‹ Histoire de la Grèce sous la domination des RomainsChapitre 53 sur 227 · LE CHUISTIAMSMK EN GRÈCE · texte numérisé non relu

LE CHUISTIAMSMK EN GRÈCE

sorti déjà des grands centres comme Larisse, Athènes, Corintlie, Sparte et Patra?, pour pénétrer en masse dans Tintérieur du pays, notamment dans les communes de paysans et de montagnards. Quoique nous sachions que la jeune communauté trouvait les dangers moraux les plus graves à Corinthe, il nous paraît évident qu'Athènes continuait d'être pour elle le plus pierreux des terrains. Cependant, ici comme à Corinthe, la ville d'Achaïe où il était le plus difficile de conserver intacte la pureté des mœurs, on pourrait encore dire à l'honneur de la communauté chrétienne qu'elle se distinguait très favorablement, par son humeur pacifique, sa tenue, sa douceur, des masses grossières et éternellement turbulentes des communes populaires païennes. Pour ce qui est de la valeur morale, les chefs les plustièdes même des communautés l'emportaient souvent de beaucoup sur les plus honorables de leurs concitoyens grecs et latins *.

Quoi qu'il en soit, les petits troupeaux de chrétiens helléniques avaient beau conquérir la pleine estime des gens sans préjugés ; de nouveaux courants avaient beau prendre le dessus dans le monde païen lui-même, soit qu'ils fussent en con-

située en face des débris du théâtre dans les ruines de Gortyne (Bursian, Geogr. Griechenl., t. II, 3, p. 565), passe pour avoir été fondée par S. Tile, le compagnon de l'apôtre Paul dans son voyage en Crète). Il faut convenir que les îles étaient aussi le théâtre d'autres manifestations moins honorables. Ainsi les Garpocratiens, une secte immorale du gnosticisme dans la première moitié du ne siècle (qui honoraient Jésus à côté des philosophes Pythagore, Platon, Aristote, comme un modèle de la plus haute pureté humaine), élevèrent au fils mort à dix-sept ans de leur fondateur Épiphane un temple à Céphalonie. Cf. Gieseler, Lehrb. d. Kirchengesch., 4c édit., I, 1, p. 190. Friedlander, loc. cit., III, p. 514.

') Origen. (éd. Spencer), C. Gels., III, 30 (p. 128. d29); cf. Ellissen, loc. cit., p. 109 et 118; voy. encore dans l'écrit d'Origène le passage lib. VII, p. 365. Lorsqu'Origène, dans son livre De principiis, parle d'une extension déjà considérable du christianisme dans l'Hellade, cela ne peut s'appliquer sans doute à FAchaïe dans le sens étroit du nom de la province seulement; voy. les Fragment., lib. IV, c. 1, p. 157, 15 sq. (éd. Redepenning, p. 45). La considération dont jouissaient les communautés helléniques, notamment celle de Corinthe, dans le monde chrétien peut être conclue de ce fait qu'en 196 ap. J.-C, l'évêque Victor à Rome s'entendit, entre d'autres évèques, avec celui de Corinthe pour faire prédominer dans la plus grande partie de la chrétienté d'Occident la célébration occidentale (du dimanche et) de la fête de Pâques sur celle usitée en Asie ; cf. Euseb., Hist. EccLj V, 23-25; voy. Gieseler, Lehrbuch der KirchengescMchte, I, 1, p. 292 sqq.

126 LE CHKISTIANISiME EN GRÈCE

nexion indirecte avec le christianisme, soit qu'ils eussent pris naissance dans la fermentation intellectuelle de ce temps ; ces courants avaient beau pousser énergiquement vers le théisme et la doctrine de l'immortalité'; au fond, le terrain de la Grèce restait toujours très ingrat pour le christianisme. C'est pourtant d'ici que partiront les changements les plus profonds sous l'influence des calamités de l'époque gothique, mais plus encore sous celle de la politique ecclésiastique des Constantins, surtout après la fondation de la nouvelle Constantinople chrétienne. Pour le moment, rien en principe ne protégea les Grecs chrétiens contre la fureur delà cruelle persécution que le successeur de Philippe, l'empereur Dèce, qui avait pris les rênes à la fin de l'été de 249, avait systématiquement ordonnée en 250 dans tout l'empire contre les chrétiens en qualités de chrétiens.

