‹ Histoire de la Grèce sous la domination des RomainsChapitre 180 sur 227 · LE NÉOPLATONICIEN PLUTARQUE · texte numérisé non relu

LE NÉOPLATONICIEN PLUTARQUE

c*est que Fancienne philosophie avait cédé depuis longtemps la place à la rhétorique, qu'il désigne, peut-être avec ironie, sous le nom de commerce du miel de THymette. Néanmoins, à la fm de sa lettre si méchante, il fait mention, non sans un trait piquant, de l'apparition d'hommes nouveaux à qui Athènes a dû effectivement de voir son Université reprendre une importance très originale \ Il s'agit des néoplatoniciens du v^ siècle. Nous avons déjà eu l'occasion de remarquer que le vieux Priscos porta avec succès le drapeau du moderne platonisme à Athènes jusqu'au temps d'Alaric. Son école ne disparut pas à sa mort. Bien plus, c'est tout de suite après lui, pendant les premières décades du v° siècle, que nous apparaît l'éminent Athénien Plutarque comme le chef célébré de tous les philosophes de l'Université d'Athènes. Cet homme, fils de Nestorios (probablement de l'hiérophante d'Eleusis dont nous avons souvent fait mention), a été le véritable restaurateur de l'ancienne importance philosophique de l'Université d'Athènes. On ne sait pas avec certitude de qui Plutarque a été le disciple. Une serait pas impossible en soi que le vieux Priscos l'ait consacré comme héritier et nouveau dépositaire de la doctrine théurgique secrète et de la tradition néoplatonicienne. Cependant, l'érudition moderne incline plutôt à croire que son véritable maître a été le Péloponnésien Théodore « d'Asine, un disciple immédiat de Jamblique. L'école de Plutarque, comme nous le montre l'allusion malicieuse de Synésios, était déjà en pleine prospérité dans les années qui suivirent la retraite d'Alaric de la Grèce ^ Plutarque, déjà très vieux, devint le fondateur de la troisième et dernière école néoplatonicienne

*) ZuMPT, loc. cit., p. 55 sq., va jusqu'à trouver que c'est dans la fin de sa lettre que Synésios a mis le plus de malice ; il voit dans l'allusion à la maison de Plutarque un écho de la rivalité haineuse qui existait entre la nouvelle école philosophique d'Athènes et sa philosophie alexandrine à lui, représentée alors par Hypatie. Cf. aussi Wachsmuth, op. cit., p. 717 sqq.

«) Sur ce philosophe, voy. encore Procl., Theol. Plat., I, p. 2. IV, i6, et dans Platon. Tim.,^. 187 b. 225 a. 246 6. 314 f. Nemesius, 2, p. 117. Clinton, Fast. Rom., Il, p. 314. Boissonade, ad Eiinap., p. 178. Sur le véritable maître de Plutarque, voy. Zumpt, loc. cit., p. 31 et 54.

») Cf. Synes., Epist., 136 fin., p. 494, et voy. Volkmann, p. 99. Zdmpt, p. 33 et 54 sqq.

qui, indépendante à Athènes de l'Etat et de la ville, appuyée sur l'antique et riche propriété des platoniciens, s'allia de la manière la plus étroite avec ce qui restait en Grèce d'adeptes de l'ancienne foi olympienne, et 6réa par conséquent un double cours d'études : l'un, pour la masse des étudiants, qui ne recherchaient que des leçons de mathématiques et de philosophie ; l'autre, pour les fidèles moins nombreux du paganisme, qui trouvaient toujours ici leur école supérieure ^ Pour le moment pourtant, notamment pendant qu'llypatie lui faisait une si active concurrence à Alexandrie (jusqu'en 415)^ la nouvelle académie philosophique ne pouvait que faire des progrès assez lents. Cependant, Plutarque entretenait des relations amicales avec les autorités, du moins avec le préfet d'illyrie Herculius (402-413)^ auquel le philosophe reconnaissant éleva une statue *.

D'un autre côté, les jours de prospérité de la sophistique étaient, comme nous l'avons dit plus haut, passés pour toujours. Sans doute, on ne pouvait pas se passer de la rhétorique : toute la culture du monde antique et de ce siècle qui en marque la fin dans la moitié orientale de l'empire romain était trop intimement liée aux exercices de l'école des rhéteurs ; la masse des connaissances positives que cherchaient, à l'Université, tous ceux qui n'avaient pas besoin d'études tout-à-fait spéciales étaient toujours trop exclusivement enseignées dans les cours des rhéteurs pour que cette catégorie de professeurs eût pu disparaître dès maintenant. Mais la rhétorique perdit de plus en plus cet éclat dont elle avait encore brillé sous Himerios. Avec la direction décidément nouvelle du goût général que nous constatons maintenant, le public ne pouvait plus prendre aux exhibitions des rhéteurs le plaisir qu'y prenait encore celui du iv*" siècle. Le siècle était devenu trop sérieux; le public était trop modifié par le christianisme et les discussions dogmatiques, il était trop sollicité par la philosophie pour qu'il fût possible encore de prendre un vif plaisir à la beauté formelle des discours d'apparat, aux

*) Cf. ZuMPT, p. 35.

