LA PHALANGE DE CARACALLA
(Irinisme qu'il admettait, avec l'assurance qu'avait du y mettre en son temps le valet le plus servile et le moins scrupuleux de Babylone, qu'Aristote avait pf^rticipé à la mort prématurée du grand roi. Caracalla parlait môme de son dessein de livrer quelque jour à la destruction les ouvrages du célèbre philosophe, et les innocents représentants de la philosophie aristotélique au Musée d'Alexandrie furent sérieusement troublés pendant quelque temps dans la jouissance de leurs droits traditionnels \
Malheureusement cet empereur ne dédommagea nullement le monde gréco-romain de toutes ces bizarreries par la révélation d'autres qualités qui, en rappelant réellement la vraie figure du jeune héros macédonien, aurait pu être utiles au temps présent. L'apparition nouvelle des Alamans sur le Rhin supérieur et le haut Danube, celle des Goths sur le bas Danube et la mer Noire auraient pu faire désirer aux habitants de l'empire de posséder en ce moment un empereur dans lequel ils eussent trouvé ne fût-ce que Tombre de l'énergie et du génie militaire d'Alexandre. Mais Caracalla, quoiqu'en réalité il ne fût pas un homme insignifiant, quoiqu'il aperçût parfaitement les nouveaux dangers qui menaçaient l'empire du côté de la Germanie et des steppes pontiques, ne trouva néanmoins pas de son goût de mener la vie des camps, d'une manière continue et d'après un plan conséquent, dans les rudes pays des frontières du Rhin et du Danube. En effet, après qu'il eut pendant quelque temps guerroyé d'abord avec les Alamans sur le Rhin supérieur et le Main, ensuite en Dacie avec les Sarmates et les Goths, nous le retrouvons vers l'an 2d 4 ap. J.-G.^ en Thrace, où il s'abandonna sur une grande échelle à sa passion pour Alexandre. Il fît une levée de 16.000 jeunes Macédoniens e* en forma un corps indépendant, à qui il donna le nom de (c phalange d'Alexandre ». Les chefs de cette troupe durent adopter les noms des principaux généraux d'Alexandre; les soldats furent armés complètement à la façon de cette ancienne phalange macédonienne qui, depuis Philippe le Grand
ODio Cass., LXXVir, 7 s. fin.
■} Cf. Clinton, Fast. Roman., ï, p. 222.
2G LES SPAllTIATES DK CARACALLA
jusqu'à la bataille de Pydna, avait rempli tout l'Oriont de la gloire de ses armes. * Mais les gigantesques sarisses ne furent pas confiées aux nouveaux phalangites seulement comme un vain simulacre ou pour l'effet théâtral. Car dès lors l'empereur méditait une guerre en Arménie et en Parthie ; la nouvelle phalange était destinée à prendre une part énergique à cette campagne : aussi mit-on un grand zèle à dresser les jeunes recrues macédoniennes selon les prescriptions des antiques règlements, lorsque Caracalia eut établi pour l'hiver de 214 et 215 son quartier général à Nicomédie^
Étant donné le caractère absolument capricieux des sources et des documents que nous possédons sur le ni° siècle après J.-C, nous sommes dans une obscurité profonde au sujet des destinées ultérieures de cette phalange sous Caracalia et ses successeurs immédiats. Il est vraisemblable pourtant (cf. ci-après) que cette création de Caracalia fut abolie tout de suile après sa mort, c'est-à-dire qu'on versâtes jeunes phalangites, selon les besoins, dans d'autres armes ^. C'est ce qui arriva sans doute aussi aux jeunes Spartiates que l'empereur avait levés en même temps que ses Macédoniens, mais avec une autre destination. Caracalia n'était pas fanatique d'Alexandre au point qu'il ne fût pas capable de s'intéressera d'autres antiquités militaires. Aussi, ne se souciant pas, dans l'espèce, de Thostilité qui avait existé entre son héros favori et les Spartiates, il forma, avec les recrues Spartiates, deux nouveaux corps, dont l'un fut appelé Laconien, et l'autre Pitanien* (d'après Pitane, le quartier le plus distingué de
') Dio Gass., LXXVII, 7. Herodian., IV, 8, 2 et 9, 4.
2) DioCass., LXXVII, ISinit.