On sait que c'est justement le sérieux et énergique attachement de Dèce aux vieilles idées romaines qui le poussa à une fatale hostilité contre les chrétiens, lesquels, autant par leur opposition à la religion de l'État que par leur éloignement du monde et de la vie politique^ lui apparaissaient comme des ennemis dangereux de l'État romain, et dont il ne connaissait ni la forte organisation intérieure^ ni l'héroïque esprit de sacrifice, ni la valeur morale. Il ne pouvait donc songer à utiliser cette force nouvelle dans l'intérêt de ses plans de réforme. Nous n'avons malheureusement que des renseigne-

*) Les négateurs décidés de l'immortalité ne manquaient naturellement pas. Friedlànder, op. cit., Ill, p. 683, rapporte l'énergique expression de cette manière de penser en Grèce dans l'épitaphe de Nicodème à Cos, rédigée par lui-même. Stephani, TU. Gr., V, [Ind. sdioL, Dorpat, 1850] s. XVIII, p. 12. Kaibel, Epigr. Gr., 101). Ce Nicodème était sans doute un chanteur nomade des poèmes d'Homère. Sur le philosophe Alexandre d'Aphrodisias, adversaire de l'immortalité, honoré dans le temps des Sévères du titre de « second Aristote », et qui cherchait dans Aristote lui-même la négation de l'immortalité, voy. Friedlânder, p. 686. Cf. aussi dans le même auteur, p. 693 sqq., le gracieux développement concernant les allusions à une vie future sur les sarcophages et autres monuments funéraires, notamment par des scènes mythologiques où le mythe et ses personnages sont des sortes de types poétiques qui expriment symboliquement des idées abstraites : le cycle mythique de Persephone, d'Adonis, la légende d'Admète et d'Alceste, Protesilas et Laodamie, Héraclès, Achille à Scyros sont employés notamment duns ce but.

LE ClimSTlANISMK EN GHÈCE i 27

ments fortiacomplets sur la manière dont s'exécuta la persécution en Grèce. Mais on regarde comme vraisemblable qu'elle ne fit que peu de victimes sanglantes dans les pays situés entre rOlympe et la mer de Crète. 'La Grèce était certainement, même pour le reste du monde chrétien, un terrain des plus intéressants. Les chrétiens éclairés de l'Orient et de ritalie attachaient, eux aussi, la plus grande importance aux souvenirs de la grande histoire de l'antiquité. L'apôtre Paul avait fait de TAchaïe un sol classique pour les chrétiens. H y a plus : c'est vraisemblablement en Grèce que se développa d'une manière remarquable, au m*' siècle, l'institution des synodes provinciaux chrétiens périodiques, imitation des antiques assemblées cantonales et des assemblées générales religieuses et politiques \ Les communautés pleines de vie d*Athènes et de Gorinthe avaient des rapports actifs avec l'Orient, avec Alexandrie ; nous citerons, par exemple, les visites que le célèbre docteur chrétien Origène d'Alexandrie fit, vers 228-231 ap. J.-C.,aux communautés de TAchaïe, ainsi que celles d'autres chrétiens orientaux "^ N'oublions pas non plus que le clergé d'iVchaïe appartenait à l'intelligente minorité qui prit parti pour le grand homme que nous venons de nommer, lorsque plus tard son ancien protecteur, devenu son ennemi acharné, l'évêque Démétrios d'Alexandrie chercha à exciter contre Origène tout le clergé chrétien du temps^ Ori-

0 Nous sommes autorisés à le supposer par les paroles de Tertullien, Dejejim., 13, p. 650 (éd. Migne, t. II, p. 972 sq.) : « Aguntur prœterea per Grœcias (on veut dire sans doute per varias Graecise provincias) illa certis in locis concilia ex universis ecclesiis, per quae et altlora qugeque in commune tractantur, et ipsa reprœsentatio totius nominis Christlani magna veneratione celebratur ». Cf. aussi Gieseler, op. cit., p. 229 sq. Finlay, p. 116. On regarde comme non authentique (cf. Hefele, Conciliengeschlchte, I, p. 84) Ja tradition d'un synode tenu soi-disant en Achaïe pour combattre la prétendue secte des Valésiens (prêchant la castration volontaire) peu de temps avant la persécution de Dèce.

