela les garantissait d'abord contre les prétentions éventuellers de la ville d'Athènes; mais, en fait, les professeurs athéniens qui n'étaient pas nés à Athènes même s'étaient trouvés protégés aussi jusqu'ici contre les prétentions de leurs cités natales.
Philiscos, néanmoins, s'était grossièrement trompé dans son calcul. Les représentants des Eôrdéens ne tardèrent pas à se présenter devant l'empereur avec une plainte contre le professeur athénien. Alors Caracalla (cette scène se passait en l'année 212 ap. J.-C") entra en fureur. Il s'indigna contre le rusé sophiste qui l'avait personnellement mêlé à cette affaire et avait mis toute la cour en mouvement pour obtenir subrepticement l'atélie. Il voulut assister au pz^ocès et fit donner l'ordre à Philiscos de plaider sa cause en personne. Ce fut la perte du sophiste. Dès son entrée au tribunal , Caracalla se montra animé des préventions les plus passionnées contre Philiscos : naturellement, le professeur ne pouvait rien faire qui lui agréât. Dans un homme qu'il n'aimait pas tout déplut à l'empereur : il fut choqué de la démarche et de l'attitude du professeur; son costume ne lui parut pas convenable; il trouva que sa voix était presque celle d'une femme, que sa prononciation négligée et son discours débité d'un air distrait trahissaient l'orgueil du sophiste, etc., etc. Brutal et incapable d'égards comme il l'était, Caracalla donna libre cours à son mécontentement et à sa haine; il ne laissa pas même Philiscos déployer tout le charme de son débit tant vanté, ni l'élégante pureté de son elocution, ni l'habileté de son art de composer, ni le choix heureux de ses mots harmonieux. Au contraire, il ne cessa de l'interrompre par des remarques haineuses et par des questions de toute espèce, auxquelles, tort impardonnable devant un empereur, le professeur n'eut pas la présence d'esprit ni la souplesse de répondre toujours sur-le-champ et d'une manière convenable. Le procès aboutit à la défaite complète de Philiscos. Avec toutes sortes de termes de dérision,
*) Cf. pourtant Kchn, ojj. cit., I, p. 120 sqq., sur la limitation soit discrétionnaire, soit facultative de ce droit.
*) Cf. Clinton, Fast. Romaii., I, p. 221*
18 PHILISCOS
Caracalla décida l'affaire en faveur des Eordéens. En effet, Philiscos lui paraissait être un homme insignifiant qui ne méritait pas Tatélie. Et lorsque Philivscos, qui ne connaissait pas encore les manières brusques et passionnées de Fempereur, avait hardiment fait appel à son droit d'atélie en qualité de professeur athénien, Caracalla s'était levé en colère, et, d'une voix de tonnerre, l'avait écrasé par ces paroles : u Ni vous, ni aucun de tous ces savants personnages ne jouirez de l'atélie ; car je ne vois pas du tout pourquoi, en faveur d'une poignée de misérables petits discours, j'enlèverais aux villes le droit d'imposer les liturgies à des hommes qui sont très bien en état d'en supporter les charges ! » Et l'affaire fut décidée de la sorte, au moins pour ce qui regardait Philiscos '.
On peut se faire une idée de l'effet désagréable que cet incident dut produire à Athènes. Sans doute, dès ce temps-là plus d'un autre officier supérieur des légions romaines ou de la garde impériale avait pu avoir des idées semblables , mais un jugement aussi cynique et aussi méprisant n'avait encore jamais été porté par un empereur sur Fart et les pratiques des savants athéniens, et l'abolition de l'atélie pour les professeurs de l'Université devait^ si on la prenait vraim.ent au sérieux,
*) Philostrat. (éd. Kayser) VU. Sophist. ,11, 30, 1 et 2, p. 622 sqq. et cf. II, U, 1, p. 591. Voy. KuHN, op. cit., I, pp. 119. 120. II, p. 406. C. F. Weber^ Commentatio de academia litteraria Atheniomum, p. 22. C'étaiL là naturellement un acte arbitraire de Ja part de Caracalla, en tant du moins qu'il s'étendait plus loin qu'à la sentence rendue en faveur des Eordéens. Kuhn, I, pp. 119. 120, développe les raisons qui pouvaient justifier formellement la décision de l'empereur en faveur des Eordéens. Philiscos n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'en matière d'atélie les empereurs, notamment les plus récents, s'étaient constamment réservé un droit de décision souveraine; de plus, d'après les règles existant depuis Antonin le Pieux et Sévère, que Kuiin rapporte dans l'ouvrage cité, Caracalla pouvait décider en faveur des Eordéens, du moment que, comme dans le cas présent, il était assez brutal et assez malintentionné pour déclarer que Philiscos était un homme trop insignifiant pour bénéficier de la double atélie (pour Athènes et pour Éordée). Si ensuite, dans sa fureur et son humeur arbitraire, Caracalla dépouilla de plus Philiscos du droit d'atélie à Athènes, cela n'était pas non plus sans exemple : c'est ce que le vaniteux Philiscos n'aurait pas dû oublier. Kn effet, Septime-Sévère avait, en 196 (Clinton, op. cit., p. 199), enlevé l'atélie au sophiste athéno-smyrnien Héraclide, parce que ce dernier avait complètement échoué devant lui à Rome dans un discours d'apparat, où il s'était troublé et était resté court. Nous reviendrons plus longuement sur cette question.