‹ Histoire de la Grèce sous la domination des RomainsChapitre 152 sur 227 · ALARIC CERNÉ PAR STILTCON · texte numérisé non relu

ALARIC CERNÉ PAR STILTCON

Péloponnèse inondés par elles, et, au prix de nombreux et vifs combats, à les refouler enfin dans le coin nord-ouest de l'Arcadie. Peu de temps après, Alaric avec tout ce qui lui restait de troupes se vit, à la frontière de l'Arcadie et de l'Élide septentrionale , sur les plateaux de la montagne de Pholoé, enfermé dans une vallée par les corps d'armée d'un adversaire de génie. Le plan de Stilicon était évidemment d'anéantir complètement les Gotlis. Les positions de ces derniers furent prises, par un système ingénieux de retranchements, comme dans un filet presque impénétrable : les bandes d' Alaric, parmi lesquelles les maladies faisaient de nombreuses victimes, furent affamées : on finit même par leur couper Teau \

Le moment semblait être proche où la Némésis frapperait les bandes gothiques. Aussi est-ce avec stupéfaction que le monde apprit une nouvelle inouïe : Alaric avait échappé à l'étreinte du fer des Romains ; il était arrivé heureusement en Étolie et en Acarnanie avec tout le butin fait sur les Grecs, et il marchait surl'Epire*.

On s'est demandé à toutes les époques : comment cela a-t-il été possible ? Le Grec Zosime trouve la question facile à résoudre. Il raconte que Stilicon n'avait pas su mettre des bornes à son goût pour les jouissances de la vie ; qu'il avait quitté l'armée pour se livrer, loin de son camp, à tous les plaisirs de la vie du Midi; que l'armée perdit la discipline et la vigilance ; que les soldats quittaient en masse leurs positions pour piller à leur tour la Grèce, ce qui permit aux Goths de faire un mouvement hardi pour percer l'ennemi qui les entourait, mouvement qui leur réussit parfaitement \ Cette opinion est pourtant invraisemblable au plus haut degré. On peut admettre sans discussion que l'armée de Stilicon soit

0 ZosiM., V., 7,3-4. Claudian., IV Cons. Honor,, 462-471.478-483. Laud. Stilich., I, 94. 112. 180-188. Bell. Getic.y 513 sqq. 575 sqq. Cf. encore hi Rufin., ir, praef. 9 sqq.

2j ZosiM., V, 7, 4.

3) ZosiM., V, 7, 4. Parmi les modernes Chk. F. Schultze est le seul, autant que je sache, qui dans son « Flavius Stilicho » se soit rangé sans hésitation à l'avis de Zosime (p. 52 sqq).

ALALUC s'échappe VERS l'ÉPIRE 365

devenue à son tour une lourde charge pour le Péloponnèse; on peut admettre aussi que (avec ou sans la faute de Stilicon), Alaric soit parvenu à se dégager momentanément. Mais c'est tout. Si Alaric voulait se sauver, il ne pouvait s'ouvrir un passage que vers le détroit do Rhion ou vers Corinthe : c'est la dernière hypothèse (à tort, croyons-nous) qui est acceptée généralement. Or, Alaric avait alors non pas une troupe peu nombreuse de fantassins alertes et de cavaliers aux chevaux rapides, mais une armée de 30 à 40,000 hommes, épuisée par la famine et les maladies , qui avait sans doute perdu ou mangé la plupart des chevaux, et qui était embarrassée par de nombreux prisonniers et une masse de butin. Et c'est avec une telle armée qu'il aurait pu gagner l'Isthme à marches forcées, ou bien par Trilœa et JEgion, ou par Psophis, Glitor et le passage de Cynselha qui conduit dans TAchaïe orientale, ou enfin par la vallée de Ladon et les cols de Cyllène ! Il faut supposer que l'armée de Stilicon s'est retirée presque tout entière en Messénie et en Laconie, ou bien que Stilicon et tous les officiers supérieurs romains, grecs et germains de son armée ont poussé à un degré vraiment inouï l'incapacité, la paresse ou l'oubli du devoir, si l'on veut trouver admissible qu'ils n'aient pas pu rattraper les Goths sur aucun point de ces routes si difficiles. Mais en supposant même que le désespoir ait donné des ailes aux Goths, il était toujours facile de les arrêter sur la route pénible le long de la côte septentrionale du golfe de Crissa, depuis la Mégaride jusqu'en Etoile; il suffisait à Stilicon de faire passer son armée par le moyen de la fiottc dans la Locride Ozole ou dans la Phocide, et de choisir là le point où il arrêterait la marche des Barbares. Il était tout aussi impossible à Alaric, dans les conditions que nous dit Zosime, de franchir le golfe à Rhion. La nécessité où auraient été les Goths de conquérir Patrae, ou de passer plusieurs jours à Rhion pour s'emparer des vaisseaux nécessaires au passage en Etoile, leur aurait certainement fait perdre assez de temps pour que Stilicon eût pu les prendre entre sa flotte et son armée. La narration de Zosime nous force à choisir entre une situation de l'armée et de l'étatmajor qui ne s'accorde pas avec ce que nous savons du

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caractère du grand Vandale, ou une trahison voulue, dont Zosime ne dit pas un mot.