') EL'SEB.,ffis^. eccles., Vl,23. Hieron., CataL, 54. Cf. Clinton, I, p. 243. Oberdick, Die Mmerfeindlichen Bewegungen im Orient, p. 74. Il avait aussi étudié à Athènes ce (thaumaturge) pontique Grégoire de Néocésarée, qui alla, étant étudiant en droit à Béryte, faire un pèlerinage auprès d'Origène dont il devint le disciple zélé. Cf. Socrat., H. E., IV, 27, et Clinton, I, p. 247. II, p. 418.

3) Photius, Bill. Cod., 118.

i28 LE CHRISTIANISME EN GRÈCK

gène lui-même est venu encore une fois à Athènes en Tannée 239 ^

Par contre, en Grèce précisément, la communauté chrétienne ne pouvait avoir en général aux yeux de l'autorité romaine que peu d'importance ; peu nombreuse comme elle Tétait, elle devait paraître d'autant plus insignifiante au gouvernement, qu'elle n'avait pas vu se constituer chez elle un episcopal puissant comme ceux de Carthage, d'Alexandrie, d'Antioche et de Rome. Aussi, tandis que ceux des pays de l'Orient oii les communautés chrétiennes avaient déjà pris un grand développement et où de tout temps avait régné un ardent fanatisme virent des scènes nombreuses de fureur sanguinaire, ou officielles ou populaires ; tandis que des villes comme Alexandrie, Antioche, les îles de Crète et de Chios, et, parmi les villes asiatico-helléniques de la mer Égce, Smyrne et Ephèse^ virent mourir de nombreux martyrs chrétiens, la Grèce ne vit sévir la persécution que sur des points comme Athènes et Corinthe, où des causes locales particulières avaient attisé le feu plus fortement. A Athènes, la présence de nombreux et vaillants philosophes, Tardeur avec laquelle se maintenait l'esprit antique fournirent cette fois encore Toccasion à de violentes explosions. En effet, c'est à cette époque que semble se rapporter^ le martyre d'au moins

*) EusEB., H. E., VI, 32. Clinton, 1, p. 255. Cf. enfin Clemens, Stromat., I, p. 247 d, sur ses professeurs helléniques. Ce savant, très cultivé, qui ne devint chrétien que dans lage mûr et mourut vers 217, est peut-être né à Athènes. Hagenbach, Vorlesungen ûher die Kirchengeschichte, l', p. 210.

*) Cf. ici par exemple Chronicon Paschale (éd. Bonn.), I, p. 504 (p. 270 d. P.). Cedrenus, Hist, compend., p. 258 h. sqq. (P.). Gieseler, loc. cit., p. 260. Hagenbach, op. cit., p. 200. Pour la Crète, d'après le Menolog. grœc, vol. II, p. 54, on voit tomber comme martyrs, sous Dèce, des hommes comme Basilide de Cydonie, les Gorlyniens Theodulos, Saturnin, Euporos, Gelasius, Eunicianos, le Gnossien Zoticos, et des chrétiens comme Lénomenes, Ponticus, Agalhopos, Evarestos (23 décemb.). A Chios : sainte Myrope et saint Isidore. Act, SS. Bolland., 13 juillet, vol. III, p. 482.

