PROFESSEURS DE SOPHISTIQUE
trouva un vigoureux adversaire littéraire et artistique dans la personne de l'un des meilleurs élèves de son célèbre parent. C'était Supe.ianus, un enfant des montagnes si mal famées de i'Isaurie, qui ne se voua aux éludes qu'à Tâgede trente ans et qui, comme son illustre maître,, lutta avec tant d'énergie contre les dispositions défavorables de sa propre nature, qu'on le loua dans la suite d'avoir presque égalé Lacharès ^
A côté de ces deux sophistes, dont nous devons placer l'apogée dans la deuxième moitié du v° siècle, et à côté de beaucoup d'autres jeunes savants qui suivaient à Athènes les cours de philosophie et accessoirement seulement ceux de rhétorique sans avoir pour but de devenirprofesseurs à Athènes, nous nommerons encore pour finir deux hommes de ce temps qui ont joué comme rhéteurs un rôle dans les destinées de cette Université. L'un était petit-fils du vieux et célèbre néoplatonicien Plutarque, et portait lui-même ce nom; il était fils de Hierios et contemporain du philologue Pamprepios dont il va être question % et n'a pas eu, même si son existence était mise hors de doute, la même importance que le dernier rhéteur athénien connu, Salustios. Ce savant, né en Syrie, qui se trouvait à Athènes dès le commencement de la huitième décade du v" siècle, peut-être même dès l'année 468 (où son ami et protecteur, le célèbre général Marcellinus de Dalmatie, avait trouvé la mort en Sicile dans la guerre des empereurs Léon I" et Anthémios contre les Vandales), était un homme d'une culture multiple. Avec son esprit enclin à la causticité, avec son goût marqué pour le genre mordant des anciens Cyniques, à la façon de Démonax, estimé pour son vaillant caractère, il avait un pied sur le terrain de la philosophie de Proclos, mais avait fait de la rhétorique sa véritable carrière, dans laquelle,
date quelconque de l'époque qui suivit celle des Philostrates, un antre rhéteur du nom de Métrophane, fils du rhéteur Cornelianus de Lébadée en Béotie, a pu aussi enseigner à Athènes (Sum., s. v.).
*) Suidas, s. v. et Phot., Bill., p. 341 sq.
') Suidas, s. v. Pamprepius; il ne faut pourtant pas nous dissimuler qu'il est possible que Suidas ait confondu Hierios avec Nestorios, et que (s'il s'agit ici du vieux Plutarque) il faudrait alors purement et simplement rayer le jeune. Cf. encore Beutler, loc. cit., p. 87.
SALUSTIOS ET PAMPREPIOS 461
élevé à l'école de Thucydide et de Démoslhëne, il eut de grands succès ; il fut probablement pendant quelque temps l'un des professeurs de jurisprudenpe de l'Université. Lorsque, dans les premières années du vi° siècle, le célèbre néoplatonicien Isidore, à bout d'espérances, transporta ses pénates d'Athènes à Alexandrie, Salustios émigra avec lui dans la métropole égyptienne *.
Nous passons à l'esquisse du personnel philosophique de l'Université d'Athènes du v® siècle avec une des personnalilés les plus remarquables de ce temps, le philologue Pamprepios d'Egypte. Fils de la Thébaïde (qu'il soit né à Thèbes même ou à Panopolis), cet homme, doué des talents les plus variés, puisqu'il a été même un poète épique, avait fait ses premières études à Alexandrie et était venu ensuite à Athènes, Oii il débuta sous une double forme. Car, d'une part, les autorités athéniennes avaient nommé grammairien ou professeur de philologie à leur Université (vers la sixième décade du v" siècle) cet homme, distingué par son érudition^ qui dépassait de beaucoup sur ce point les plus éminents de ses contemporains. Mais, d'autre part, l'Égyptien était et resta l'un des disciples les plus dévoués du grand philosophe Proclos. Attaché avec passion à l'antique religion, il recherchait surtout dans Proclos la « sagesse » secrète, magique, théurgique des néoplatoniciens. C'est ainsi qu'il vécut de longues années à Athènes, lié avec les rhéteurs qui exerçaient un art plus voisin de sa propre activité professionnelle, comme Plutarque et Salustios, mais plus intimement encore avec les professeurs de philosophie. Mais à la fin, cet Égyptien au caractère énergique, qui avec sa grande intelligence et sa connaissance des hommes n'aimait pas les situations subordonnées et, à vrai dire, ne reconnaissait que la supériorité intellectuelle de Proclos , fut engagé avec lesjeunes philosophes contemporains de ce dernier dans une lutte acharnée qui mit fin soudainement à son séjour à Athènes ^
*) Suidas, s,v. Vov. aussi Photius, BibL, p. 342. 350. et Clinton, II, p. 322.
