CARACALLA ET ALEXANDRE LE GRAND
dans Fesprit du culte des reliques usité dans ce temps, de se vanter au moins d'avoir des vases d'argent qu'aurait possédés autrefois le roi Philippe, ou des objets d'art ayant appartenu à Alexandre lui-même \
La famille de Septime-Sévère, en dépit de la sévérité toute militaire de cet empereur et de la vie farouche et agitée de Caracalla, était beaucoup trop cultivée, tous ses membres étaient beaucoup trop sous Finfluence de tous les courants intellectuels de cette époque pour faire opposition à ce culte pour le grand conquérant, le grand homme de guerre macédonien. Septime-Sévère avait lui-même autrefois rendu un hommage tout particulier à l'incomparable héros grec. Voulant se reposer des fatigues de la guerre et du poids des affaires de l'État, peu de temps après sa dernière et brillante expédition contre les Parthes et après le siège malheureux d'Atra en Arabie (au commencement de l'année 202 ap. J.-C), il visita la vallée du Nil égyplien^, afin de connaître à fond le pays merveilleux des Pyramides et la Thébaïde ; il ne se contenta pas de faire relever et restaurer à Thèbes la colonne dite de Memnon, en ruines depuis 27 ans av. J.-G. (détruisant ainsi inconsciemment le charme poétique de ce monument, les sons mystérieux que rendaient ces ruines gigantesques au lever du soleil)^; il rassembla aussi partout les écrits et les livres sacrés de l'antique et sainte sagesse sacerdotale, et fit déposer toute cette littérature dans le mausolée royal d'Alexandre à Alexandrie, où le corps du héros macédonien reposait dans un cercueil de verre. Après cela le tombeau fut fermé, afin qu'à l'avenir la foule ne pût pénétrer auprès du corps d'Alexandre, ni des mystères accumulés dans ce lieu ^
Quant au culte rendu à Alexandre par Caracalla, il fut infiniment plus bruyant. Ce culte de l'illustre mort fut le seul trait idéal que le prince eût sauvé des temps meilleurs de sa jeunesse : encore ne fut-ce que pour l'exagérer jusqu'à la carica-
*) Cf. Juvenal., XII, 46. Stat., Silv., IV, 6; voy. aussi Friedlander, Barstell. aus der Sittengeschichte Roms, II, p. 165 i^qq.
2) Cf. M. DuNCKER, Gesch. d. Alterth. IS p. 106 sqq., noie 1. Ml. Spartian., Sever. Septim., 17, 4.
3) Dio Cass., LXXV, 13.
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ture. Personnellomont l'empereur, de petite taille et de médiocre mine, n'avait à vrai dire aucune ressemblance avec Alexandre, si ce n'est une légère inclinaison de la nuque vers l'épaule gauche^; au point de vue des qualités intellectuelles, il était très éloigné de pouvoir être comparé avec ce grand homme, et l'on ne retrouvait chez Caracalla que quelques-uns des vices redoutables des dernières années d'Alexandre : l'emportement sauvage et l'intempérance. Si malgré cela le nouveau maître de l'empire romain, du monde g-réco-romain, n'a cessé depuis l'âge de sa virilité de célébrer le grand Alexandre sur tous les tons et de proclamer le grand héros des Grecs comme son modèle, cela ne pouvait que le conduire souvent à de véritables bouiïonneries, qui prirent avec le temps un caractère de plus en plus colossal et coûtèrent de plus en plus cher à l'empire. Tout jeune encore, en l'honneur de son illustre modèle, qu'il cherchait de plus en plus à représenter et dont il célébrait sans cesse le nom et les exploits, il affecta à son entrée dans l'adolescence des airs de grandeur théâtrale, et ne montra plus qu'un air sombre et un visage froncé". Lorsqu'ensuite il fut monté sur le trône et n'eut plus à s'inquiéter de la sévère critique de son père, il s'abandonna de mille façons à son dispendieux enthousiasme pour Alexandre. Après tant d'exemples de goûts bizarres donnés par les empereurs romains, ce n'était qu'un spectacle étrange mais non répugnant pour le peuple romain de voir Caracalla se montrer de préférence avec le costume macédonien, coiffé de la célèbre kausia, le chapeau des paysans et des soldats de la Macédoine. Ce fut une fête pour les peintres et les sculpteurs lorsque l'empereur ordonna d'exposer partout, dans les villes comme dans les camps, des peintures et des statues de son glorieux modèle. La ville de Rome, notamment, fut inondée d'œuvres d'art inspirées par ce sujet; seulement, Grecs et Romains ne pouvaient s'empêcher de sourire malicieusement en voyant que, sur le Capitole et dans d'autres temples, on exposait des images sur lesquelles l'honnête Caracalla avait fait sculpter, ciseler ou peindre son propre profil confondu avec
*) AuREL. ViCT., Epitome (Carac), 21.
'^) Ml. Spartian., Caracalla, 2, 1 et 2.