3) C'est une conjecture assez plausible d'ELUssEN, qui, loc. cit., p. 119 sq., rappelle que « les anciennes Menées grecques au 18 mai réunissent ces trois martyrs athéniens à quatre autres de Lampsaque, dont l'exécution est donnée expressément comme un acte de la persécution qui eut lieu sous le proconsul Opitimus, du temps de l'empereur Dèce» (Gottfr. Henschen, article des Acta SS. Boll. Maj., t. Ill, particulièrement p. 454 D.) ; au même

LA l'EKSÉCUTlON DE DÈGE 129

trois confesseurs de la foi chrétienne à Athènes : Heraclios, Paulin et Benedinios, dont l'église d'Orient célèbre la mémoire le 15 mai. Un peu plus grand est le nombre des martyrs qui, d'après le grand ménologe de Tempereur Basile, reçurent la'mort à Gorinthe, c'est-à-dire dans la ville qui était à la fois le siège de la plus grande communauté chrétienne de la Grèce et celui du gouvernement de la province romaine d'Achaïe^ et oii, par conséquent, devait éclater d'abord la persécution officielle sous le proconsul Tertius. Et pourtant on ne connaît là en général, malgré les horreurs commises par la justice d'alors, que dix-sept martyrs, dont treize seulement appartiennent certainement au temps de I)èce, et dont plusieurs n'auraient peut-être reçu la mort que lors de la grande persécution du temps de l'empereur Galère V 11 ne paraît pas qu'on puisse admettre sérieusement une haine populaire en Grèce contre les chrétiens. D'un autre côté, nous ne pouvons savoir jusqu'à quel point la masse des Hellènes chrétiens a opposé une constance fidèle au décret de Dèce qui avait pour but de contraindre les chrétiens à se soumettre, sous peine de mort, aux cérémonies de la religion de l'État.

Quoi qu'il en soit, c'est sous le règne de Dèce qu'une lumière

endroit, il donne en détail la légende du martyre de ces Athéniens, d'après laquelle ils périrent par le feu, tandis que les vers consacrés à leur mémoire font plutôt penser à une décapitation [Menolog. gvdec, éd. Annib. S. Clem. Urbin., 1727. P. III, p. 100).

^) Leurs noms sont : Myron, Viclorinus, Victor, Nicéphoros, Claudianus, Diodoros, Sarapion, Papias et Codratos ou Quadralus, tous de Gorinthe. Des environs ai cette ville et d'autres localités du Péloponnèse : Cyprianus, Dionysios, Anectus, Paulus, Crescens; tandis que Léonide, Irène et Hadrien semblent être d'au delà de l'Isthme. Le Ménologe nomme sept de ces martyrs (vol. II, p. 148) pour le 31 janvier (de Victorinus à Papias, sup* plices divers) ; six pour le 10 mars (de Codratus à Crescens, décapités), qui ont été exécutés sous l'empereur Dèce à Gorinthe ; pour les autres, au 16 (15) avril, on donne bien (vol. Ill, p. 58. 59) Gorinthe comme le lieu, mais non la date du martyre (par le feu). Cf. Fallmerayer, Geschichte der Halbinsel Morea, I, p. 110. Zinkeisen, Gesch. GriechenL, I, p. 604. Finlay, p. 117. — Sur le christianisme à Thessalonique, cf. Tafel, De Thessalonica Brusque agro, p. xiv et p. xlt sqq. C'est de Thessalonique qu'était cette sainte Héliconis qui, d'après Tafel, p. 150, Menol. Basil. ^ 28 mai (vol. Ill, p. 115), souffrit le martyre à cette époque à Gorinthe, sous le proconsul Justinus.

sanglante vint éclairer la Grèce. C'est sous ce même règne qu'on vit pour la première fois le glaive des bourreaux menacer les chrétiens en masse et que la question gothique vint faire pour de longues et dures années la préoccupation et le désespoir des patriotes romains et des citoyens grecs de l'empire. Ce fut une faute tragique de la part de ce magnanime Dèce, que de tourner ses armes à l'intérieur de l'empire contre des hommes dont la constance et le dévouement enthousiaste étaient capables de supporter des terreurs plus effroyables encore que celle qu'apporta le fléau des Goths,

Les vingt années qui suivent, de 249 à 270 ap. J.-C, virent se renouveler d'une manière effroyable, dans les provinces romaines de population grecque ou demi-grecque, la cruelle situation que le dernier siècle de la République leur avait faite. Le premier grand acte du drame de Tinvasion des peuples germaniques, qui se jouait alors, fut surtout fatal aux pays situés entre l'Adriatique et le Taurus, entre les Carpathes et l'île de Crète. Après une ère de paix de plus de cent ans, la Grèce vit de nouveau se livrer sur son territoire de grandes batailles^ aussi bien entre les armées des peuples civilisés du monde antique et l'avant-garde du nouveau peuple qui devait devenir le maître du monde, qu'entre les grands prétendants à la couronne de Rome, et bientôt après entre les derniers défenseurs couronnés des anciens dieux et les [porte-bannière de la nouvelle religion cosmopolite.

