‹ Histoire de la Grèce sous la domination des RomainsChapitre 51 sur 227 · LES MYSTÈRES · texte numérisé non relu

LES MYSTÈRES

plus haut. Il faut avouer pourtant que, de même que pour le culte des empereurs*, qui subsiste encore par ci par là dans la Grèce européenne au commencement du iv"" siècle, nous ne trouvons que fortuitement de maigres notices sur les mystères dans ce m*" siècle, qui n'a pour nous que de rares renseignements tronqués sur l'histoire de la Grèce. Et ces renseignements ne nous parlent tous que des mystères d'El^îusis en Attique, qui continuent d'exister et d'être recherchés. La vénération immuable qu'inspire ce reste des anciens cultes du paganisme, le constant empressement des Romains et d'autres étrangers à se faire initier, la chronique des hiérophantes d'Eleusis les plus distingués par leur grande naissance, leur dignité, leur grandeur, leur magnificence, quelquefois par la puissance de leur voix, tels que Héraclide, Logimos, le poète Glaucos, le professeur Apollonios, comme aussi des hérauts du sanctuaire : tout cela était l'objet le plus vif de l'intérêt du monde païen lettré, en Grèce et même en Italie ^ Enfin, la polémique religieuse, à moins qu'elle ne se tournât contre les chrétiens, trouvait peu à se mêler de tout cela ; dans ce temps engoué de magie, de songes, de présages^ de miracles, elle se bornait à prétendre qu'un homme qui a reçu une culture scientifique^ un sophiste par exemple, ne pouvait être accusé que par Tenvie d'avoir eu recours à des moyens magiques pour acquérir son talent si admiré, et que ce n'était pas l'affaire d'un tel homme de se laisser séduire par des arts magiques ou de s'adonner à leur étude ^

Tous les arts magiques du temps n'auraient, du reste, pas suffi pour conjurer un terrible spectre social, qui s'était dressé, menaçant, derrière le faux éclat de cette époque et qui, pour de longues années, devait dépouiller la vie du monde antique de toute fraîcheur, de toute énergie, de toute joie : nous voulons dire cette crise monétaire, dont il a été question plusieurs

*) Cf. BocKH, Corp. Inscr. Grœc, II, p. 346 sqq., no 2384 (pour l'île de Paros). En général, voy. encore une fois Preller, Rom. My thai. , p. 780 sqq.

2) Lamprid., Alexandr. Sever., 18, 2.Trebell.Poll., Gallien., H, 3. Phi- LOSTRAT., Vit. Sophist., II, 10, 2, p. 587; 20, 1, p. 601 ; 33, 4, p. 628. Cf. aussi Tatian., Ad Grœcos, 8, et Aug. Mommsen, Heortologie, p. 233 sqq.

3) Philostrat., Vit. Soph., II. 10, 6, p. 590, et 1, 22, 2, p. 523.

fois, et qui, par son intensité, son extension et sa durée, devait avoir de si effrayants résultats. Gomme, d'un côté, une étude approfondie de cette question n'entrerait pas dans le plan de ce livre, et comme, d'un autre côté, la Grèce et l'Orient grec ne semblent pas avoir souffert autant de ce terrible fléau que les pays romans proprement dits, il suffira sans doute de donner ici une idée générale du résultat des recherches que Mommsen et ses continuateurs ont faites sur la matière.

Le système monétaire depuis Gésar et le commencement de Père impériale avait longtemps présenté cette particularité que, pour ne parler que de la monnaie impériale en métaux précieux, deux « métaux-étalons », l'or et l'argent, avaient existé Tun à côté de l'autre. Mais, à la longue, le progrès du développement économique ne permit pas de maintenir cette situation. Depuis Néron et Yespasien, l'or garda seul, par un effet du cours naturel des choses, son rôle d'étalon; peu à peu, l'argent fut réduit à n'être plus qu' « une monnaie divisionnaire, intermédiaire, qui recevait de la frappe une valeur de fait ». On ne s'arrêta pas là : les empereurs se permirent peu à peu, par un procédé contraire aux anciens principes monétaires des Romains, d'altérer la monnaie d'argent en diminuant le titre, et en firent, de fait, une simple « monnaie fiduciaire ». G'est Néron qui, le premier, pratiqua ce système funeste et périlleux : c'est, par conséquent, de son temps que date le règne du pur étalon d'or. D'un côté, il avait, depuis l'année 60 après J.-C.^ diminué le poids de la pièce d'or romaine, Y aureus, du chiffre normal de 8 ou 7^'',80 (ou 1/42 de livre) à 7s'', 4 (environ 25 fr. 80). D'autre part, la monnaie d'argent usuelle, le denier, vit son poids abaissé par lui de 1/84 de livre ou 3g%90 à 1/96 de livre = Sê^'', 41 ; avec cela, 2o deniers étaient restés l'équivalent d'un aureus. Mais ensuite, contrairement à la bonne vieille pratique qui frappait une monnaie d'argent aussi pure que possible, on mêla, de propos délibéré, à l'argent un alliage de métal impur, ce qui, dès lors, abaissa la valeur du denier de 70 à un peu plus de 50 centimes. De cette façon, l'argent fut de plus en plus réservé aux petites transactions, où la différence de la valeur