2) C. I. Gr., no 373 5, Add., et Waghsmuth, p. 717.

« concerts » des rhéloriciens. En face d^un monde en ruines, on ne pouvait plus chercher des satisfactions purement esthétiques et raffinées dans les panégyriques d'une antiquité glorieuse, disparue pour toujours et qu'on ne pouvait même plus bien comprendre. Il n'y a donc plus à Athènes de sophistes dans le genre des grands orateurs artistes des derniers siècles. Les rhéteurs du v" siècle n'ont pas cessé d' être des hommes instruits et capables ; mais c'est une génération sèche et réaliste, et le froid prosaïsme de leur discipline scolaire, de leurs détails techniques* que ne transfigure plus le brillant rayonnement de l'antique auréole, n'est évidemment plus en état d'attirer une jeunesse ardente dans les salles de cours des derniers epigones des grands sophistes d'Athènes. Toutes ces circonstances et tous ces changements ne manquèrent naturellement pas d'exercer une influence défavorable sur la fréquentation de l'Université. Mais ce qui fut le plus fâcheux pour Athènes, ce fut la nouvelle politique de la cour du Bosphore en matière d'éducation universitaire, inaugurée par l'empereur Théodose II et ses tout-puissants conseillers et conseillères. Par lui-même, Théodose était un grand ami de la science de son temps et de ses représentants. Il le prouva déjà en 414, lorsqu'il confirma les privilèges et immunités usuelles des grammairiens, rhéteurs, professeurs de philosophie et médecins, et leur réversibilité sur leurs femmes et enfants et sur leurs propriétés immobilières^. Un tel acte fut accueilli avec satisfaction à Athènes comme ailleurs. Mais les Athéniens durent être très inquiets lorsqu'ils s'aperçurent qu'on s'efforçait à la cour de centraliser autant que possible dans la capitale la haute culture académique. Il est vrai que l'université de Constantinople existait depuis Constantin le Grand; mais elle était restée beaucoup en retard sur Athènes pour la renommée, le mouvement et la fréquentation. Mais, à partir de Théodose I", cet état de choses se modifia beaucoup au détriment d'Athènes. On apprécia de plus en plus l'avan-

0 Cf. Bernhabdy, Griech. Litteratur, I, p. 633. 635 sq. 639, et Volk- MANN, loc. cit., p. 135 sqq.

«) CoD. Theodos., XIII, 3, 16.

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tage que présentail Constantinople dans ces temps orageux pour ce qui était de la sécurité personnelle, lorsque la plupart des localités de la presqu'île du Balkan étaient ouvertes aux Barbares. D'autres étaient attirés par cette circonstance que Constantinople était devenue la résidence permanente des empereurs. Et, chose de haute importance, la capitale possédait des collections colossales de trésors artistiques et scientifiques do toute sorte, ce qui rendait moins nécessaires ou moins désirables de longs voyages dans Fintérieur de la Grèce maintenant désertée par ses dieux. Ajoutons que le goût changea au v*' siècle : on prenait de moins en moins de plaisir à la rhétorique pompeuse et aux virtuosités oratoires si applaudies naguère. L'art des rhéteurs s'ossifiait de plus en plus, et l'érudition en soi tombait toujours davantage dans la faveur publique. L'Université de la capitale, où de tout temps la science pratique et professionnelle était cultivée de préférence, devait remporter la victoire sur celle d'Athènes. Aussi, plus le nouveau système byzantin en politique et en religion jetait de profondes racines, plus la nécessité se faisait sentir d'assurer, par une légion de fonctionnaires bien dressés, le fonctionnement ininterrompu de la machine politique artificielle d'un État qui ne reposait pas sur l'unité de nationalité, plus aussi mûrissait à la cour le plan d'une réorganisation complète de l'Université du Bosphore. Or, ce plan fut réalisé en 425 de la manière la plus grandiose.

En instituant trente et une chaires rétribuées à Constantinople,Théodose II fit quelque chose d'extraordinaire, au point de vue de l'idée que l'ancien monde se faisait de ces établissements. Le groupement de ces chaires par nationalités et par facultés est caractéristique au plus haut degré. On a fait remarquer avec raison' que, par Finslitution de quinze professeurs pour la grammaire et la littératures grecques dans une capitale qui n'avait pas cessé d'être officiellement latine, la langue grecque a pour la première fois reçu un caractère officiel dans l'empire romain d'Orient; cela annonce, en quelque sorte de loin, la domination future de l'élément grec en

*) Cf. FiNLAY, p. 158. 175.