Quiconque a suivi d'un regard attentif d'un côté l'opiniâtre et souvent si heureuse résistance que les Grecs modernes ont opposée dans la troisième décade du xix* siècle à toutes les forces de la Porte Ottomane, et, d'un autre côté, celle qu'opposent depuis cent ans les Osmanlis à l'immense puissance de la Russie, aura de la peine à comprendre que tout le pays situé entre la Theiss et la Méditerranée ait pu devenir, pendant plus de vingt ans, la proie des tribus assez peu nombreuses du groupe des peuples gothiques qui habitaient entre le Don et les Carpathes.

Sans prendre en considération plusieurs raisons secondaires

qui contribuèrent pour longtemps à l'infortune générale, on peut affirmer que ce fut justement la dépendance de l'empire romain, bienfaisante pour les Hellènes depuis 250 ans, qui devint alors la cause de leur ruine. Si les pays encore prospères et bien peuplés entre le ïénare et les Carpallies, avec leurs nombreuses villes fortes, leurs excellentes lignes de défense tracées par la nature telles que nous les connaissons depuis le Danube jusqu'à l'isthme de Corinlhe, avec leur population grecque au sud, avec leurs Illyriens, Thraces, Daces el Pannoniens romanisés au nord, si ces pays avaient formé alors un seul Etat indépendant, ils auraient vraisemblablement résisté avec succès aux Golhs dès le début et par leurs propres forces. Mais voilà que depuis des siècles la force défensive indépendante de ces pays avait disparu. La péninsule danubienne et l'Asie-Mineure n'étaient plus considérées ni défendues qu'au point de vue des intérêts militaires généraux de l'empire romain. La vigoureuse jeunesse du Nord servait dans les légions ou dans les cohortes auxiliaires. C'était aux empereurs seuls et à leurs légats qu'incombait maintenant la protection de ces provinces. Et juste en ce moment, l'armée romaine était profondément déchue. Pourtant les éléments dont se recrutait l'armée de l'empire étaient restés excellents. Mais la lumière que notre récit a jetée jusqu'ici à plusieurs reprises sur le système militaire, et surtout les détails que nous donnent nos sources sur la première moitié du m" siècle^ prouvent que les mauvais gouvernements, depuis Caracalla, avaient ruiné l'armée romaine. Le simple soldat était horriblement gâté; il était plein de prétentions, arrogant, indiscipliné. Parmi les généraux, il y avait d'innombrables incapacités. Le goût pour les pronunciamientos régnait dans les camps des légions, habituées aux intrigues des prétendants et qui n'avaient pas vu depuis de longues années à leur tête un empereur qui fût un grand général. Il fallut traverser de longues années de cruelles calamités jusqu'à ce qu^il pût se former des soldats nouveaux, des officiers nouveaux, avant tout un nouvel état-major distingué, et que des chefs de premier ordre pussent prendre les rênes d'une main de fer.

Les nouvelles guerres gothiques exigèrent bientôt de l'armée

un redoublement d'efforts. Avec l'apparition des Goths sur le Danube et sur les bords de la mer Noire, les Romains éprouvèrent de nouveau les terreurs de leurs premières guerres contre les Germains, dont plusieurs siècles auparavant avaient été frappés les soldats de César^ de Drusus, de Varus et de Germanicus. Il n'était pas facile ici de^couvrir et d'assurer les frontières avec un petit nombre de batailles. Sur terre comme sur mer, la lutte s'étendit bientôt sur un théâtre immense. Pendant ce temps^, la mauvaise situation intérieure toujours croissante paralysait l'énergie de la résistance. Les militaires s'aperçurent bientôt que les anciennes et colossales fortifications de Byzance n'avaient été rétablies que fort imparfaitement après leur destruction par Septime-Sévère. Sévère luimême et son fils Caracalla eurent beau rétablir cette ville et l'enrichir de splendides monuments*, ses murailles, qui auraient du maintenant briser le flot des nations venues du Nord, n'étaient guère plus que des ruines gigantesques.