^) Les formations à la façon de la phalange de Caracalia et d'Alexandre- Sévère (v. plus bas) ne sont cependant pas absolument sans rapports avec l'org-anisation de l'armée à cette époque. Car, comme l'explique Marquardt, Rom. Staatsverwaltung, II, p. 596 sqq., les Romains avaient renoncé depuis Hadrien à l'ancien ordre de bataille avec intervalles et avaient adopté dès lors un nouvel ordre de combat pour l'infanterie, savoir celui d'une disposition en phalange du premier rang, sans intervalles ; cet ordre était pourtant beaucoup moins serré et moins lourd que celui de l'ancienne phalange macédonienne, et se rattachait à l'ancienne tactique des réserves, de même qu'à la nature des différentes armes telles qu'elles s'étaient développées en suivant l'ancienne tradition romaine.
*) Herodian., IV, 8, 3 et 9, 4. Si ce n'était pas une chose insensée que
MÉSOMÈDE ET APOLLONIUS 27
Sparte); tous deux portèrent sans doute des tuniques rouges et des armes semblables à celle des soldats de Sparte.
Mais ces jeux d'un amateur d'arttiquités militaires n'étaient pas les seuls qui occupaient Garacalla : il se livra dans ce temps-là à d'autres fantaisies, dans le goût hellénique, qui étaient plus daus l'esprit du temps. Dans le monde lettré gréco-romain, les œuvres de Mésomède de Ca'ète étaient fort goûtées ou au moins très répandues. Celui-ci, un affranchi d'Hadrien, comblé de faveurs par ce prince, quoiqu'il eût été plus tard en disgrâce sous le règne d'Antonin le Pieux, était arrivé à une grande renommée comme poète lyrique et citharède. Son Antinoïde et plus encore ses hymnes destinés à être chantés avaient conservé la faveur des lecteurs et des auditeurs. Garacalla, qui s'efforçait lui-même de devenir un bon joueur de cithare, l'admirait tellement, qu'il lui lit ériger un cénotaphe \ quoiqu'il fut mort depuis longtemps. Si d'un autre côté il eut un culte pour le célèbre « saint du paganisme hellénique » , l'enthousiaste pythagoricien Apollonios de Tyane, dont nous avons brièvement raconté la vie plus haut, et s'il célébra sa mémoire par l'érection d'un sanctuaire (à
de vouloir édifier des hypothèses sur les idées fantasques d'un Garacalla et sur les courtes notices incidentes d'un écrivain spirituel, mais parfois un peu léger, comme Hérodien, on pourrait risquer la supposition que les iiommes du lochos <c laconien » avaient été des Éleuthéfolaconiens, — Sur le quartier de Pitane (désigné maintenant sous le nom de çuXr,), voy. aussi tome II, p. 470. Il n'est pas impossible du reste que Garacalla, qui pouvait savoir qu'entre Hérodote (IX, 53) et Thucydide (I, 20) et leurs interprétateurs il y avait un désaccord au sujet de l'existence ancienne d'un lochos pitanien à Sparte (cf. HermaNx\, Griech. Staatmlterth., §29, 10), ait eu une envie digne de lui, celle de réfuter pratiquement Thucydide. Officiers de la cohorte pitanienne dans Bô^kh, C. I. Grœc, III, no 5501, p. 598 sqq. — Si ma mémoire ne me trompe pas, Victor de Langlois a trouvé dans son voyage en Gilicie plusieurs inscriptions funéraires rappelant la mort de soldats Spartiates dans ce pays, et que l'on peut rapporter avec quelque vraisemblance au temps de Garacalla; malheureusement il m'est absolument impossible pour le moment de me rappeler dans quel journal asiatique de France de 1860 à 1861 ces inscriptions ont été rapportées. Mommse.\ {Rom, Gesch., V, p. 247) mentionne deux inscriptions concernant ces Spartiates, celle de Nicoclès {G. I. Gr., n" 1253) et celle de Dioscoras (ihid., n» 1495).
^) Dio Gass., LXXVII, 13 fin. Il s'est conservé quelques fragments des poésies de Mésomède, et nous avons même la musique de ÏHymne à JSémésis (Ambros., Gesch. d. Musik, I, 450. Friedlander, III, p. 314).