J^KS PHILOSOPHES A ATHÈNES
Diadochos de l'école péripatélique, comme disciple d'Aristoclës et d'Herminos, professeurs illustres sous Anlonin le Pieux, mais surtout comme célèbre exégète d'Arislote,et qui n'avait cessé d'avoir des relations tout à fait amicales avec les empereurs Septimc-Sévère et Caracalla * , nous connaissons encore, pour les décades du milieu du troisième siècle jusqu'à la fm du règne de Gallien, deux philosophes de la même école, Ptolemœos et Ammonios. Seulement ces derniers ne firent pas œuvre d'écrivains; uniquement occupés à enseigner, ils passèrent pour des hommes d'une rare érudition : on vante notamment la science positive d'Ammonios comme ayant été extraprdinairement étendue -.
Avant que le néoplatonisme ne devînt, même à Athènes, la bannière de guerre sous laquelle tous les hommes jouissant d'une culture philosophique dans l'antiquité expirante se réunirent pour lutter contre le christianisme, l'Académie jeta encore une fois à Athènes, dans le temps qui nous occupe, un éclat particulier. Parmi les représentants du platonisme à Athènes pendant l'ère impériale % quelques-uns s'étaient fait un nom considérable comme chefs d'école : l'alexandrin Ammomonios, que nous avons vu sous Néron et Vespasien (t. II, p. 161 sqq.) réunir dans une sorte d'éclectisme des idées aristotéliques et stoïciennes avec le pur platonisme ; puis, vers la fin du i" siècle, Aristodemos d'/Egion, un contemporain de Plutarque; enfin, pendant le n« siècle, Calvisius Tauros, né en Phénicie, peut-être aussi un Atticus *. Pour le ni° siècle, nous
*) Cf. ZuMPT, p. 74 et 94. E. Zeller, Die Thilosophie der Griechen, III, p. 420-427. Clinton, Fast. Roman., I, p. 205. Ellissen, p. 115.
-) Ces deux péripatéticiens sont nommés par Longin dans la préface de son écrit Tzzg\ xéXouç chez Porphyr., Vit. Plot., 20 ; voyez aussi sur Ammonios Philostbat., Vit. Sophist., II, 27, 4, p. 618 et Clinton, I, p. 293. Ellissen, p. 116 sqq. Zumpt, p. 74 sqq. et p. 94. Plus tard, comme péripatéLicien contemporain de Longin, on cite encore Prosenes (ci-après, p. 85).
3) Sur l'Académie à Athènes de Platon à Théomnestos, le contemporain de la guerre qui se termina par la défaite des derniers républicains romains à Phiiippes, voy. notamment Zumpt, p. 39 à 45 et p. 92 sq. Beutler, op. cit. p. 46-53.
*) Zumpt, p. 15 sqq. et p. 94. Ellissen, p. 60, rappelle aussi le nom de Favorinus d'Arles, l'ami d'Hadrien, le contemporain académique de Démonax et d'Hérode Atticos ; nous avions rencontré plusieurs fois ceperi-onnagedans le deuxième volume ; il faut le considérer plutôt comme sophiste que comme
rencontrons comme diadoques de l'école platonicienne les philosophes Diodolos ou Theodotos et Euboulos. Nous les voyons déjà déployer leur activité vers Tan 230; quant à Euboulos, nous le trouvons encore parmi les vivants en 263 ou 264. Ces deux hommes appartiennent, comme les péripatéticiens contemporains, à la catégorie des philosophes qui se firent connaître moins comme écrivains que comme professeurs; Euboulos cependant ne laissa pas tout à fait dormir sa plumet Mais parmi ces hommes, il y en eut un qui s'éleva bien au-dessus des autres savants de son temps par la force et la pénétration de son esprit, par sa grande érudition, la fraîcheur et le bon goût de son style, comme aussi parla noblesse de son âme et enfin par la tragique destinée à laquelle il devait succomber au fond de l'Orient, victime des terribles catastrophes qui suivirent l'avènement de Gallien au trône. C'est le platonicien Dionysios Cassius Longinus.
C'est justement dans la dernière moitié du n'' siècle et dans la première du m'^ ap. J.-C. qu'Athènes fut le centre d'attraction d'un grand nombre d'hommes, jeunes et vieux, de la côte plus ou moins hellénisée de la partie orientale de la mer Méditerranée et des pays situés derrière cette côte. La Syrie, la Phénicie, la Palestine, laTrachonitide, FArabie Pétrée, le delta du Nil lui-même trouvaient dans Athènes leur capitale académique. La philosophie et la sophistique étaient les agents au moyen desquels les classes élevées de ces contrées étaient pénétrées de plus en plus par la civilisation grecque (ce qui pourtant, dans la suite, n'a pas empêché une femme de génie de ces contrées, qui occupe une grande place dans l'histoire, de tenter avec succès contre les idées romano-helléniquesune très énergique réaction nationale et politique). C'est ainsi que vers la fin du n^ siècle, au temps de Sévère et après, un homme instruit d'Émèse en Syrie, appelé Fronton, avait gagné une grande influence, même à Athènes, comme écrivain
philosophe dans le sens étroit du mot ; pour sa biographie, voy-Philostrat., Vit. Soph., I, 8. Ghegorovius, Kaiser Hadrian, p. 177 sqq.
2) Sur ces deux philosophes, voy. surtout Longin dans la préface de son écrit %ip\ xéXo'jçdans Porphyr., Vit. IPlotin., 20; sur Euboulos, voy. encore PoRPHYR., Ihid. 15. et cf. Clinton, Fast. Roman., I, p. 293, Ellissen,p. 116, Zl'mpt, p. 48 et 94.
