‹ Histoire de la Grèce sous la domination des RomainsChapitre 182 sur 227 · LES PHILOSOPHES ATHÉNIENS · texte numérisé non relu

LES PHILOSOPHES ATHÉNIENS

des hommes très cultivés, aimables. Ils étaient fort attachés, il est vrai, à l'antique toi ; mais leur polémi(|ue contre la nouvelle religion était, comme l'exiiçeait la situation d'alors, très m' surée dans la forme. En outre, leur système n'était accessible qu'à des cercles très exclusifs du monde savant; il s'était tellement perdu dans le mysticisme qu'il ne pouvait, malgré la morale sévère, presque ascétique des néoplatoniciens et le zèle enthousiaste de plusieurs de leurs coryphées, faire une concurrence sérieuse dans la masse de la population à la simplicité du christiani'^ime, si bien calculée au point de vue populaire : il ne pouvait pas non plus être un véritable soutien pour le vulgaire des Grecs de condition inférieure qui était resté attaché à ses dieux. Le rôle de ces hommes, au point de vue de l'histoire générale, fut de garder fidèlement, à Athènes et dans la Grèce, jusqu'à son dernier soufQe, Thellénisme ex[iirant, et de former pour ainsi dire le chœur dans les dernières scènes de la grande tragédie historique qui se jouait alors. Leur rôle local fut d'être dans ce siècle ce qu'avaient été au iv" Julien, Proaeresios et Himerios. Car tous ceux, chrétiens ou païens, qui s'intéressaient encore à la vie antique et s'enthousiasmaient pour la splendeur de la Grèce; tous ceux qui demandaient à la science et à la philoso[)hie anciennes plus que ce que leur olfrait l'Université impériale sur le Bosphore, tous accouraient, quand ils n'allaient pas à Alexandrie, vers Athènes, et cette fois pour entendre ses philosophes.

Un détail bien caractéristique à étudier, c'est comment, vers le milieu du v^ siècle, la nouvelle philosophie conquit à Athènes la même situation exactement qu'avait occupée la sophistique pendant le iv*" siècle. Malheureusement, les matériaux de l'histoire de cette Université pendant le v® siècle sont encore bien plus rares et en plus mauvais état qu'au iv® siècle. Mais il y a un fait qui éclate malgré tout : de même que, pendant le temps qui s'écoule depuis Hérode Atticos jusqu'à Himerios, toutes les facultés scientifiques sont attirées dans le cercle mygique de la sophistique, de manière à ce que la forme élégante et oratoire forme pour toutes le fond et le cadre du tableau et trop souvent se développe aux dépens du noyau réel des faits, de même aussi, pour tous ceux qui cherchaient

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la haute culture athénienne, la philosophie, ou tout ce qu'on compreuail alors sous ce nom, devint la base nécessaire de tout, le fluide vital qui pénétrait tout. Sans nous étendre plus longuement sur les étudiants qui venaient chercher à Athènes des armes pour combattre le christianisme, nous trouvons que la jurisprudence, la philologie et même la médecine étaient enseignées avec un arrière-plan philosophique. Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est qu'à cette époque la vieille hostilité aihénienne entre sophistes et philosophes semble tout à fait éteinte. JNous apprenons que les rhéteurs et les philosophes connus de ce temps font leurs études, sans esprit exclusif, tantôt chez les représentants principaux delà philosophie, tanlôt chez ceux de la sophistique. Etcomme, en général, l'ancienne et fâcheuse coutume athénienne de s'attacher exclusivement à un seul maître est tombée en désuétude, les rhéteurs et les philosophes se confondent de plus en plus ; de sorte que, devant cet oubli de l'ancienne signilication du mot de rhétorique, plus d'un jeune professeur qui aurait mieux fait de rester rhéteur a passé à la philosophie, et que, d'autre part, les philosophes ont attaché à l'éloquence, à la grâce et à l'élégance de la forme de leurs leçons, une importance inconnue dans les siècles précédents.

Mais, de même que Ks professeurs les plus illustres de TUniversité d'Athènes n'étaient plus, si ce n'est pour la plus petite part, originaires de Taiitique Hellade, mais venaient, après comme avant, de l'Éi^ypte, de la Syrie, de la Lycie, de l'Asie-Mineure (même de Phrvgie et d'Isaurie) , de même aussi, après comme avant, arrivaient en foule à Athènes, moins nombreux pourtant qu'au siècle précédent, les jeunes gens studieux, et, avec eux, plus d'un étudiant plus âgé, des pays cités tout à l'heure de l'Orient hellénistique : il y avait même des Arméniens. Seulement, pour un grand nombre d'étudiants, Athènes n'était plus, à côté de Constantinople, qu'une étape de leur carrière académique. Les mœurs et les usages des étudiants semblent s'être conservés jusque vers la fin du v° siècle * tels que nous les avons trouvés autrefois. Une aulre cou-