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réelle d'avec la valeur nominale était peu sensible, du moins tant que le crédit de l'État lui-même n'était pas ruiné. Mais les Romains firent alors des progrès incessants sur cette penle glissante. Sans entrer plus à fond dans l'étude des fluctuations que subit la valeur des monnaies, bornons-nous à dire que Vaureus se maintint, jusqu'à Antonin le Pieux, au poids de 7g%4 et que, de Marc-Aurèle aux commencements de Garacalla, il fut frappé à 7g'', 3. Même sous la succession des bons empereurs, depuis Nerva, le denier fut progressivement altéré. La contenance en billon du denier montait déjà, sous Trajan, à 15 0/0 ; sous Hadrien, à près de 20 0/0 ; sous Marc- Aurèlc, à 2o 0/0; sous Commode, à 30 0/0 ; enfin, sous Septime-Sévère, à 30 et 60 0/0 ; c'est-à-dire que sa valeur en argent tomba, sous Trajan à 46, sous Sévère à 35 et même à 30 centimes.

La mauvaise administration sous Commode, les guerres de succession que Septime-Sévère eut à soutenir, l'augmentation des dépenses de son armée suffisent sans doute pour expliquer en grande partie les rapides progrès de ce système. Le tableau que nous avons donné plus haut de l'état politique de l'empire après sa mort, la situation sous Caracalla et ses successeurs jusqu'à Philippe, font comprendre comment la situation monétaire s'avança constamment vers une ruine effroyable. A chaque nouveau règne le désordre social empira, et, à la veille des invasions gothiques que nous raconterons dans le chapitre suivant, l'empire était absolument paralysé dans le développement de ses forces financières.

Les nouvelles dépenses rendues nécessaires par l'augmentation de l'armée, l'énorme accroissement du budget mihtaire, les goûts dispendieux de Caracalla , expliquent pourquoi ce fut sous cet empereur qu'on Tit d'abord un pas formidable dans la voie dangereuse de l'altération des monnaies. Dion Ca&sius accuse positivement l'empereur d'avoir « falsifié^) la monnaie, au moins dans une certaine mesure, et mis en circulation du bronze doré pour de l'or, du « plomb argenté » pour de l'argenté Voici la vérité d'après les recherches des numismates

0 Dio Cass., LXXVII, 14 fin. Zonar., Annal, XII, 12.

LA CRISl-: MONÉTAIRE 119

modernes et des économistes qui connaissent l'antiquité. Dans les dernières années de sa domination^, Caracalla fut amené à livrer à la fabrication le métal d'or à un litre beaucoup plus bas que ses prédécesseurs ; sous son règne, le poids de Vati- 7'eiis descendit à 1/50 de livre =i 6 g-r. 55, de sorte que la valeur de cette monnaie n'était plus que de 22 fr. 67. Son successeur Macrin avait essayé, d'une manière passagère, de revenir au titre ancien ; mais Elagabal et Alexandre Sévère revinrent au système de Caracalla, qui devait conduire à une altération des monnaies d^or vraiment scandaleuse. Cependant, la monnaie d'argent avait suivi dans sa dépréciation une marche encore plus rapide. Depuis Caracalla^ le denier et le quinaire furent frappés toujours en plus petit nombre, mais toujours aussi de qualité de plus en plus mauvaise, et la déplorable coutume s'introduisit de plaquer des flans de cuivre ou de fer avec une mince feuille d'argent et de mettre ainsi en circulation des deniers « fourrés ». Aussi, à partir de 215 ap. J.-C, notamment depuis lafm d'Alexandre Sévère, une nouvelle pièce d'argent prit-elle le dessus^ à S3iYoivVar(je?iteiis aiirelianm ou antoninianus, dont « le poids oscille entre 5&''^3 et ig*",?, soit 5 gr. en. moyenne, normalement 1/60 de livre -=L 5ss46 », et dont la valeur est évaluée par les uns au double denier, par d'autres à 1 denier 1/4 ou à 1/20 de Y aureus, nominalement 1 fr. 1 1 . C'est sur cette monnaie d'argent notamment, « l'assignat de ce siècle », que l'altération fit des progrès de plus en plus colossaux. Car si sous Caracalla la quantité d'argent fin dans cette monnaie montait encore à un peu plus de la moitié, elle descendit déjà partiellement d'abord, régulièrement ensuite sous Elagabal, à beaucoup au-dessous de la moitié : sous Gordien III, ces pièces ne renfermaient plus à peine qu'un tiers d'argent fin. A partir de 256, cette quantité tomba régulièrement de 20 à 5 0/0.