La calamité sociale de la dépréciation et de la falsification générales des monnaies dut sans doute briser aussi dans les pays grecs toute vitalité, toute énergie : nous pouvons l'affirmer^ quoique les matériaux nous manquent pour tracer le désolant tableau de cette terrible situation. Et bientôt après les villes et les villages virent éclater, derrière les soldats qui passaient, une peste terrible qui étendit le linceul de la mort sur ces provinces désolées déjà par les rivalités des prétendants, jusqu'à ce qu'enfin, avec le réveil du génie romain, la détresse du temps eut fait naître des forces nouvelles et fait lever sur les pays grecs une aurore d'espérance.

Les Goths, comme nous l'avons dit ailleurs, avaient fait leur apparition vers le commencement du m^ siècle ap. J.-C. sur les rives septentrionales de la mer Noire et dans le voisinage des frontières daco-romaines. Se répandant dans l'est successivement jusqu'à la région du Dnieper, puis à celle du Don, ils furent bientôt renforcés pour la guerre contre l'empire romain par d'autres peuples^ dont les uns, comme les Bastarnes ger-

') Cf. ci-dessusj tome II, p. 420 sqq. et consultez notamment 0. Frick, article Byzantium, dans Pau ly,JI. G , 1^, p. 2619 sqq.

l'empereur dèce 133

maniques elles Carpes g-étiques, demeuraient déjà longtemps avant l'arrivée des Goihs dans cette partie de l'Europe méridionale, et dont les autres suivaient les Goths leurs congénères ou s'avançaient parallèlement avec eux, comme notamment les Hérules, les Gépides, les Taifales, etc. Après que le nouveau groupe de peuples germaniques au pied des Carpathes^ sur les lignes du Pruth et du Danube, eurent déjà forcé Tattention des empereurs Caracalla, Alexandre Sévère, Gordien m et Philippe; après que la Dacie, si difficile à défendre, et les parties nord-orientales de la région méridionale du Danube eurent reçu à plusieurs reprises la visite des nouveaux ennemis, la situation prit, vers le milieu du ni° siècle, sur le Danube mœsique, un caractère tout nouveau et extrêmement grave. C'est alors que s'annoncèrent les grandes catastrophes qui devaient désormais éprouver très sérieusement aussi les pays méridionaux, les pays grecs de cette péninsule, où (en exceptant toutefois l'expédition des Costoboques en Phocide sous Marc-Aurèle) on était habitué depuis des siècles à ne pas s'inquiéter des orages qui grondaient au-delà du Strymon supérieur et du plateau dardanien.

Le vaillant C. Messius Quinlus Trajanus Decius *, qui avait été forcé par son armée (mœso-pannonique) ^ à se soulever contre l'empereur Philippe et à s'emparer, à la fm de l'année 249 ap. J.-C, de la couronne romaine, n'était que depuis peu le maître de l'empire lorsque les hordes gothiques pénétrèrent en nombre inaccoutumé plus profondément que jusque-là dans la Mœsie. Les Hellènes suivirent avec attention d'abord, puis avec épouvante, les phases de la grande lutte dans laquelle Dèce s'était engagé personnellement, en 250, avec le roi des Goths Kniva. La défaite des Romains à Berœa en Thrace, dans le Balkan, et, bientôt après, la reddition aux Goths de la grande ville romano-grecque de Philippopolis par Lucius

*) Inscription de Périnthe en l'honneur de Dèce, vov. Bôckh, C. I.Gr., H, p. 67, n« 2023.

2) Les troupes de la péninsule du Balkan s'étaient d'abord révoltées contre leur chef Sévérien, gendre de Philippe, qui commandait en Mœsie et en Macédoine (Zosim., Eist., I, 19 fin). Dèce dut, après que la rébellion eut été comprimée, rétablir une discipline sévère.

Page 1