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Orient. Mais, d'un autre côté, la composition du corps académique montre clairement quel intérêt le g-ouvernement byzantin attacliait à la culture exclusive des branches pratiques dans le système d'éducation du temps, et combien les études idéalistes étaient placées à l'arrière-plan. Car, de ces trente-et-un professeurs, il ne devait y en avoir qu'un seul pour enseigner la philosophie. Par contre, il y avait pour la langue, la littérature et l'éloquence latines trois rhéteurs et dix grammairiens; pour les mêmes branches dans les études grecques, cinq rhéteurs et dix g-rammairiens, avec deux professeurs de droit'. L'antithèse entre Constantinople et Athènes est donc énerg-iquement accusée. Il n'y a qu'un point sur lequel l'ancienne tradition soit maintenue. Les besoins de la propédeutique forçaient toujours encore à cultiver larg-ement la littérature antique; c'est sur ce terrain qu'il se fit progressivement une réconciliation entre la vie chrétienne et le monde antique. Le point de vue monacal dut s'effacer devant la nécessité de tirer un parti pédag^ogique du trésor de connaissances positives et d'éléments de culture esthétique légués par cette antiquité qui courait désormais à sa fin.

Il entrait dans les vues de Théodose II de rendre la situation d'un professeur à Constantinople aussi considérée que possible. Le candidat qui ambitionnait une chaire de cette Université devait subir un examen devant le Sénat de la capitale, et il était aussi indispensable pour lui d'avoir un caractère moral inattaquable que de donner la preuve d'une science approfondie. Vingt ans de services assuraient à ces professeurs le l'ang et le titre de « comtes » de premier ordre (à peu près ce qu'on appelle en Allemagne conseiller privé avec le titre d'« Excellence ») : ils entraient par là dans la noblesse des fonctionnaires de l'empire *.

Il saute aux yeux qu'en face d'une pareille concurrencé soutenue par les ressources de l'Etat, Athènes ne pouvait qu'avoir

*) GoD. Theodos., XIV, 9, 3 (cf. XV, 1, 53, et VI, 21, 1). Cod. Justin., XI, 18, 1. Cf. G. G. ZuMPï, Die philosophischen Schulen in Athen, p. 33 sq. et Bernhardy, Griech. Lilt. Gesch., P, p. 639. 641. Clinton, Fast. Rom., \, p. 605.

') CoD. Theod., VI, 21, 1. Voy. Finlay, p. 175.

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le dessous. En effet, au moins par comparaison avec sa période d'éclat sous Himerios, Athènes devint à partir de ce moment « une ville d'études relativement peu fréquentée », jusqu'au jour oti, dans la seconde moitié du v« siècle, la situation devint encore une fois meilleure. Mais il y avait une chose que les Byzantins, à moins de se décider à détruire purement et simplement rUniversité d'Aihènes, ne pouvaient lui enlever; c'était l'heureuse alliance de l'antique tradition avec l'idéalisme relatif des études athéniennes et avec la tendance indestructible de la bourgeoisie d'Athènes à donner à son Université un appui matériel aussi généreux que possible. La tendance des empereurs de Byzance à surveiller, d'une manière inconnue jusque-là, la direction des études supérieures de la jeunesse ne pouvait, au fond, s'exercer que dans l'Université de la capitale*. A Athènes, où depuis longtemps, chez les sophistes comme chez les philosophes, s'était formé un système très arrêté réglant le mode de recrutement des professeurs ; à Athènes, oil il n^ avait plus, depuis Constantin le Grand, de chaires « impériales » comme du temps des Antonins; où, notamment, depuis longtemps les professeurs de philosophie étaient réduits à leurs antiques fondations ; à Athènes, les professeurs de philosophie étaient, à la vérité, forcés encore plus que depuis les premiers grands coups de Théodose I" à dissimuler la pointe de l'arme que l'école platonicienne dirigeait contre le christianisme Mais il n'est pas question, même maintenant, d'intrusion systématique et effective de la cour dans l'enseignement et la liberté du professeur à Athènes. Voici comment, en général, était constituée la vie intérieure de l'Université d'Athènes à partir du règne de Théodose II. Nous pouvons admettre, sans doute, en général que, jus-

*) FiNLAY, à la page 267 de son ouvrage, incline à trouver dans les premiers articles de Cod. Theodos-, XIV, 9, 3, et de Cod. Justin., XI, 18, 1, un grand coup porté par Tiiéodose contre l'esprit de libre recherche en général. Cependant, la défense signifiée aux professeurs libres de faire de grandes leçons publiques à côté de l'Université indique que la principale préoccupation de ïhéodose, dominé p;ir ses idées de centralisation bureaucratique, était d'écarter de son Université de Constantinople toute concurrence fâcheuse dans la capitale mêaae. wj!?V lu...:

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