CAR AC ALLA E>J ACHILLE
Rome oil à Tyane), nous le devons sans doute uniquement à Finfluence de Fimpératrice-mère Julia et à celle des savants de la cour qui, comme on sait, s^occupaient justement à cette époque, avec un intérêt tout particulier, de la biographie de ce personnage. Apollonios lui-même, le philosophique ennemi de toute tyrannie, eût trouvé certainement peu de satisfaction à être vénéré par cet empereur aux mœurs dépravées et aux passions sanguinaires. Car ce qui excitait l'intérêt de Caracalla, ce n'était pas le côté idéal de la figure de cet étonnant réformateur : le jeune empereur, qui partageait la superstition aventureuse de ses contemporains et particulièrement de sa propre famille, prenait plaisir surtout à la magie et aux enchantements. Or, d'après la tradition, Apollonios avait été un maître dans cet art^
Mais toutes les fantaisies de ce genre ne faisaient pas oublier à Caracalla son culte pour Alexandre et étaient comparables, tout au plus, aux élégantes arabesques encadrant les imposantes figures du premier plan d'un tableau. En effet, lorsqu'après avoir organisé sa nouvelle phalange macédonienne et les corps Spartiates, ayant toujours devant les yeux la future guerre sur l'Euphrate, il eut franchi, en 214, la mer hellénique et atteint FAsie-Mineure, il s'empressa de parodier à la fois son Alexandre et Achille, le héros favori de son modèle. A peine arrivé dans la région de Troie, il partit aussitôt pour Féolienne Ilion^, comme l'avait fait autrefois Alexandre au commencement de la lutte historique contre le dernier des Achéménides. Il visita là les ruines, les reliques et les monuments qui, d'après d'antiques traditions, devaient dater de l'époque de la guerre de Troie. 11 descendit ensuite sur le rivage de FHellespont, et couvrit, près du cap Sigée, le tombeau d'Achille de couronnes et de fleurs; puis il célébra en Fhonneur de l'antique héros un solennel sacrifice funèbre,, fit exécuter à son armée des jeux brillants et une splendide parade et éleva une nouvelle statue d'Achille en airain. Et comme justement un de ses favoris et officiers domestiques, Faff'ranchi Festus, était mort fort à propos à Ilion (empoi-
') Dio Cass., LXXVII, 18 fin.
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sonné, au dire de contemporains mal intentionnés, par l'ordre secret de rcmperciir, afin que le nouvel Alexandre-Achille put avoir aussi son cadavre d'IIéphestion-Patrocle), Caracalla le fit ensevelir exactement comme Achille avait enseveli Patrocle. Il est vrai que le sacrifice des prisonniers troyens manquait à cette cérémonie; mais l'empereur, devant une foule de spectateurs étonnés et railleurs et de spirituels reporters, coupa sur sa tête, déjà passablement chauve, une mince boucle de cheveux et la déposa sur le bûcher funèbre \
Il faut dire que ces scènes théâtrahîs et ce dispendieux enthousiasme d'un archéologue amateur n'étaient pas chose nouvelle pour les Grecs du temps impérial. Hadrien lui-même^ avec lequel (comme avec Caligula) Caracalla a plus d'un point de ressemblance, s'était complu parfois, dans des proportions, il est vrai, plus modestes, dans des scènes du même genre. Mais cet énergique souverain avait racheté ses fantaisies par une activité vraiment grande et bienfaisante; jamais non plus il ne s'était absorbé aussi complètement que Caracalla dans ces misérables résurrections d'un passé militaire bien fini. Quoique la frivolité de la race grecque lui fît éprouver des satisfactions extrêmes dans ces splendides exhibitions, qui donnaient des sujets pour un spirituel et piquant commérage, dans ces spectacles dispendieux représentés non plus sur un étroit théâtre, mais sur le terrain de l'antiquité classique, sur ce sol que l'immortelle poésie de la Grèce ancienne a éclairé d'une auréole éternelle ; quoique Philostrate l'Aiicien, Fécrivain favori de la cour palatine, glorifiât avec complaisance dans son Heroïkos le culte de l'empereur pour Achille et, dans sa biographie d'Apollonios de Tyane, le culte de Caracalla pour Alexandre % aussi bien que celui de toute la cour pour Apollonios; néanmoins les plus insouciants de ces Grecs frivoles devaient se sentir envahir par un vague effroi devant l'existence vaine de cet empereur, qui jouait si
•) Dio Gass., LXXVII, 16 s. f. Herodian., IV, 8, 3-6.
-) Il s'agit ici notamment de ce que l'on raconte encore au premier siècle de l'ère impériale (Philostrat., Apoll. Tyan., Il, 19 sqq. 42. 43, et III, 1) sur le souvenir gardé dans le Pendjab des exploits et des constructions d'Alexandre.