Les indications qui précèdent suffisent pour montrer combien triste était la situation économique de l'empire dans la première moitié du m® siècle. Mais quelques conséquences inévitables de cette altération officielle de la monnaie par les empereurs l'aggravèrent encore. Plus le gouvernement, grâce à cette friponnerie régulière, produisait à bas prix son pseudo-

argent, plus la production en devint énornie. Aucune loi, aucune pénalité ne pouvait empêcher d'abord que les employés de la Monnaie ne trompassent, dans certains cas, le gouvernement lui-même et le peuple en abaissant le titre de la monnaie au-dessous du billonnage officiel, ensuite que les faux-monnayeurs privés ne fissent concurrence aux faux-monnayeurs officiels. Et bientôt on arriva de la sorte forcément à une banqueroute déguisée. En d'auties termes, vraisemblablement dès le temps d'Élagabal, le gouvernement paya la plupart de ses dépenses avec cette mauvaise monnaie d'argent et força le peuple de verser l'impôt en or dans les caisses de l'État \ Les conséquences de cet état de choses durent être vraiment épouvantables. Aucune contrainte ne pouvait plus empêcher le négociant d'éprouver la monnaie billonnée du gouvernement en la rognant ou en la pesant ; à moins d'être protégées par le cours forcé, les mauvaisespiëcesne pouvaient plus être passées qu'avec une perte considérable. Il en résulta forcément des oscillations dans la valeur des denrées, des différences de cours et des pertes commerciales désastreuses. Quiconque n'avait pour vivre que des émoluments de l'État était obligé comme fonctionnaire d'exercer la concussion ou la fraude s'il ne voulait souffrir de la misère. Nous ne parlerons même pas de la difficulté d'entretenir l'armée dans ces conditions sans peser de mille manières sur la population, ni la démoralisation fâcheuse que les situations de ce genre ont Fhabitude de produire en tous pays. D'un côté, des considérations personnelles ou la faveur faisaient à certains fonctionnaires supérieurs civils ou militaires une situation privilégiée grâce à laquelle on les payait avec de la bonne monnaie ; d'un autre côté, le commerce avec l'Inde absorbait constamment de grandes masses d'or. De même, le commerce avecles Germains libres faisait sortir par la frontière septentrionale de grandes quantités d'anciens deniers au titre normal qu'on ne revoyait plus, tandis qu'à l'intérieur l'ancienne bonne monnaie d'argent était enfouie ou fondue : on voyait de la même façon sortir aussitôt de la circulation les monnaies neuves^ lorsqu'un

0 Lamprid., Sever. Alex., 33, 3; 39, 6 sqq. Cf. Dio Cass., LXXII, 16.

empereur essayait momentanément de revenir à de meilleures pratiques monétaires.

Le comble, « la banqueroute en permanence », fut atteint par cette crise monétaire dans Fépoque dont nous parlerons plus loin, celle des invasions des Goths dans les provinces grecques et danubiennes de l'Orient, alors qu'au milieu de la dissolution générale, l'empire dut faire face de tous les côtés aux besoins les plus pressants. Dans la fabrication de la monnaie d'or, on s'était efforcé de répondre jusqu'à un certain point aux besoins toujours croissants en créant plusieurs sortes de petites pièces ; mais la diminution du poids et l'arbitraire de la frappe allèrent toujours croissant; il semble que dans le commerce les pièces ne furent plus acceptées qu'au poids. Quant à la monnaie d'argent, elle baissait de jour en jour. Sous Gallien, qui avait commencé par améliorer la qualité^ le poids d'argent fin finit par tomber, notamment en 267 après J.-C, jusqu'à 20, même jusqu^à 5, parfois jusqu'à 1/2 pour cent : bien plus, par suite des fraudes colossales pratiquées par le personnel de la Monnaie, particulièrement à Rome même, Targent finit par ne plus différer de la monnaie de cuivre que par une légère coucbe blanche qu'on donnait au cuivre en le faisant bouillir dans des sels. D'autres fois, on alliait au cuivre non de l'argent, mais de l'étain et du plomb. Les conséquences furent naturellement épouvantables : la sécurité des relations, l'honnêteté et la confiance dans le commerce, (( les créanciers et les fondations durent être ruinés lorsque V aureus de Gg'jSS d'or fin put être acquitté avec une pièce d'or de 5^ tout au plus Gg"", et que le denarius (l'ancien denier n'était plus, depuis Gordien III, qu'une monnaie de compte ; on n'en frappait plus, tandis que dans la pratique V antoninianus avait pris complètement sa place) le denarius, dis-je, de *M\h^ d'argent fin pouvait être remplacé par des liards de cuivre sans valeur, que les caisses publiques mettaient en circulation mais n'acceptaient pas elles-mêmes ». Ce dut être une situation déplorable que celle où la valeur métallique des monnaies d'argent officielles, de 52 centimes qu'elle avait encore sous Caracalla, et de 36 centimes sous Élagabal, descendit sous Gallien à 30 et enfin à 10 centimes ; oii, pour paver