^ Pour le commencement du v^ siècle, cf. Olympiodor. ap. C. Mûller,

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tume encore était restée. A côté des nombreux étudiants qui étaient attirés, les uns par la vie joyeuse de l'Université, les autres par les études savantes ou pratiques ou plus idéales et philosophiques; à côté d^un moindre nombre pour qui les platoniciens d^4thènes étaient une « colonie secrète de prêtres » de l'hellénisme et de la théurgie^, il venait aussi des étrangers éminents dont les uns, voyageurs enthousiastes, ne faisaient qu'un court séjour à Athènes, et les autres s'y livraient à leurs études pendant des années ou jusqu'à leur maturité. Citons, parmi les premiers, un historien connu de l'Arménie, Moïse de Chorène, qui, dans sa jeunesse (après le concile d'Ephèse), sur le conseil de ses célèbres compatriotes Isaac-le-Grand et Mesrob, visita la Palestine, Alexandrie et Athènes dans le but d'achever sa haute culture intellectuelle*. Parmi les seconds était ce noble Italien, devenu célèbre par les malheurs tragiques de la fin de sa vie, Anicius Manlius Torquatus Boëlhius de Rome, né vers 475 après Jésus-Christ, qui passa, dit-on, un temps d'une longueur inusitée, douze ans, à Athènes, dans l'étude de la rhétorique, des mathématiques et de la philosophie. Le temps passé par cet homme distingué auprès de la « source la plus pure de l'instruction » que le monde d'alors possédât est placé par les auteurs modernes entre 480 et 498, c'est-à-dire dans la période oii le grand Proclos approchait de sa fin et où son successeur Marinos était devenu le chef des philosophes athéniens ^

Ajoutons enfin, pour la fin du iW" et pour les v® et vi*" siècles, une innovation intéressante. On commença à voir aussi de jeunes femmes étudier à Athènes : mais il ne faut pas s'imaginer que cet état de choses ressemblât à ce qui se voit

op. cit., p. 63 sqq., n» 28, et Dindorf, op. cit., p. 461 sq., n* 28. Pour les derniers temps de l'Université, voy. aussi D gest., Proœm., 9, et C. F. Webbr, De acndemia lilteraria Alhenarum, p. 13.

1) Cf. ZuMPT, p. 35.

^) Cf. Moïse de Chorène (éd. Florival), UI, 61 et 62. Au temps où Proclos était patriarche de Constantinople, et Acace évêque de Mitylène.

3) Cf. ZuMPT, p. 64. Ellissen, Zur Gesch. Athens, p. 132. Sur les doutes au sujet du long séjour de Boèce à Athènes, voy. Gibbon, p. 1328. Weber, op. cit., p. 38.

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aujourd'hui à Zurich. Nous avons pour celle époque plusieurs exemples de jeunes femmes qui, filles ou épouses de professeurs distingués athéniens ou étrangers, s'eflbrçaient de puiser à sa source l'ancienne et la nouvelle sagesse qu'Athènes leur offrait. Ainsi la célèbre et malheureuse philosophe alexandrine Hypatie semble avoir étudié à Athènes * ; ainsi la charmante impératrice Eudocie-Athénaïs que nous avons appris à connaître comme l'élève distinguée de son père Léontios ^ Nous trouverons d'autres exemples plus loin dans Taperçu de l'histoire des philosophes, que nous verrons souvent attachés les uns aux autres par les liens de la parenté.

Cette apparition des femmes dans la vie académique de l'antique Athènes des derniers jours concorde très bien avec le bon ton qui régnait alors dans la bonne société de la ville et qui se distinguait par une finesse, une décence, une grâce et une élégance exquises. L'histoire de la jeune Athénaïs nous montre avec quoi soin on élevait la jeunesse dans les familles distinguées d'Athènes, et comment les dames joignaient à la musique et aux délicats ouvrages de leur sexe l'art de la conversation et les lectures choisies. Nous voyons aussi que, chez la jeunesse des classes élevées de cette ville qui ne se sentait nullement descendue au rang de ville de province, la participation aux actes de la vie académique était regardée comme une affaire d'honneur^. Pendant qu'à la suite de la catastrophe qui accompagna le partage de l'empire et dont les conséquences furent irréparables, le peuple provincial de la Grèce était condamné à vivoter dans la simplicité de l'indigence*^ il continua d'exister dans Athènes, au milieu des monuments éternellement jeunes et beaux d'un grand passé, pendant 130 ans encore, une société grecque, qui, avec les débris de son ancienne richesse, vivait d'une existence simple, si nous la comparons à celle de Constantinople, mais confor-

1) Cf. Pauly, B. E. d. Mass. Alterth., III, p. 1546 (Voyez du rftste, sur Hypatie en générai, R. Hoche dans le Philologus, XV, 3 [1859], p. 435 sqq.)

-) Cf. ci-dessus, p. 388.

3) Cf. FiNLAY, p. 261 sqq. 269.

*) Cf. Procop., Be œdif., IV, 2 (éd. Bonn.), p. 271.

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