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légèrement avec les forces de rempire au moment même où apparaissaient les signes avant-coureurs d'une crise monétaire et financière qui pouvait être mortelle; au moment où, sur toute la frontière septentrionale de l'empire, du côté de la Germanie, s'amoncelaient les nuages et grondait déjà l'orage qui devait mettre fin irrévocablement à cette ère lumineuse de paix et de prospérité dont l'empire avait joui sous Hadrien et Antonin le Pieux.
Mais toutes les pensées de cet ordre firent place au dégoût et à l'horreur, ressentis par le monde entier, lorsque tout à coup cette bruyante et pittoresque mascarade en l'honneur d'Alexandre finit brusquement par une orgie vraiment satanique de fureur sanguinaire. Comme nous l'avons remarqué, Caracalla avait passé l'hiver de 214 à 215 à Nicomédie, où il avait exercé sa phalange. De là, il avait marché avec son armée sur Anlioche et avait enfin gagné la création la plus brillante d'Alexandre, la splendide métropole sur le Nil de tout le commerce de l'empire romano-grec, de l'Asie antérieure et de l'Inde. Tout le monde croyait que l'empereur voulait avant tout rendre dans Alexandrie un hommage signalé à son héros. Et en effet (dans Tété de 215), il avait fait faire à son armée une entrée d'un éclat indescriptible ; il avait visité ensuite le tombeau d'Alexandre et avait déposé, comme offrande funèbre sur le cercueil du grand roi^ son manteau de pourpre avec un grand nombre d'objets précieux. Mais il méditait en secret un acte épouvantable. Les Alexandrins, gens d'esprit, railleurs, malicieux, avaient depuis plusieurs années donné cours à une foule de mots piquants et venimeux sur toutes les époques de la vie de l'empereur : il aurait du reste tenté la malice de gens moins portés à la moquerie, ce prince assassin de son frère, suspect de rapports avec la belle impératrice-mère Julia^ ce chauve de petite taille qui avait eu l'idée doublement étrange de jouer les Alexandre et les Achille. Ces malices avaient blessé Caracalla jusqu'au fond du cœur, et son culte pour Alexandre ne put pas l'empêcher d'exercer sur les habitants de la ville d'Alexandre la vengeance la plus horrible. Après avoir bercé la population dans une profonde sécurité, il convoqua les jeunes hommes de la
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ville, SOUS prétexte d'en former une phalange d'Alexandre, puis il ordonna à ses soldais de fondre à Timprovisle sur ces nnalheureux et de faire un horrible carnage de cette ileur de la population et après elle d'un nombre incalculable d'autres habitants d'x\lexandrie. Ce fut un massacre inouï pour ses proportions dans les annales du césarisme romain. Après cette fête sanguinaire, dans laquelle il y eut des épisodes monstrueux, la ville subit encore d'autres traitements cruels et déshonorants et fut livrée à un pillage complet, pour récompenser le soldat d'avoir rendu ces honteux services de bourreau \
L'impression de dégoût et d'horreur que produisit sans doute dans tout l'empire la nouvelle de ce monstrueux forfait ne pouvait pas être effacée ni même affaiblie par les exploits de Caracalla. Sans parler même de ïhéocritos (p. 24), ce général grec qui, en cette même sanglante année 215 ap. J.-C, compromit d'une façon scandaleuse l'honneur des armes romaines, aucun des succès de l'empereur sur les Parthes, en l'année 216, ne fut capable de réjouir, à plus forte raison d'enthousiasmer personne. Car l'horrible dévastation des régions antérieures de l'empire des Parthes et le massacre d'une quantité de Parthes désarmés, massacre qui, d'après quelques rapports, ne fut rendu possible que par une révoltante perfidie de l'empereur, ne pouvait être comparé, même de loin, nous ne dirons pas aux hauts faits d'Alexandre le Grand, mais aux succès remportés sur le même ennemi par des césars romains comme Trajan, Marc-Aurèle et Seplime-Sévère. On n'était pas sans appréhension, notamment dans les provinces hellénistiques et grecques de l'empire, de voir éclater bientôt la vengeance des Parthes, lorsqu'au printemps de l'année 217 arriva en Occident la nouvelle que le sanguinaire empereur avait été assassiné, le 8 avril de cette année, sur la route d'Édesse à Carrhse, au milieu de ses plus fidèles gardes du corps. Excepté auprès des soldats, qui avaient été gâtés et corrompus d'une façon irrémédiable par
*) Dio Cass., LXXVII, 22 et 23. Herodian., IV, 8, 6-9 et 9. Spartian., Caracalla, 6, 1-3. Sur Alexandre et la maison de Septime, voy. aussi Alfred VON Sallet, Die Êaten der alexandrinischen Kaisermùnzen, p. 44-50.