d une grande fécondité et comme professeur de rhétorique *. Maïs déjà au in^ siècle, sa réputation littéraire fut dépassée de beaucoup par celle de son illustre neveu Longin. Celui-ci, fils de Frontonis, dame syrienne, sœur de Fronton, naquit vraisemblablement en 213 peut-être, à Athènes, et reçut dans cette ville, de son oncle, les premières leçons de rhétorique ^ Mais le jeune homme^, brillamment doué, donna une très grande place aux études philosophiques. Ses parents, poussés par des motifs littéraires ou commerciaux, avaient entrepris, comme nous le raconte Longin lui-même, des voyages considérables^; de cette façon, Longin eut, dès les premières annés de sa vie, la facilité de profiter des leçons de plusieurs philosophes éminents de ce temps. Parmi ces derniers, indépendamment des contemporains plus âgés de Longin à Athènes dont nous avons déjà parié, se recommandent particulièrement à notre attention les premiers représentants éminents de l'école néoplatonicienne, qui avait pris un nouvel essor à Alexandrie depuis le commencement du m® siècle : Ammonios Saccas et ses premiers illustres élèves, parmi lesquels Plotin notamment a fait une grande impression sur Longin. A côté de ce dernier, il fait aussi honorablement mention d'Origène (qui n'est pas le célèbre écrivain chrétien, lequel, du reste, comme Longin, avait embrassé avec ardeur l'étude de la doctrine néo-platonicienne), et même du Toscan Gentilianus Amelius. Mais Longin était avant tout un esprit indépendant^ net et
*) Cf. Suidas s. v. Brunck, Anal. Gr., II, p. 346. Ellissen,p. 117. Beut- LER, p. 80.
2) On reconnaît généralement aujourd'hui, à ce que je vois (d'après Ruhn- KEN, JJissert. de vita et scriptis Longini, §111), l'année 213 comme étant celle delà naissance de Longin. Mais sur son lieu de naissance, il y a plusieurs opinions. Récemment Oberdieck {Die Rômerfeindlichen Bewegungen im ChHent wàhrend âer letzten Hàlfte des dritten Jahrhunderts n. Chr., p. 76 sqq.) s'est décidé de nouveau pour une localité d'Orient, Emèse ; la plupart des autres modernes, depuis Jonsius, De script, hist, phiL, III, 14, etRuHN- KEN, op. cit., § II, sont d'avis que l'on peut regarder avec quelque vraisemblance Athènes comme le lieu de sa naissance ; cf. Hoyns, Geschichte der dreisslg Tyrannen, p. 58 sq. et Ellissen, p. 117.; et, sur les commencements des études élevées de sa jeunesse, Suidas, s, v, ^povxwv.
^) Cf. le passage célèbre plusieurs fois cité déjà de Longin dans son écrit 7t£p\ TsXou; chez PoRPHYR., Vit. Plotin,, 20 et Clinton, Fast. Roman., I, p. 293.
pénétrant ; il en résulta que, tout en suivant, à certains égards, la puissante impulsion de ses maîtres néo-platoniciens, tout en s'attachant avec eux à l'interprétation savante de Platon, il resta libre de la tendance mystique, théosophique et exaltée (sans parler ici de maintes aberrations mentales qui se produisirent plus tard) que suivit bientôt la nouvelle école. C'était plutôt un penseur pénétrant et logique qu'un philosophe moraliste, un homme de l'érudition la plus imposante, du goût le plus pur, et un critique des plus fins et des plus exercés : Longin était en même temps digne d'une renommée universelle comme grammairien eminent ou philogue, pour nous servir d'une locution qui nous est familière. Cette réputation de savant de premier ordre, il la conserva à Athènes. Il n'est pas tout à fait invraisemblable qu'il n'ait pas enseigné dans cette Université comme professeur de sophistique ou de rhétorique, mais qu'il y ait occupé la chaire officielle de grammaire*; car le petit État athénien entretenait aussi des chaires de philologie ^ Nous ne savons pas, à vrai dire, en quelle année Longin a commencé sa carrière de professeur permanent à Athènes, mais il y resta en tous cas fort longtemps. Nous ne savons pas davantage quand il reçut son investiture officielle ; mais dès l'année 240 sa réputation paraît avoir été très grande. Le grand public cultivé de cette époque et de l'époque suivante était très frappé de la vaste érudition toujours croissante de cet homme, qui lui valut de la plume d'Eunape l'honneur d'être appelé « une bibliothèque vivante » et « un musée ambulant »; il n'était pas moins frappé de l'extraordinaire fécondité littéraire de Longin, dont les œuvres écrites aussi bien que l'enseignement académique étonnaient par la profondeur de la critique, la fraîcheur et l'élégance du style, la solidité de la science, et donnaient à Téminent savant, auprès de ses contemporains lettrés, une autorité qu'on pourrait presque appeler canonique ^ Plus d'un juge compétent de notre temps regarde Fauteur du traité
') Cf. ZuMPT, op. cit. p. 49 et p. 29, d'après Eunap., Vit, sophist, (ed« Boissonade) dans Vit. Vorphyr., p. 7.
-) Eunap., loc. cit. Zumpt, p. 29. Ellissen, p. 96. ^) Eunap., loc. cit., p. 7 et 8. Suidas, s. v.
Du Sublime (malheureusement le seul de ses ouvrages qui soit arrivé complet jusqu'à nous) comme le premier esthéticien de l'antiquité ^ De nombreux disciples de ce grand homme ont rendu des témoignages éloquents de sa haute valeur : parmi eux ce Tyrien Porphyre % né vers 233, qui se rendit à Rome en 263, devint le principal disciple de Plotin (professeur à Rome depuis 244), se laissa entraîner peu à peu et de plus en plus dans le courant de ce philosophe, et chercha pendant quelque temps, mais sans succès, à conserver la pureté de la doctrine plotinienne en face de l'esprit oriental qui la dénaturait. Mais un autre trait de la pratique philosophique de Longin nous parait intéressant pour l'historien de la civilisation athénienne de cette époque. Fidèle à l'ancienne coutume du siècle précédent, Longin, qui était sur ce point tout à fait dans l'esprit de Plotin, fêtait avec amour les grands anniversaires philosophiques de son^école. Nous entendons par là notamment le jour de naissance du « divin Platon » (le 7 de Thargélion ou 21 mai), qui non seulement, comme les écrivains postérieurs ont aimé à en faire la remarque, venait, selon Topinion commune, immédiatement après celui de Socrate et de l'Artémis Lucine, mais qui était aussi célébré lui-même comme le jour de naissance d'Apollon ^ Ce même Porphyre nous a décrit, en sa qualité de participant enthousiasmé, une de ces « Platonées », nom qu'on donnait à la fête par imitation des fêtes des empereurs. A cette solennité, quelques années avant l'émigration de Porphyre à Rome*, Longin avait convié à un splendide festin un grand nombre de savants distingués du monde académique d'Athènes. La vieille rivaUté entre philosophes et sophistes était déjà apaisée au point que
*) Cf. Ellissen, p. 117. Une faut pas négliger pourtant de constater que récemment des champions décidés se sont déclarés pour l'opinion qui enlève cet écrit au Longin du m® siècle pour le placer dans le i" siècle de notre ère, peu de temps après Auguste ; cf. Bernhardy, Giriech Litteraturgesch.y P, p. 577 et E. WiNKLER, De Longini qui fertur libello Tiept u-i^ouç, p. 20 sqq.
