III H
34 PKI SCILLI ANUS
toutes les exigences injustes du Trésor et du fisc furent mises à néant ^
D'un autre côté, ce devait être chose fort piquante pour les Achéens qu'un homme puissant, qui avait peu auparavant exercé sur eux la puissance souveraine, reparut comme prisonnier dans leur pays ou du moins sur leur frontière. Nous ne nous trompons sans doute pas en admettant que les « îles » dans lesquelles, depuis la mort du grand Marc-Aurèle, depuis la fin de ce qu'on a nommé l'âge d'or de l'empire, on recommençait maintenant à hannir, sans relâche, comme au premier siècle ap. J.-C, tant de Romains et de citoyens considérables de l'empire % pour des motifs politiques ou à la suite de procès du même ordre, doivent être cherchés, maintenant comme alors, pour la plus grande part dans les eaux de la province d'Achaïe. C'était, en tout cas, une surprise pour les Hellènes de ce temps de voir qu'on punissait maintenant de bannissement dans une de ces îles un homme qui^ peu de temps auparavant, avait été [gouverneur d^Achaïe, à savoir Lucius Priscillianus , naguère l'influent et redouté favori de l'empereur Caracalla.
On sait que le développement de l'État romain dans le sens d'un absolutisme militaire de plus en plus marqué^ ainsi que l'absorption des droits du Sénat, avaient fait de très grands progrès depuis l'élévation au pouvoir de Septime-Sévère. Notamment le droit qu'avait autrefois le Sénat d'administrer une partie des provinces et de nommer leurs gouverneurs avait progressivement disparu au profit de l'empereur ^ Aussi, de même que l'ancienne distinction entre le Trésor et le fisc commençait dès lors à s'effacer, que le Trésor sénatorial devenait caisse municipale , et le fisc, l'unique caisse de l'Etat,
songer le moins du monde à supprimer ces impôts, comme plusieurs modernes ont voulu le voir dans Dion.
*) Dio Cass., LXXVIII, 18 fin.
') Cf. Dio Cass., LXXVl, 5. LXXYII, 3 fin. LXXVIII, 13 et 21. Cf. Phî- LosTRAT., Vit. Sophist., II, 32 fin., p. 626 fin.
3) Cf. ici notamment Marquardt, Rom. Staatsverwaltung^ I, p. 557 sqq. II, p. 304. Walter, Gesch. d. Rom, Rechtes, I, p. 503 sqq. Le moyen par lequel, depuis Auguste, les empereurs arrivèrent à exercer une influence de plus en plus grande sur la nomination aux gouvernements sénatoriaux est clairement indiqué par Dion Cassius (LUI, 14 et LXXVIII, 22).
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dans laquelle aflluaient les revenus de toutes les provinces, il arriva que, de plus en plus^ même dans les provinces appelées sénatoriales et en matière financière, la volonté de l'empereur devint l'unique loi. C'est ainsi que ce Priscillianus avait reçu de Caracalla^ de la manière la plus arbitraire et la plus illégale, la dignité de préteur et avait été nommé gouverneur d'Achaïe. C'était, il faut le dire, pour des « mérites » fort singuliers. D'une part, pour sa colossale force physique et l'audace avec laquelle il aimait à combattre les bêtes féroces. Dans une ménagerie, à Tusculum, il avait remporté de brillants trophées sur des lions, des tigres et autres monstres. D'autre part, selon l'abjecte pratique de trop d'hommes et de femmes des premières familles de ce temps, il avait rendu à Caracalla des services appréciés, comme délateur secret, et avait causé la perte d'un grand nombre de chevaliers et de sénateurs. Nous ne savons pas ce que fut l'administration d'un tel homme en Achaïe. Mais Dion nous raconte que le Sénat, quoique du reste Macrin et le Sénat continssent pour plus d'un motif et autant que faire se pouvait leur désir de vengeance contre les adhérents de Caracalla, saisit spontanément l'occasion d'intenter un procès criminel à Priscillianus et le relégua dans une île, un rocher qui devait sûrement lui offrir un séjour peu agréable \
Cependant, une période nouvelle commençait pendant laquelle les Hellènes purent se féliciter de plus en plus de ce que, du moins, leurs territoires cessaient d'être, comme jusqu'ici, le théâtre sur lequel se jouaient les crises les plus violentes de l'empire romain. On avait à peine appris que le nouvel empereur^ après une lutte de courte durée et médiocrement heureuse contre les Parthes, avait conclu une paix nullement glorieuse, mais avait mis fin d'une manière assez honorable aux conflits avec l'Arménie^ lorsque Ton dut constater que le parti de la nouvelle « maison des Antonins » fondée par Septime-Sévère, parti très répandu notamment en Syrie, avait recommencé ses intrigues, soulevé contre Macrin une grande partie de l'armée réunie en Asie , et avait enfin
*) Dio Gass,, LXXVIII, 21 fin.
