‹ Histoire de la Grèce sous la domination des RomainsChapitre 17 sur 227 · CARAGALLA ET LES SOPHISTES · texte numérisé non relu

CARAGALLA ET LES SOPHISTES

lerie grecque par un sentiment mêlé de timidité et d'irritation ; il confia aussi dans la suite une grande partie des affaires de chancellerie grecque et latine à sa mère l'impératrice douairière Julia ^ Mais, de toute façon, il ne put refuser son estime au vieux sophiste ^ Le rhéteur Héliodore, lui aussi, qui en l'année 213 se chargea d'une mission de sa ville natale en Arabie auprès de l'empereur alors occupé en Gaule, sut également inspirer au farouche Caracalla un véritable respect par la présence d'esprit et l'habileté qu'il montra dans cette négociation ^ D'ailleurs, Caracalla songeait si peu à ériger en principe raisonné le mépris de la rhétorique et de ses représentants, exprimé par lui d'une manière si brutale, qu'il n'hésita pas à accorder personnellement l'atélie au sophiste Philostrate de Lemnos, âgé seulement de vingt-quatre ans, sans autre motif qu'un discours académique bien réussi'. Il est vrai (cf. tome II, p. 425) que c'était un petit-fils du sophiste et écrivain Flavius Philostrate, qui était en haute faveur dans la maison de l'empereur et à Rome en général.

S'il est vrai que beaucoup des particularités que l'on raconte des rapports de cet empereur avec les savants grecs portent le caractère de l'inconstance et du caprice, ilya, par contre, dans son caractère un trait qui Ta suivi logiquement jusqu'à la fin : à savoir, le culte passionné et enthousiaste d'Alexandre le Grand. Il y avait des siècles déjà que l'illustre fils de Philippe de Macédoine était devenu dans le monde de la civilisation gréco-romaine un objet d'admiratix)n et de culte. Les habitants de la province de Macédoine, qui ne vivaient plus que du souvenir de cette ancienne gloire, et la population de langue grecque des villes fondées autrefois par Alexandre ou des pays hellénistiques issus de son immense empire, ne furent pas les seuls à entretenir pieusement la tradition de sa grandeur héroïque. Même pour les Grecs de l'Occident, sur lesquels avait autrefois pesé si lourdement son bras, le

0 Dio Gass., LXXVII, 18 init.

2) Philostràt., V. S., II, 24, p. 607; 25, 4, p. 610 fin.; 26, 3, p. 614. Cf. Cli^^ton, pp. 199. 203. 221.

'') Philostrat., V. S., II, 32, p. 626. Clinton, pp. 223. 227. *) Philostrat., y. S., II, 30, 1, p. 623. Cf. Clinton, p. 225.

LE CULTE d'aLEXANDRE LE GRAND 21

grand roi avait pris depuis longtemps le caractère d'an puissant héros national, dont la mémoire brillait au premier rang au milieu des précieux trésors» des souvenirs historiques et nationaux des Hellènes. Bien plus, pour tout ce monde de nations qui avaient été touchées et pénétrées d'une manière si sensible par la civilisation romano-grecque, la colossale figure d'Alexandre était devenue peu à peu l'objet d'un culte qui se transmit dans la suite sous les formes les plus étranges, défigurées jusqu'à la caricature, aux peuples de l'Orient sémitique, jusque sous la domination de Tlslam et à travers tout le moyen âge. Même au ni^ siècle après J.-C, on consacrait encore au nom et à l'image du grand capitaine macédonien un culte presque superstitieux, témoignage d'un persistant attachement aux grandes traditions d'un passé grandiose et lumineux. Il y avait des familles considérables, comme entre autres la maison des Macriani, parmi les membres de laquelle nous rencontrons dans la suite un puissant adversaire de l'empereur Gallien , qui avaient choisi le grand Alexandre comme patron ou diôu tutélaire. Or, dans cette famille des Macriani, c'était un antique usage que les hommes et les dames s'entourassent d'objets de tout genre portant l'image d'iVlexandre , car^ croyaient-ils, cela leur assurait un bonheur certain. Ainsi les bagues, les parures, les bandeaux, les bracelets, les vêtements des dames étaient ornés des images du héros, tandis que sur les meubles d'apparat de grande dimension on aimait à représenter des scènes de sa vie guerrière si agitée*. Il y avait encore des gens qui faisaient remonter leur origine, n'importe par quelles raisons, jusqu'à Alexandre % avec le même orgueil que tant d'Hellènes et de Romains ramenaieih l'origine de leur race aux héros de rhistoire primitive de la Grèce ou aux grands hommes des antiques cités grecques. D'autres se contentaient, tout à fait

^) Trebell. Poll., Trigmt. Tyr., XIV, 4-6. Du reste, la possession de ces reliques d'Alexandre ou de Philippe n'était pas une nouveauté : n'avait-on pas jusqu'à des planches du navire des Argonautes et des coupes qu'avaient possédées, disait-on, Nestor, Achille ou Didon? Friedlànder, BarsteUiingen aus der Sittengeschichte Roms, 11^, p. 159 sqq.

^) Cf. Jacob Burgkhardt, Die Zeit Constcmtins des Grossen (2'^ édit,). p. 18, et aussi Aurel. Vict., Caes., 29 (Decius) init.

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