2) EuNAP., loc. cit., p. 7 et 8. Ruhnken, op. cit. (§ IX et X).
3) Cf. aussi Steinhart et Zeller dans l'article Flato chez Pauly, R. E. d. klass. AU., V, p. 1684.
*) Cf. Clinton. Fasti Roman., I, p. 263.
des professeurs de ces facultés, appartenant sans doute à l'élite de l'Université, purent se trouver amicalement réunis. Il y avait là, au milieu de sophistes comme Nicagoras et Majoras (ou Major), le philolog-ue Apollonios, le géomètre Démélrios, le péripatéticien Prosenes et le stoïcien Callietes. D'après le bon et vieil usage, que nous avons vu établi dans les sociétés de Plutarque, la fête fut animé par Fesprit altique et une élégante discussion : une chose nous frappe surtout comme caractéristique, c'est qu'à cette occasion la conversation roula de préférence sur l'ancienne littérature historique des Grecs *. Il nous paraît étrange le calme olympien de ces savants dans un temps — l'époque terrible de Yalérien et de Gallien — où s'accumulaient les horreurs de la peste, du régime des empereurs provinciaux, de l'anarchie militaire et surtout des dévastations des Goths, dans ce temps épouvantable où la misère de l'empire et en particulier de la péninsule thraco-hellénique prenait une tournure de plus en plus menaçante. Nous n'osons pas affirmer que les incursions des Goths en Achaïe, dans les dernières années de Gallien, ont été une des causes qui déterminèrent alors Longin à un voyage en Syrie, le berceau de sa famille; mais on peut admettre avec quelque vraisemblance que la misérable situation dans laquelle ont du se trouver la cité et l'Université d'Athènes pendant les terribles semaines de l'invasion des Goths en 267, ont contribué puissamment à décider le célèbre savant à donner suite à l'invitation de la reine Zénobie et à se rendre à sa cour où nous le trouvons pendant le règne des empereurs Claude II et Aurélien^ Il n'est pas facile de décider si Longin, dont le génie était nourri des grandes idées de liberté des anciens Hellènes^ mais qui ne reconnaissait que trop vivement la profonde décadence de ses contemporains ^ a pu être assez extravagant pour croire à une nouvelle ère de liberté sous le règne d'une femme de génie comme Zénobie. Pourtant lui, qui avait
') PoRPHYR. dans Euseb., Praep. Evangel., X, 3, 1-26. p. 464-468 (éd. Gaisford, II, p. 454-463).
«) Photius, Bibl. cod. 250. 264. 265, p. 1469. Hoyns, op. cit. p. 60. Clinton, p. 301. 305.
') Longin., De sublim., 43. p. 229, et 44, 9. 10, 11 éd. Toll. Gibbon, p. 45 sq. Hoyns, p. 59 sqq.
observé de près pendant de longues années l'horrible misère du romanisme tombé dans une irrémédiable décadence, il a du voir avec quelque espérance la renaissance politique de ce puissant Orient de Palmyre. Il a eu effectivement assez d'ambition pour devenir le premier conseiller politique de la reine, après avoir été son conseiller scolaire et le panégyriste du grand Odenath ; il ne se doutait pas que le glaive d'un bourreau, d'un empereur de paysans illyriens, devait le frapper au fond de l'Orient \
Avec Longin disparut pour longtemps l'éclat de la philosophie à Athènes, on peut dire même pour toujours, s'il s'agit de la forme qu'elle a eue jusqu'ici'. Car si l'école stoïcienne, dont les chefs athéniens nous sont absolument inconnus pendant les deux premiers siècles de l'ère impériale, était encore représentée au iif siècle, jusqu'à cette fête de Platon chez Longin, par des philosophes comme Athénée et Musonios et plus tard par Callietes, sans compter quelques jeunes disciples du Portique qui se trouvaient peut-être parmi les auditeurs de Longin^ ; si, d'un autre côté, les épicuriens maintenaient encore leur école à Athènes du temps de Marc-Aurèle et de Caracalla, quoique de leurs chefs d'école à Athènes, pendant l'ère impériale, on ne connaisse avec quelque certitude que Boéthos, le contemporain de Plutarque* ; il n'en est pas moins vrai qu'après l'émigration de Longin à Palmyre, la philosophie à Athènes va être pour de longues années reléguée à l'arrière-plan. Et cela, pour trois motifs notamment. En première ligne, il faut admettre que la détresse matérielle de Fempire, qui ne faisait que croître depuis le règne de Philippe
*) Fl. Vopisc, Aurelian., 30. Photius, loc. cit. Suidas, 5. v. Hoyns, p. 60. Oberdieck, p. 76. 47 sqq. Bernhardt, p. 171.
2) Pour l'histoire de cette école à Athènes, de Zenon à Antipater, c'est-àdire jusqu'à la chute de la République romaine, voyez encore Zumpt, p. 75 à 84 et p. 92 sq. Beutler, p. 61 à 65.
3) Longin dans la préface de l'écrit TOpt téXouç chez Porphyr. Vit. Plotin.^ 20. et Porphyr., chez Euseb. Praep. Evangel., loc. cit. Zumpt, p. 84 sqq. et p. 94.