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allumé de nouveau sur le territoire syrien une guerre ouverte pour la conquête du trône, et cela en faveur d'un petitneveu de l'impératrice Julia Domna récemment défunte , mais que les femmes sans pudeur de cette famille donnaient pour un fils naturel de Garacalla, dont la mémoire était encore adorée des soldats. On apprit bientôt aussi en Grèce que Macrin ne pouvait se maintenir, et que l'empereur, complètement défait , avait été arrêté dans sa fuite vers l'Italie, dans la ville grecque de Chalcédoine (vers la fm de juin de l'année 218), et avait été ramené vers l'intérieur de l'Asie pour y être mis à mort \ Alors commença le règne honteux du gredin syrien que l'histoire a flétri sous le nom d'Élagabal. La farce grotesque jouée notamment à Rome pendant plus de trois ans, farce oii la férocité et la cupidité se mêlaient d'une manière inouïe jusqu'alors avec des monstruosités de luxure et de délire, n'a touché que très indirectement, paraît-il, les territoires helléniques. Seulement les souvenirs du temps de Néron durent se réveiller lorsque l'Achaïe fut obligée^ avec les autres provinces de l'empire, de prendre part par de riches cadeaux de noces à une des fêtes fantastiques que le nouveau souverain célébra à Rome, à savoir le mariage de « son dieu » Elagabal (dont on sait qu'il portait le nom) avec la Didon-Anna de Carthage (Astarté-Aschera)^ Il fallut contribuer de même aux différentes noces que l'empereur célébra successivement avec plusieurs grandes dames romaines \ Quant aux charges qui résultèrent pour les provinces grecques *, et spécialement l'Achaïe et la Macédoine, de la noniination de gouverneurs sans mœurs et sans conscience, de la dilapidation sans bornes de la fortune publique et du poids des impôts qui en furent la conséquence, il n'est pas possible de les apprécier exactement. En effet, pour tout le temps qui s'écoula depuis la mort de
*) Herodian., V, 4, 11. Dio Cas3., LXXVIII, 39 fin. Zonak., Annal., XII, 13 fin. et Zosim., Histor. (éd. Reilemeier), I, 10, 3,
-) Herodian., V, 6, 4 et 5. Dio Cass,, LXXIX, 12 init. Zonar., Annal., Xll, 14. Sur la divinité carthaginoise, cf. encore Preller, Rom. Mythologie, 2« édit., p. 752sqq. 748.
3) Dio Cass., loc. cit.
*) Dio Cass., loc. cit. fin. Lamprid., Heliogah., 11, 1; 12. Alexani. Sever. j 39, 6 sqq. Herodian., V, 7, 7.
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Caracalla jusqu'aux lerriblos invasions gothiques dans les régions qui sont au sud du Danube, des renseignements politiques suivis sur la Grèce noufe manquent au même degré qu'ils nous ont manqué pour l'époque qui va de Mummius à Mithradate le Grand.