Quant à nous, nous croyons que le récit de Zosime n'est autre chose que le résidu des propos malveillants sur la guerre grecque de Stilicon qui eurent cours dans la suite à Constantinople (et, après l'assassinat du Vandale, en Italie même), et qui avaient pour but de décharger, aux yeux des contemporains indignés, la cour orientale de sa faute et de sa honte sur les épaules de ce Stilicon détesté. Mais quelque obscure et incomplète que soit la tradition des faits, pour nous c'est un fait évident que, cette fois encore, la Grèce fut frustrée de son salut par la faute d'une politique de cabinet étroite et égoïste, et par la misérable hostilité qui régnait entre la cour du Bosphore et Stilicon.

Quelques passages de nos sources parlent, au moins par allusion, de négociations qui furent nouées entre Alaric et la cour de Byzance'. Pour nous, voici l'hypothèse que nous risquons. Lorsque la soumission d'Alaric semblait imminente, le ministre byzantin Eulrope, qui, malgré son amitié d'autrefois avec Stilicon, continuait l'ancienne politique de Rufin vis-à-vis de l'Occident, aura élevé par ses commissaires ou ceux d'Arcadius auprès de Tarmée de Stilicon la prétention de faire participer de quelque façon le gouvernement de l'empire romain d'Orient à la conclusion de la paix avec les Golhs dans le Péloponnèse. Des dissentiments désagréables auront éclaté entre Stilicon et les fonctionnaires romains d'Orient ; peut-être le rusé Alaric, ou même l'initiative déloyale des Byzantins auront-ils profité de cette occasion pour nouer des relations plus immédiates entre les Goths et les Romains orientaux. Alors Stilicon, irrité des intrigues byzantines ,aura pensé qu'il pouvait être de son intérêt d'épargner le jeune roi des Goths, en vue de la politique à venir de l'empire d'Occident. Tout ce qui pouvait être fait pour le salut de l'Achaïe (pouvait-on dire dans son camp), le Vandale l'avail fait; Alaric était enfermé dans un coin de la montagne, où il

, *) Glaudi\n., Bell.Getic., 516 sq. Orose (VII, 37) donne à entendre que Stilicon laissa partir sciemment les Golhs.

l'évasion des GOTHS 3G7

ne pouvait plus être dangereux pour les Hellènes. 11 n'était pas nécessaire de l'anéantir complètenfient, pour les beaux yeux des ingrats Orientaux. Slilicon aura donc habilement manœuvré de façon à ce qu'Alaric put facilement trouver un passage pour s'échapper, sans que l'honneur militaire de l'armée romaine d'Occident eût trop à souffrir. Mais le libre départ des Goths par Corinthe aurait été un acte d'hostilité non déguisée de Slilicon vis-à-vis de Constantinople, une trahison ouverte. Aussi, pour toutes sortes de raisons militaires, géographiques, diplomatiques, est-il fort probable que Stilicon laissa habilement les Goths s'échapper dans la direction du nord, et leur laissa le temps de s'assurer des moyens pour passer le détroit à Rhion '. Alaric poursuivit ensuite sa route par l'Etolie et l'Acarnanie^ pour continuer ses brigandages en Épire ^

Quoique la cour byzantine, dans ces misérables conjonctures, ait la honteuse responsabilité de l'anéantissement de la Grèce, il ne faut cependant pas nous laisser égarer Jusqu'à défendre la conduite de Stilicon. Ce dernier, du reste, expia suffisamment plus tard sa faute politique dans les nouveaux troubles causés parles Visigoths en Occident. Pour le moment, il dut comprendre parfaitement que Ton devait à la cour du Bosphore le considérer comme un ennemi déclaré, et que sa conduite improvisée et inattendue avait rendu irrémédiable pour le moment la scission entre l'Orient et l'Occident. Aussi lorsque, peu de temps après le passage d'Alaric en Épire, Arcadius envoya de Constantinople à Stilicon Tordre péremptoire de quitter sur le champ le territoire de l'empire d'Orient, le général transporta sans relard pai' mer son armée en Italie*; son premier soin fut dès lors de réprimer les mouvements germaniques à la frontière du Rhin. Mais à peine le

*) Celle opinion qu'Alaric s'est échappé par Rhion est admise avec raison, nolamment par Gibbon (Irad. Sporschil), p. 978, et par Pallmann, loc. cit. p. 217.

-) Cf. ZosiM., V, 26, 1. Voy. en outre Claudian., De bell. Getic., v. 185 sq.

^) Claudian., In Eutropium^ II, 215. De hell. Getic. ■, 185 sqq. Zosim., V, 7, 4 3126, 1.

*) Cf. ZosiM., V, 7, 5, qui, comme on sait, place par erreur la mort de Rutin à ce momenl.

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