*) Zumpt, p. 85 à 91, et p. 93. Beutler, p. 66 sqq. Ellissen ne croit pas invraisemblable que Gelse, le célèbre et passionné adversaire du christianisme, ce savant épicurien de la seconde partie du ii« siècle ap. J.-C, ait vécu lui aussi à Athènes (p. 109).
et la suppression des subventions impériales (quelquefois même municipales),, ne fut pas propre en général à faire naître une nouvelle génération de 'professeurs de philosophie. Deuxièmement, la productivité de la plupart de ces écoles s'arrêta. En d'autres termes, tandis que de nouveaux courants d'idées s'établissaient dans la seule Académie, la mode s'était établie de plus en plus dans les autres écoles de ne plus faire qu'amplifier et commenter les œuvres des anciens V Enfin, et cette cause est décisive, les anciennes tendances qui avaient régné dans le monde lettré disparurent absolument. La détresse du temps, les guerres cruelles de cette époque et la lutte de plus en plus acharnée entre le monde antique et le christianisme, ne laissaient plus de place chez les penseurs du m" siècle pour l'école d'Épicure, pendant que la sévère morale du Portique était dépassée de beaucoup par la morale des chrétiens, incomparablement plus profonde, plus large, plus humaine et plus idéale. Enfin, pendant que lespéripatéticiens avec leur richesse de connaissances positives et leur Aristote continuèrent vraisemblablement encore longtemps d'exister, ainsi que les académiciens proprement dits, jusqu'au jour où les deux écoles finirent par être absorbées par le néoplatonisme; l'intérêt passionné du monde lettré, dans la mesure où il résistait encore intellectuellement à l'invasion du christianisme, se porta de plus en plus sur la philosophie des néoplatoniciens, parce que ceux-ci travaillaient toujours énergiquement à fondre la spéculation philosophique avec la pensée morale et théologique. Aussi la philosophie ne prend-elle un nouvel essor à Athènes que lorsqu'au iv® siècle cette nouvelle tendance des esprits a pris un pied solide même sur l'agora. Par contre, dès que les malheurs du temps cessaient de peser trop lourdement sur les esprits, la sophistique, fondée sur la rénovation de la vieille manière « asiatique « , retrouvait tout son éclat à Athènes : en effet, cette branche de travail intellectuel qui se substituait de plus en plus au labeur de l'écrivain, répondait, et cela pour plusieurs générations encore, à un besoin que le monde civilisé d'alors ressentait très vive-
') LoNGiN., loc. cit, ^
ment el qu'elle satisfaisait de diverses manières. Les discours d'apparat et les conférences élégantes qui rapportaient aux virtuoses ambulants de la rhétorique tant de gloire et d'argent, et avec lesquels les plus célèbres professeurs sur le théâtre de leur activité habituelle charmaient, passionnaient , enthousiasmaient les auditeurs de toutes classes, fanatiques d'art et de distractions spirituelles, tout cela n'était toujours qu'une partie de ce que leur temps attendait d'eux. La plupart des étudiants, dont un petit nombre seulement aspiraient à devenir à leur tour de grands professeurs et d'illustres rhéteurs, venaient chercher auprès des professeurs de rhétorique cette masse de connaissances positives qui, d'après la nature des études universitaires d'alors, ne pouvaient se trouver qu'à l'école des sophistes. Sans nous arrêter à la spécialité bizarre des iatrosophistes, c'est-à-dire des médecins qui poursuivaient plutôt l'exposition brillante de la théorie médicale que sa pratique, nous citerons parmi ces connaissances des parties du droit, de la politique, des sciences naturelles, des mathématiques, de l'histoire et de la littérature qui, par le fond et la forme, se prêtaient à entrer dans le domaine des leçons de rhétorique. Mais les jeunes gens des classes aisées de la société cherchaient avant tout, dans les écoles des sophistes, cette perfection de la forme à laquelle les hommes instruits de Tantiquité attachaient une si gran(îe importance. Cette tendance des esprits nous explique le plaisir qu'on prenait à la déclamation ingénieuse, aux discours de parade, aux conférences coquettement attifées des sophistes sédentaires et ambulants, qui avaient retrouvé à certains égards l'ancienne éloquence hellénique, mais qui pourtant ne se distinguaient généralement que par la virtuosité de la forme, la noble harmonie des périodes^ les cadences sonores, l'agréable mélodie du débit, la correction du style, l'art de mêler habilement à l'exposition les citations des poètes classiques, et trop rarement par l'importance de la matière ou des pensées neuves et fécondes. C'est donc un phénomène tout naturel si les écoles des professeurs de sophistique, notamment à Athènes, trouvaient de très nombreux auditeurs dans un temps où, dans les bureaux de la haute administration, dans toutes les affaires administra-
lives et judiciaires de l'Etat ou des communes, pour peu qu'elles s'élevassent au-dessus des affaires courantes, où dans tous les procès qui n'étaient pas des^ affaires de mur mitoyen, où dans la société des ^ens bien élevés, dans le commerce épistolaire et littéraire, tous ceux qui avaient quelque prétention à être des g-ens instruits et bien élevés, cherchaient à se distinguer par l'art de bien parler, une diction ag-réable, un style gracieux et élégant, toutes qualités aussi lucratives qu'ardemment poursuivies.