Il est pourtant possible de présumer que le goût pour les aventures romanesques, qui nous apparaît plus d'une fois chez les Grecs des derniers temps, quand les grands intérêts do l'empire dont ils faisaient partie depuis le milieu du u« siècle avant J.-C. passèrent par de nouvelles et de dangereuses crises, n'était pas encore tout à fait éteint. Au moment de la chute de Macrin et de l'élévation du débauché syrien, de hardis usurpateurs entrèrent en scène partout et particulièrement en Orient. L'aventurier qui essaya dans l'hiver de 218 à 219 ap. J.-G. de soulever la flotte près de Gyzique ^ était-il d'origine grecque ? Nous ne pouvons plus nous en assurer d'une manière certaine. Il est pourtant très vraisemblable que c'est un Grec qui, vers la fin de ce règne honteux, exécuta un coup romanesque et aventureux, qui n'était possible, il faut le dire, que dans ces temps et dans des pays oii, d'une part, de rusés charlatans, comme cet Alexandre d'Abonolichos (vol. II, p. 503 et suiv.), et des despotes fantasques, comme Caracalla, avaient tout rendu possible et où, d^autre part, une superstition grossière, un goût aveugle pour les miracles et les apparitions, un culte fantastique pour le passé et une démonologie extravagante courbaient sous leur joug les classes instruites aussi bien que les masses populaires. Ainsi, par exemple, vers l'an 221 ap. J.-G., le bruit courut tout à coup à Rome, dans l'Hellade, en Macédoine, dans la Grèce asiatique, qu'Alexandre-le-Grand en personne était apparu en Mœsie, sur le Danube ; la vérité est qu'un homme de taille et de figure héroïques se donnait lui-même pour Alexandre et se promenait librement dans les villes et les campagnes, dans le costume des anciens héros I Seulement, cet Alexandre ne traînait pas après lui la nouvelle phalange et ne laissait pas derrière lui une trace de sang comme Caracalla. Par contre, le héros apparaissait avec
0 Dio Cass.,LXXIX, 7.
38 LE FANTÔME d'aLEXANDRE LE GRAND
un cortège semblable à celui que de fabuleux pseudo-historiens nous montrent suivant autrefois le grand roi dans l'Orient indien et en Caramanie. En effet, il était accompagné par environ quatre cents hommes, à la façon d'une procession dionysiaque^ brandissant des thyrses et revêtus de peaux de faons. Ils ne faisaient de mal à personne. Cette procsssion, riante et solennelle, se promena à travers la Thrace jusqu'à Byzance. Arrêté dans cette ville, le nouvel Alexandre traversa la mer et gagna le territoire de Chalcédoine. Là, on offrit pendant la nuit des sacrifices mystérieux et on ensevelit dans la terre un cheval de bois ; ensuite, cette folle apparition de revenants s'évanouit pour toujours. Si cette exhibition théâtrale d'une bande étrange de joyeux aventuriers ou de charlatans, avec ses farces innocentes, rappelle en quelque sorte l'apparition infiniment plus dangereuse d'Abonotichos, nous sommes frappés encore davantage de la manière identique dont se comportèrent les autorités de l'État et des communes en face de ces scènes. La complaisance pour cette sorcellerie carnavalesque en plein jour, l'habitude des exhibitions théâtrales, l'amour du merveilleux et la superstition fantastique, chez les premiers de la nation comme chez les hommes du peuple , enfin l'effet des folles saturnales de la cour palatine, qui relâchaient tous les liens de la discipline et faisaient croire à la possibilité des folies les plus audacieuses : tout cela semble avoir concouru à rendre possible ce fait, que pas une seule autorité (c'est à la lettre), aucun fonctionnaire militaire, policier, civil de ces pays ne pensa même à arrêter ces folles bandes ou seulement à leur poser quelques questions. Dion, un contemporain, a même constaté comme un fait indubitable que ces farceurs furent partout logés et entretenus aux frais du public ^
Plusieurs Grecs contemporains ont voulu voir aussi dans cette comédie un signe précurseur du changement de souverain qui suivit bientôt. En tous cas, la chute du honteux gouvernement syrien dans la capitale ne se fit pas longtemps attendre (H mars 222). C^est avec étonnement que les Hellènes
*) Dio Cass., LXXIX, 18. Cf. aussi Jacob Burckharpt, Die Zeit Çojisfan^ tins d. Gr.,p. 230,