") Sur la vie de Pamprepios jusqu'à ce moment et sur l'homme en gêné-
462 LES BIENFAITEURS DE l'uNIVERSITÉ
La chute de Pamprepîos à Athènes eut lieu parce que son conflit fut porté devant les autorités de la cité. Au v« siècle il y avait à Athènes, outre la vieille maison de Nicagoras, notamment une grande famille sénatoriale qui jouait un rôle considérable dans la noblesse décurionale des propriétaires athéniens. Celte famille, pour des motifs de parenté et son ardente sympathie pour la philosophie néoplatonicienne^, était liée avec l'Université par des liens intimes et employait ses richesses de la manière la plus libérale en faveur de TUniversilé; mais, grâce à sa position considérable dans la cité, elle pesait d'un g-rand poids sur les membres de l'Académie. Au commencement du v^ siècle nous apparaît , à ce point de vue, le riche Archiadas, grand propriétaire qui épousa Asclépigénie (l'ancienne), fille du vieux scholarque néoplatonicien Plutarque. Entré en liaison étroite avec l'Université par ce mariage d'abord, ensuite par son intime amitié avec le grand professeur Proclos, cet homme de cœur et d'intelligence , qui, en vrai philosophe, n'était pas l'esclave de sa grande fortune, sut unir l'étude de la philosophie et la pratique d'une morale ascétique avec la bienfaisance la plus libérale et une grande activité dans l'administration municipale ^ . L'esprit philosophique d'Archiadas , ainsi que sa générosité , passèrent à ses descendants. Il avait un fils, Hégias, dont nous connaîtrons plus tard la situation philosophique, qui fit de la fortune dont il héritait un usage très intelligent en faveur des savants et des philosophes d'Athènes, ses collègues. Il croyait pouvoir faire remonter à Solon l'origine de sa maison ^ La fille d'Archiadas, Asclépigénie (la jeune), épousa le jeune Théagène, « le plus riche de tous les Hellènes» de ce temps. Or ce Théagène, dont l'esprit était tourné moins vers la philosophie que vers l'ambition
rai, voy. notamment Malchi fragm. dans C. Mûller, IV, p. i31, fragm . n» 20, "et dans Dindorf, p. 421. Phot., Bibl, p. 343. 346 sq. 351. Suidas, s, V. Pamprepius et Salustius. Cf. Bernhardy, Griech. Litter., p. 648. ZuMPT, op. cit., p. 31, et Clinton, I, p. 697 et 699.
<) Suidas, s. v. Voy. Marin., ProcL, 12. 14. 29. Cf. Zumpt, op. cit., p. 56.
2) Marin., ProcL, c. 26. Phot., Bibl., p. 349. Suidas, s. v. Zumpt, p. 57. BEUTftEP, Pe Athenarum fatiSy p. 55.
THKAGÈNK KT PAMPREPIOS 463
et la gloriole du pouvoir politique, nous rappelle à plus d'un égard le vieil Hérode Atlicos, en faisant toutefois abstraction de la valeur littéraire. Un grand désastre éprouva sa propre fortune et celle d'Archiadas. Etail-ce à la suite d'un fléau naturel ? d'une invasion de pirates en Attique? ou, si ses biens étaient situés dans le nord de la péninsule gréco-illyrienne ou en Afrique, à la suite d'une dévastation par les Huns, ou les Goths, ou les Vandales? Nous ne le savons ; mais après avoir triomphé de celte épreuve par les consolations morales d'abord, l'assistance matérielle de son beau-père ensuite, il exerça la bienfaisance sur une grande échelle. Il aida plus d'une fois de ses ressources personnelles à rétablir une ville grecque dévastée ou tombée pour un autre motif; notamment les médecins et les professeurs de l'Université furent soutenus avec constance par les riches subventions de cet homme, qui fut pendant la seconde moitié du v° siècle et jusque dans le vi^ le citoyen le plus influent d'Athènes, et de qui partait toute initiative. Mais la médaille avait son revers. En effet, Théagène, archonte d'Athènes, sénateur romain, avec les prétentions que sa vanité puisait dans cette situation officielle et dans sa richesse, était parfois très gênant et désagréable pour les savants, ses amis et ses protégés \ à qui déplaisait parfois son CKistence trop luxueuse pour un philosophe. Ce fut par là qu'il y eut rupture entre lui et Pamprepios.
Les adversaires philosophiques de l'Egyptien avaient fini par l'accuser et, dit-on, le calomnier auprès de Théagène. Dans la négociation personnelle qu'il eut avec Pamprepios, l'irritable Théagène donna à son orgueil, comme noble décurion et fonctionnaire municipal, comme grand seigrieur romain et grand financier, une expression si brutale, que Pamprepios, atteint dans sa dignité, quitta aussitôt Athènes et se rendit à Constantinople ^ Arrivé dans cette ville vers 478, il réussit à gagner toute la faveur du puissant Isaurien Illos, compatriote, général et ministre dirigeant de l'em-
*) Suidas, s. vv. Theagenes et Archiadas, Marinus, ProcL, 29. Voy. Pho- Tius, Bibl., p. 346. Zumpt, p. 57.
'^) Suidas, s. v. Pamprepius, Malchi Fragm.y loc. cit.