Les procédés dont se servirent les sophistes athéniens pour l'instruction des jeunes étudiants leur furent suggérés par le but qu'ils se proposaient. 11 s'était bientôt établi une méthode tout à fait arrêtée (nous la trouverons parvenue à son développement complet au cours du iv® siècle), que suivirent de plus en plus docilement tous ceux parmi les étudiants qui cherchaient à Athènes non seulement les agréments de la vie académique, mais un véritable profit scientifique. On établit, à l'exemple des philosophes, deux cours d'études différents, un cours préparatoire et un cours public. Car l'étude purement vv acroamatique », la fréquentation seule des grandes leçons des professeurs sur des sujets suivis ne pouvait être d'une grande utilité, si auparavant ou parallèlement les élèves n'étaient pas préparés à fond, d'après un plan systématique, par de petits exercices de style et de déclamation. De là vint l'adjonction inévitable de sous-maîtres, surtout lorsque la majorité des auditeurs se composa d'élèves relativement jeunes. L'étude des anciens, surtout des grands historiens, poètes et orateurs; des exercices et des commentaires de toute espèce qui s'y rattachaient, d'abord avec prédominance du caractère philologique et critique, plus tard avec la préoccupation d'une culture dialectique générale ou de la préparation à l'éloquence judiciaire pratique; des exercices de facilité et d'improvisation ; enfin des expositions personnelles de plus grande étendue, faites et discutées devant le professeur et les autres auditeurs : tel était le cours d'études ordinaire qui aboutissait, comme à un couronnement de l'édifice, à l'audition des leçons didactiques ordinaires comme des discours d'apparat du professeur auquel les jeunes gens s'étaient particulièrement
attachés. Le sophiste ne pouvait naturellement pas s'occuper en détail de chacun de ses auditeurs. Mais s'il était personnellement aimé, mieux encore s'il voulait et savait entrer avec les plus intelligents de ses disciples dans des rapports personnels plus intimes et féconds en bons résultats, il se formait des cercles plus étroits d'auditeurs choisis qui se groupaient familièrement autour de la personne du maître ; il s'en formait d'autres composés d'élèves plus avancés et qui se pressaient spontanément autour de lui. De fait, le zèle sans apparat du maître, ses qualités solides lui donnaient mille occasions d'obtenir d'excellents résultats * ; malheureusement, et c'était inévitable, l'histoire s'est souvenue surtout des qualités extérieures et brillantes des grands sophistes, sans oublier leurs étrangetés folles ou grotesques, et c'est sous cette forme que la postérité a arrêté son jugement assez injuste sur cette c< sophistique moderne ». Contentons-nous ici de rappeler ce que nous avons raconté sur l'ère des Antonins et d'ajouter que longtemps le but principal des grands rhéteurs, qui depuis le premier quart du ii^ siècle ap. J.-C. avaient adopté le nom de sophistes dans un nouveau sens spécial, était, à côté de leur service scolaire^ de briller par leur « éloquence improvisée ))et de soulever parmi leurs auditeurs, soit à l'école, soit
*) Pour apprécier équitablement la sophistique, pour étudier dans les plus petits détails le système des études, les honoraires des professeurs, les locaux et les heures où se faisaient les leçons et les discours, il existe plusieurs écrits récents qu'il est utile de comparer: ainsi BuRGKHARDT(un peu enthousiaste) Die Zeit Constantins desGrossen,p. 317 à 322. Ellissen, p. 103 sqq. ZuMPT, p. 19. Gregorovius, Gesch. des Kaisers Hadrian, p. 174 sqq. Kuhn, op. cit. I, p. 91-99. 102, et Friedlânder, Darstellungen, III, p. 412 sqq. MoMMSEN, Rom. Gesch., V, p. 355 sqq. La section intitulée TJeber Rhetor en und Rhetoreschulen dans le livre de Sievers sur Bas Leben des Lihanios, p. 16 à 42, est très détaillée, mais ne se rapporte presqu'exclusivement qu'à Athènes au iv« siècle ap. J.-C. De mème,WEBER, p. 3. 10-12. 14. 20. 25. 29 sq. 33 sqq., et, pour le ii^ et le in« siècles, outre les ouvrages plus anciens de Ahrens, Be Athenarum statu, etc., p. 65-81 et Beutler, p. 10 sqq. 43 sqq. 69 sqq., il faut consulter Bernhardt, Grundriss d. Griechischen Litteraturgesch. P, p. 582 à 629; Kayser, dans son Proœmium à sa deuxième édition des œuvres de Philostrate, p. ni sqq. et Fr. Meissner, Bie Rhe" torik und die Sophisten in Griechenland in 2. Jahrh n. Chr. dans le N. Schweizer. Museum, II (1862), p. 192 sqq. G. Wachsmuth, Bie Hochschule von Athen (1873), p. 10. sqq. 15 sqq., lequel insiste aussi sur rinaportance de l'éphébie athénienne au point de vue de l'Université.
dans la discussion avec des auditeurs étrangers des applaudissements frénétiques à la suite de spirituelles improvisations*. De là trop souvent une vanité surexcitée, une vaine infatuation, des rivalités haineuses, de furieuses jalousies, des manières théâtrales, un jeu spirituel et prétentieux avec la glorieuse histoire de l'antiquité grecque, avec des souvenirs auxquels se complaisait toujours avec ravissement la nation hellénique , mais dont l'étude n*a fait qu'un seul digne imitateur (Dexippe) des actions des anciens. De là enfin dans le style une enflure trop souvent sans hornes,, une abondance pompeuse de mots prétentieux, des couleurs surchargées, un ton artificiel et guindé. Au m® siècle, ce courant débordé se perdit de nouveau ; la sophistique, dont la pompe s'était peu à peu usée, se tourna davantage vers la littérature écrite, et le métier proprement dit du professeur, appuyé sur des règles techniques solides, fortifié par le commerce de plus en plus intime avec les grands orateurs anciens, prit de plus en plus la haute main^
Ce nouvel art de la sophistique avait pris pied d'abord à Athènes au commencement du n<^ siècle ap. J.-C, lors des débuts de Scopelianos de Clazomène, l'élève de Nice tes à Smyrne. Si Smyrne resta encore longtemps le centre brillant des établissements d'instruction en Asie, si de nombreux Hellènes même de l'Achaïe, même d'Athènes, s'y rendaient pour étudier sous Scopelianos^; si, sous Trajan et Hadrien, le grand, le bouillant et pompeux improvisateur Polémon de Laodicée y gagna une réputation universelle ; si c'est à Smyrne que plus tard le sophiste P. iElius Aristide, le grand voyageur contemporain des deux premiers Antonins et de Commode, s'est distingué aussi comme écrivain fécond; néanmoins la ville d'Athènes, oii nous avons appris à connaître autrefois déjà, comme excellents rhéteurs, des hommes comme l'éminent Lollianos, le premier professeur de sophistique rétribué
^) Bernhardy, op. cit. p. 575 et 596. Le livre de Fr. Blàss, Die griechische Beredtsamkeit in dem Zeitalter von Alexander bis au f Augustus, p. 148 à 221, forme une sorte d'introduction à l'histoire du nouvel art oratoire de ces temps.
2) Bernhardy, p. 600 sqq. 611.
3) Philostrat., Vit, Sophist., I, 2i, 5 init. p. 518.