ses impôts ou encore pour acheter de l'or, il fallait pour un aureus donner tantôt cinquante, tantôt plus de cent de ces antoniniàni descendus au rang de purs assignats. Dans ce désordre épouvantable, on chercha, il est vrai^ des moyens de salut. Parmi ces moyens, on peut citer notamment la fabrication par masses de monnaies de cuivre, qui, à Rome, appartenait au Sénat, et qui fut aussi poussée avec activité dans plusieurs villes de province, pour la Grèce à Athènes, Corinthe, Patrse, Rhodes, et pour la Macédoine à Thessalonique *. Du reste, les empereurs, notamment depuis Gordien III, cherchèrent à utiliser comme expédient dans l'Orient grec les monnaies de cuivre et d'argent qui circulaient de toute antiquité à un cours très bas, les unes, comme les cistophores, dans tout l'Orient grec, les autres localement, et essayèrent de tirer parti des hôtels de monnaie provinciaux qui étaient res-

*) et. Th. Mommsen, Gesch. d. Rom. Mûnzwesens, p. 693 sqq. (et 706, 727), 731, où l'auteur insiste dereclief énergiquement sur ce fait que, sans aucun doute, il ne fut frappé que du cuivre en Achaïe et en Macédoine pendant l'ère impériale, (Dans la Crète, la frappe de l'argent, p. 721, se maintint jusqu'à Trajan). On ne peut dire avec certitude si l'on en vint à faire rentrer et transmettre à une nouvelle frappe les monnaies courantes en or et en argent, ni à quelle date se serait faite cette opération, mais on peut dire qu'elle était possible, financièrement parlant, puisque les tétradrachmes, même mauvais et usés, avaient encore plus de valeur qu'un nombre égal de deniers romains de plein poids. La fabrication de monnaies divisionnaires provinciales grecques semble avoir été poussée vivement dès les premiers, avant-coureurs de l'orage, c'est-à-dire dès le tempsdeSeptime-Sévère; on sait qu'en dehors des grandes villes connues de la province d'Achaïe, un grand nombre de petites villes, notamment dans le Péloponnèse, n'ont donné, en partie jusqu'à Gailien, un signe de leur existence que par ce moyen. Nous nommerons à ce point de vue : pour TArcadie, des localités comme Mantinée. Megalopolis et Caphyœ, Orchomène, Clitor sous Septime Sévère (CuRTius, Peloponnesos, I, p. 227. 230. 268. 286.381), Héraea sous Caracalla (CuRTius, p. 394), Psophis en l'honneur de Julia Domna (Ccrtius, p. 400); pour l'Achaïe , naturellement Patrœ, où l'on monnayait encore sous Gordien III (Curtius, p. 453), mais aussi Boura, avec ses monnaies à l'effigie de Géta (Curtius, p. 471. 491), Mg'ion avec ses monnaies à l'effigie de Plautilla (Curtius, p. 487). Ensuite, pour la Messénie,les monnaies de Pylos, du temps de la dynastie de Sévère (Curtius, op. cit., II, p. 181. 199. EcKHEL, D. N., p. 277. Mionnet, SuppL, IV, 214), des monnaies à l'effigie de Géta pour Thuria (Mionnet, II, 215); pour Sparte, des monnaies à l'effigie de Gailien (Curtius, p. 313. Archàolog. Zeitiing, 1845, p. 31) ; des monnaies de localités éleuthéro-laconiennes, pour le temps de Géta (Curtius, p. 324), etc.

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