92 LES SOPHISTES d'aTHÈNES
par la cité, et Théodote, le premier professeur impérial de cet art, devint pour longtemps le but et le lieu de rassemblement des professeurs et des étudiants en sophistique. Elle dut cette vogue principalement à l'illustre Hérode xitticos, qui, dans ce brillant milieu, sut encore se faire remarquer avec tant d'éclat par sa longue et immense activité et qui sut, comme nous le savons déjà, faire tourner si heureusement en faveur de son art en général, comme à la prospérité et à la stabilité de l'Université d'Athènes, la grande faveur dont jouissait sa personne auprès de ses protecteurs les deux premiers Antonins. L'histoire des sophistes à Athènes, depuis Tépoque brillante d'Hérode et la fondation de l'Université , se partage pour presque 150 ans en deux périodes : celle qui a précédé et celle qui a suivi la mort de Septime-Sévère. La personne de cet empereur est ici une considération accessoire; mais sa mort marque pour nous la limite chronologique jusqu'à laquelle on constate encore l'héritage de l'ardeur, de la bruyante activité, de l'énergique exemple des grands sophistes du milieu du n" siècle. Après cela, comme il ressort même des biographies de Philostrate, écrites par un auteur qui leur est extrêmement sympathique * , les sophistes d'Athènes éprouvent , d'une manière très sensible, les effets d'un temps de calme artistique, où tout prend des proportions plus mesquines, mais oil la situation politique et sociale devient de plus en plus sérieuse et inquiétante. Philagros de Cilicie notamment avait essayé de se distinguer à Athènes à côté de Lollianos, d'Hérode Atticos, de Théodote. Élève de Lollianos, adversaire d'Hérode Atticos pour la manière d'appliquer la méthode de son art, cet homme passionné et rude qui, malgré un très remarquable talent de professeur, n^avait pas le don d'une éloquence agréable et sympathique, n'avait pas bien réussi à Athènes. Il fut donc enchanté d'échanger sa chaire contre la chaire impériale de Rome ^. L'école fondée par Hérode Atticos
*) EuNAPius, Vit. Sophistar. (éd. Commelin.) p. 11, exprime aussi des idées analogues, plutôt sur la philosophie pourtant que sur la sophistique arrivée au iv® siècle à une hauteur si nouvelle et si originale.
*) Philostrat., Vit. Sophist., II, 8. Voy. Clinton, I, p. 145, qui place sen moment de plus grand éclat vers l'année 159 ap. J.-G.
LES SOPHISTES d' ATHÈNES 93
resta par conséquent dominante à Athènes. Quoique devenu plus tard son adversaire politique, l'Athénien Théodote, ce premier professeur impérial de sophistique, avait été son disciple, au moins comme savant rhéteur et orateur d'apparat ^ ; et le successeur de ce dernier, l'éminent et aimable Hadrien de Tyr, qui occupait la chaire impériale déjà avant l'année 176 ap. J.-C, était même l'élève favori d'Hérode^ Lorsque plus tard il accepta la chaire de sophistique à Rome, où, peu de temps avant sa mort (192 ap. J.-C), Commode lui offrit encore la direction de la chancellerie grecque, l'attention des Athéniens cultivés se fixa sur un des plus jeunes parmi les meilleurs élèves d'Hérode, le Byzantin Chrestos, lequel avait lui-même formé déjà beaucoup de disciples distingués, qui s'étaient en partie attachés à lui avec passion ^ Mais Chrestos, qui se trouvait très heureux dans une position aussi libre et commode qu'elle était considérée, n'ambitionna pas la chaire impériale et s'opposa, par de franches déclarations publiques, au dessein qu'avaient formé les autorités d'Athènes d'envoyer une ambassade à Rome (sans doute à l'empereur Commode) et de solliciter pour lui la chaire impériale *. Aussi Commode nomma-t-il à ce poste, selon toute vraisemblance en 183, un de ses favoris personnels, l'Égyptien Polydeukès ou Pollux de Naucratis, un élève d'Hadrien, fécond grammairien et compilateur, mais qui, malgré un certain talent de rhéteur, ne pouvait aucunement soutenir la comparaison avec Chrestos et Hadrien ^
Pollux semble avoir occupé ses fonctions jusqu'à la fin de sa vie. Il est pourtant vraisemblable qu'il n'a pu jouir très longtemps de sa nouvelle position : en effet, de l'histoire des affaires athéniennes de ce temps et du temps immédiatement postérieur, en y comprenant tout le règne de Septime-Sévère, il semble ressortir que toute une série d'épigones de l'époque d'Hérode se sont succédé assez rapidement dans la chaire
*) Philostrat.,II, 2.
2) Philostrat., II, 10. Clinton, p. 173 et 191.
3) PHiLOSTRvr., II, 11, 1, cf. 10, 3.
^) Philostrat., Vit. Sophist. ■, II, 11, 1 fin.
") Philostrat., II, 12. Suidas, s. v., p. 3032. Clinton, I, p. 173. 181. 183.
94 LES SOPHISTES d'atHÈNES
impériale, de sorte qu'il ne reste pour renseignement de Pollux qu'une carrière relativement courte. C'est encore sous le règne de Commode, selon toute apparence, qu'avait enseigné un autre maître, Pausanias de Césarée enCappadoce, qui avait encore appartenu à Télite des disciples d'Hérode*. Lorsque ce Pausanias eut accepté aussi, selon l'exemple de Philagros et d'Hadrien, d'être appelé à Rome, c'est Téminent Hippodromos, un élève de Chrestos, qui obtint la chaire impériale. Cet homme distingué, dont Philostrate a tracé le portrait avec amour, fils d'Olympiodore, d'un riche propriétaire célèbre comme éleveur de chevaux dans Larisse de Thessalie, par sa richesse, par son goût pour l'exploitation de ses propriétés en Thessalie et par l'usage très libéral qu'il faisait, malgré ses habitudes de bon économe, de sa grande fortune, rappela à maints égards à ses contemporains le souverain d'Hérode Atticos, auquel il ne pouvait néanmoins être comparé comme orateur (car on le rapprochait plutôt de Polémon), mais dont il avait l'infatigable activité. Ce qui le caractérisait^ c'était une érudition tout à fait extraordinaire et son goût à se produire comme poète lyrique. Ce qui distinguait enfin d'Hérode cet homme profondément bon, c'était la simplicité de son honnête nature, qualité peu commune chez un sophiste, sa douceur, l'absence de vanité, et surtout son caractère : car c'est cet Hippodromos qui, comme nous l'avons raconté (t. II, p. 422), eut le courage, en 195, en sa qualité de président des fêtes pythiques, de braver la colère redoutée de Feinpereur Septime-Sévère et de consulter dans la distribution des prix non des considérations serviles, mais uniquement l'antique droit. Mais Hippodromos n'a enseigné à Athènes que pendant quatre années. Riche et indépendant, comme il l'était, cet homme, qui se mettait au-dessus de cet amour passionné de la gloire si fréquent chez les savants, aima mieux en définitif remettre en bon état ses propriétés de Thessalie, qui avaient souffert de sa longue absence, visiter de temps en temps les réunions solennelles des fêtes grecques , entreprendre des voyages dans l'intérêt de Fart ou de la science, que de se faire
*) Philostrat., yi^ Sophist., Il, i3> Suidas, s. v. p. 2899 c. Clinton, p. 183 elH3.
LES SOPHISTES d'aTHÈNES 95
applaudir perpétuellement à Athènes et de s'agiter au milieu de toutes ces petites guerres qui étaient toujours à Tordre du jour chez les sophistes \ Ces petites guerres furent aussi très désagréables pour un autre professeur, qui semble avoir occupé peu de temps après Hippodromos la chaire impériale. C'était Héraclide, un homme de valeur, particulièrement très remarquable dans la rhétorique judiciaire, d'une vieille famille noble, celle des grands-prêtres du « Koinon » des Lyciens, qui avait étudié à Athènes sous Hérode, Hadrien et Chrestos, et qui apparaît, en 196 ap. J.-C, comme professeur impérial. La position de ce professeur distingué, mais en même temps d'un caractère passionné et un peu lent au travail, devint très diflicile à Athènes, à la suite de l'attitude de plusieurs de ses collègues qui, de rivaux, étaient devenus ses ennemis déclarés. Parmi ces derniers, nous nommerons Apollonios, qui occupait la chaire municipale de sophistique, le premier Athénien de naissance que nous sachions avoir occupé depuis Hérode une chaire officielle, distingué dans la rhétorique judiciaire, de Fécole d'Hadrien ; de plus, quelques Égyptiens de naissance, professeurs libres de sophistique, notamment Apollonios de Naucratis, ancien élève d'Hadrien et de Chrestos, qui, malgré de nombreuses équipées amoureuses, était très goûté de la bourgeoisie d'Athènes à cause de sa grande et libérale bonté; et le riche Ptolémée, également né à Naucratis et élève d'Hérode. Or, lorsqu'en 196 le professeur Apollonios entreprit, pour les intérêts de la ville d'Athènes, une sorte d'ambassade auprès de l'empereur Septime-Sévère , Héraclide craignit sans doute que son adversaire ne profitât de l'occasion pour intriguer contre lui à la cour. Comme, de plus, il était convaincu que le célèbre sophiste Antipater de Hiérapolis — un disciple d'Hadrien et de Pollux comme aussi de l'Athénien Zenon, qui dirigeait alors auprès de Septime-Sévère la chancellerie grecque — cherchait à lui nuire sous main, il se rendit aussi au camp impérial. Ce fut pour son malheur. En effet, Fempereur organisa une lutte oratoire entre Héraclide et Apollonios : or Héraclide eut la mauvaise
*) PHILOSTRAT., VU, Sopkist., II, 27 et 11. 1 inil. Cf. Clinton, I, p. 197.
chance d'être tellement intimidé par la cour , qu'il échoua complètement dans son improvisation, tandis qu'Apollonios excita Fadmiration universelle. A la suite de ce désastre, Apollonios reçut de riches présents : quant à Héraclide, l'empereur lui enleva séance tenante l'atélie, et, à son retour à Athènes, il fut poursuivi par les moqueries des auditeurs de ses rivaux avec tant de persistance et de méchanceté, qu'il préféra, en désespoir de cause, résigner ses fonctions à Athènes et chercher une meilleure fortune comme professeur à Smyrne \ Après Héraclide et Apollonios, il y eut une lacune de plusieurs années dans la liste des sophistes en possession d'une chaire officielle à Athènes. Par contre, nous connaissons, en dehors de cette succession des grands chefs d'école de sophistique, encore plusieurs autres rhéteurs qui, sans que nous puissions savoir s'ils ont été professeurs libres ou s'ils ont occupé la chaire municipale, n'ont pas été sans obtenir d'heureux résultats à côté des représentants considérables de leur art. Indépendamment de ceux que nous avons nommés jusqu'ici, nous avons à mentionner notamment : le rhéteur Onomarchos de l'île d'Andros^ contemporain comme professeur d'Hadrien et de Chrestos, un élève très estimable et imitateur d'Hérode * ; à peu près dans le même temps, Athénodore, dont Chrestos avait été le principal maître, mais qui fut encore pendant quelque temps le collègue de Pollux ; c'était un homme de famille distinguée, de la ville grecque d'Jilnos en Thrace, remarquable par ses grands talents et par son caractère, dont la carrière pleine de promesses fut brisée, au grand regret de tous, par une mort prématurée ^ Rufus de Périnthe, également de famille considérable, élève d'Hérode, fort riche et large dans sa manière de vivre, célèbre du temps de Commode plutôt comme virtuose ambulant que comme professeur, ne vécut que transitoirement à Athènes*, où il avait présidé une fois la fête des Panhellénies instituée par l'empe-
') Philostrat., vu. Sophist., II, 26; voy. encore 20, 1 et 2; 19, i fin. 15. 24. Clinton, I, p. 199 (et sur Antipater, p. 203). Ellissen, p. iU. 112. Cf. tom. II, p. 427 et ci-dessus, p.
2) Philostrat., Vit. Sophist., II, 18.
3) Philostrat., II, 14.
*) Philostrat., II, 17.
PROCLOS 97
reur Hadrien. Celait un des nombreux Egyptiens qui vécurent à Athènes à la fin du deuxième et au commencement du troisième siècle, comme Proclos Pompeianus de Naucratis, devenu citoyen athénien lorsque, dégoûté de sa patrie à la suite de dissensions civiles, il avait choisi avec bonheur comme nouveau séjour cette chère université d'Athènes, où il avait fait ses études sous Hadrien. Maître d'une fortune considérable, il était très libéral dans les affaires d'argent, aussi bien dans les questions d'honoraires avec ses élèves, auxquels il ouvrait souvent sa bibliothèque fort riche, comme il convenait à un homme qui s'était formé sous la direction d'Hadrien et des anciens, qu'avec ses nouveaux concitoyens, qui admiraient ses belles propriétés à Alhènes, au Pirée et àEleusis. Ilspouvaient admirer aussi Ihumeur batailleuse qu'il montra un jour, déjà vieux, dans un écrit piquant, dans lequel il prenait à partie, avec une ardeur tout égyptienne, toute la confrérie des sophistes contemporains, sans en excepter Fhonnète Hippodromos. Par une bizarrerie qui étonne même de la part d'un de ces sophistes qui se plaisaient aux extravagances de toutes sortes, nous voyons cet homme, déjà un vieillard, rivaliser avec son fils dans la passion pour les coqs, les cailles, les chiens et les chevaux, et entreprendre un commerce considérable de marchandises égyptiennes (encens, ivoire, parfums, papier et livres) : on ne dit pourtant pas qu'il y ait montré la capacité d'un marchand de profession K II est vrai que le temps de Septime-Sévère et de Caracalla amena d'autres phénomènes affligeants. Il était naturel sans doule, mais cela n^en fut pas moins regrettable^ qu'il se formât peu à peu à Athènes, parmi les professeurs de sophistique, une sorte de prolétariat littéraire qui ne faisait pas précisément honneur à la corporation. Déjà le Thessalien Phœnix, élève de ce vieux bourru qui s'appelait Philagros, avait été tout juste capable de former des commençants ^ Après lui apparaît toute une série de gens que Philostrate traite avec un souverain dédain : les Soteros, Sosos, Nicandre, Phaedros, Cyros, Phylax^ Mais le
*)Philostrat., II, 21 et 27, 3.
"■) Philostrat., II, 22.
') Philostrat., II, 23, 1, p. 605.
98 PHILISCOS
comble, en ce g-eiire, fut atteint par un fils naturel d'Apollonios de Naucratis, le pirate littéraire Rufin^ qui exploita l'héritage paternel avec une impudence cynique \ Ne parlons même pas d'un certain Aurelius, qui, sous Alexandre Sévère, ne se gêna pas, soit en lonie, soit à Athènes, pour tenir ses conférences académiques dans des cabarets ^
L'université d'Athènes n'eut sans doute pas à se glorifier beaucoup du professeur impérial que lui avait donné la faveur de Caracalla et de Julia Domna : c'était en elFet ce Philiscos,
— un poltron plein de suffisance, parent thessalien du vieil et vaillant Ilippodromos, fils d'une dame d'Eordée en Macédoine
— qui, disciple de Chrestos, comme nous l'avons vu plus haut, obtint par surprise, en 212, de la cour palatine la chaire d'Athènes, mais qui par sa maladresse perdit bientôt après l'atélie. La terreur dut être grande à Athènes lorsqu'on apprit que Caracalla voulait dans sa fureur dépouiller tous les sophistes de l'atélie; mais on comprit bientôt que la colère de l'empereur ne s'adressait qu'à Philiscos. Celui-ci, en effet, fut privé de ce droit précieux jusqu'à la fin de sa carrière et de sa vie (il mourut bientôt après 219). Malgré plus d'un défaut, c'était néanmoins un des meilleurs professeurs de ce temps, et après son ensevelissement dans les vénérables allées de l'antique parc de l'Académie ^ s'interrompt brusquement pour ce siècle la liste des professeurs officiels que nous connaissons à Athènes. Il est vrai que nous connaissons mieux que par leurs noms quelques sophistes de cette Université. Mais ce n'est que rarement qu'une notice tout à fait accidentelle vient nous apprendre si nous devons chercher tel ou tel rhéteur dans la chaire impériale ou dans celle qui était dotée par la ville.
Le même homme à qui nous devons pour le deuxième et le troisième siècle après J.-C. une véritable abondance de détails biographiques sur les rhéteurs grands et petits, Philostrate, si célèbre parmi les savants du monde grec jusque bien avant
•) Philosthat., II, 19, p. 599.
2) Philostrat., II, 33, 2, p. 627.
3) Voyez l'histoire de Philiscos dans Philostrat., II, 30 et 11, 1. cf. Clinton, I, p. 221 et 233.
PIIILOSTI\ATE 99
dans l'ère byzantine, comptait lui-même de son temps parmi les professeurs les plus renommés de l'art des sophistes. Parmi les membres de la famille issue deLcmnos à laquelle il appartenait, son père avait déjà déployé une certaine activité à Athènes au milieu et sans doute jusque vers la fin du n*' siècle après J.-C, principalement, à ce qu'il paraît, comme philologue. Quant à l'auteur des vies des sophistes, il est né, selon toute apparence, vers le milieu de la sixième décade du n" siècle \ Flavius Philostrate reçut vraisemblablement des leçons de philologie de son père, des leçons de rhétorique (pour nous borner à Athènes) de Proclos et d'Hippodromos- ; puis il vécut lui-même activement à Athènes pendant de longues années comme sophiste et s'essayant aussi à publier des ouvrages techniques de rhétorique. On sait qu'ensuite (quand et comment? nous l'ignorons) il vint à la cour de Septime- Sévëre, oii il ne cessa de jouir de la faveur et des bonnes grâces de l'impératrice Julia Domna, comme aussi de l'empereur Caracalla, qu'il semble avoir toujours accompagné dans ses voyages à travers Tempire presque tout entier. Lié de même avec de grandes familles romaines, notamment avec la maison de Gordien, Philostrate semble être demeuré après la mort de Caracalla à Rome, où il vit encore le règne de l'empereur Philippe ^
Tandis que nous voyons apparaître à Athènes cet oncle du jeune Longin dont nous avons déjà parlé, le rhéteur syrien Fronton d'Emèse^ contemporain et rival à la fois de Tancien
') Si, comme on le fait généralement aujourd'hui, on admet que le plus jeune Philoslrate est le petit-fils de l'historien (et non comme son gendre selon Suidas s. v., ou comme son parent plus jeune d'environ six ans, selon Clinton, I, p. 257), on sera amené à la conclusion ci-dessus, puisque lepius jeun3 Philostrate, comme le prouve Clinton, p. 189 et 235, serait né en 192 ap. J.-G.
2) Philostrat., Vit. Sophist. y II, 21, 1 et 3 ; 27, 3. Il entendit aussi Antipaler (II, 24, 1) ; on ignore cependant si Antipater a enseigné à Athènes avant d'être appelé à la cour de Septime-Sévère.
2) Sur Philoslrate, et en général sur les Philostrates, cf. Suidas, s. v. et les textes réunis par Kayser dans son Proœmium à la seconde édition de Philostrate, p. II, sqq; nos notices tom. II, p. 424 sqq., ci-dessus, p. 29 et 58,4; ci-dessous, pp. 113, 1. 114, 1 ; et aussi le résumé de Clinton, I, pp. 223. 225. 255. 257.