CLAUDE EN GRÈCE
protection de la Grèce proprement dite à un officier distingué. Soit que l'empereur eût poursuivi, dès le commencement, le but de couper aux Goths de Kniva la retraite vers le Danube, et que, dans ce dessein^ il ciit ordonné en même temps de barrer tous les passages intérieurs du Balkan aux hordes gothiques dispersées; soit encore, ce qui nous paraît plus vraisemblable, que cette mesure du salut eût été improvisée en toute hâte; toujours est-il qu'on adjoignit à Mcssala, gouverneur d'Achaïe résidant à Corinthe, un jeune officier supérieur, Marcus Aurelius Claudius, un Roman d'Illyrie, né vers l'année 225, qui avait déjà, par les qualités remarquables de son caractère comme par un talent militaire incomparable, conquis la plus haute considération, au point que l'empereur lui confia la défense militaire de la Grèce, et avant tout celle des Thermopyles. C'était compter beaucoup sur la valeur personnelle de Claude. Car, dans ce moment de suprême détresse dans le Balkan et sur le Danube, on ne put donner à Claude, en dehors des milices provinciales grecques, qui, de mémoire d'homme, n'avaient pas été mises à l'épreuve, que soixante archers crétois, cent cavaliers cuirassés, soixante hommes de cavalerie légère et deux cents hommes d'infanterie légère, avec mille recrues que le chef devait instruire à la hâte ^
Dans la suite, les Hellènes ne se montrèrent pas peu fiers de ce que la protection de leur pays fût alors confiée au même homme, qui, devenu empereur quelque vingt ans après, mit fin d'un seul coup terrible à tous les maux causés par les Goths, et de la famille duquel devait sortir la nouvelle et illustre dynastie des Constantins. Cependant, Claude ne semble pas avoir été réduit à essayer sérieusement la valeur de ses jeunes troupes aux ïhermopyles; car bientôt le théâtre de la lutte décisive fut transporté et concentré sur le bas
*) Ce Messala est peut-être identique avec le Valerius Messala (ou bien un de ses fils) qu'Alexandre Sévère proposa à sa mère Mammsea, en même temps que le jeune Maximin, pour époux de sa sœur Theoclia ; Capitolin., Maœiminus, 29, (3), 4. Cf. Pauly, Realencyklopàdie der Klass.Alterthumsw., V, 2, p. 2369.
2) Trebell. Poll., Claud,, 16. Albert Dungkkr, Claudius Gothicus (Hanau, 1868), p. 12. 13,
MORT DE DÈCE 137
Danube. Mais formidable fut la terreur qui s'empara de la Grèce lorsque, vers la fm de Tannée 251 , la campagne de cette année, si brillamment commencée, se termina, contre toute attente, par une grande défaite des Romains dans les marais de la Dobroudja, près d'Abritum ou Forum Trebonii. La mort de l'empereur Dèce produisit sur les hommes de cette génération la même impression qu'avait produite 2i2 ans auparavant à Rome la défaite de Varus dans la forêt de Teutoburg. Il est vrai que le successeur de Dèce, ce même légat C. Vibius Trebonianus Gallus que la voix publique accusa dans la suite d'avoir honteusement trahi Dèce, avait conclu en 252 la paix avec Kniva; mais c'était une paix honteuse que la plupart des Goths, du moins les alliés des Goths, n'observèrent pas même sérieusement. Et lorsque, peu de temps après, le nouveau légat de Mœsie Marcus ^milianus, après avoir conquis de nouveaux lauriers sur ces Germains^ conduisit comme anti-empereur ses légions contre Gallus en Italie, les Marcomans et les Goths (à partir de mai 253) franchirent de nouveau le Danube et recommencèrent leurs incursions dévastatrices, qui, cette fois, s'étendirent au sud jusqu'aux frontières de la Grèce proprement dite \
Dans toute Tétendue de l'empire romain (sans en excepter les malheureuses communautés chrétiennes, si cruellement persécutées jusqu'ici, et qui, pour le moment, gagnèrent quelques années de repos ^), on put cependant respirer maintenant, surtout quand on apprit que les légions avaient mis rapidement fin en Italie à la guerre civile menaçante, qu'elles avaient débarrassé le pays des deux empereurs rivaux, l'un après l'autre (dans l'été de 253), et avaient élevé sur le trône, avec le consentement empressé du Sénat, Publius Licinius Valerianus, le général qui arrivait de Rétie à la tête de l'armée établie en Gaule et sur les frontières de la Germanie et que
») Cf. ZoNAR., Annal., XII, 21, p. 628 b. P. et 23, p. 629 c. P.; voyez aussi ZosiM., I, 26 iiiit. el 29, 2-3.
2) Pendant la courte persécution à la fin du règne de Valérien, je trouve nommé comme martyr chrétien dans la péninsule grecque saint Nicéphore de Thessalonique : Tafel, De Thessalonicay p. 152 sq. Menol. Ba§il. ad 9 Febr., vol. ITI, p. 176.
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ses soldats avaient déjà revêtu de la pourpre. Yalérien et son fils Gallien étaient déjà empereurs depuis le 22 octobre 253 \ En attendant, dans la presqu'île thraco-grecque, on en était toujours réduit à se tirer d'affaire soi-même. Le résultat inévitable de la défaite de Dèce fut qu'à la nouvelle de cette grande victoire des Goths sur les Romains, les ennemis de l'empire, sur toutes les frontières depuis la Mésopotamie jusqu'au delta du Rhin, les Perses comme les Marcomans, les Alamans comme les Francs, se précipitèrent avec impétuosité sur les provinces romaines les plus proches, et forcèrent ainsi sur tous les points à la fois les troupes romaines de la frontière à des efforts qui les épuisaient. Ajoutez à cela que, depuis l'année 251 ou 253, la peste, venant du Nil supérieur par l'Egypte, avait pénétré dans l'empire, et qu'elle exerça ses ravages pendant quinze ans au moins, se frayant son chemin par-dessus les cadavres et exerçant des ravages épouvantables notamment dans la presqu'île du Balkan si cruellement éprouvée déjà par les ravages des Barbares, la disette, les soucis et la misère'. Réduits, pour le moment, à leurs propres
^) Schiller, Gesch. der rôm. Kaiserzeit, I, 2, p. 810.
2) ZosiM., I, 26. EuTROP., IX, 5. JoRNAND., De reb. Getic, 19. Zonar., XIÏ, 21 (p. 6286. P.)EusEB., Chronic.,ec]. Schône, lT,p. 180, elHiERO.NYM., ihid. p. 181. Oros., vit, 21 et 22. Gedrenus, Histor. compend., p. 257 d et p. 258 (P.). Clinton, Fast. Roman., I, p. 272. 275. Sur la durée de cette peste, les indications et les conclusions qu'on peut en tirer ne sont pas d'accord. D'après Zonaras {loc. cit.), elle dura quinze ans, sans doute jusqu'en 267 ou 268 ap. J.-C. D'un autre côté, nous trouvons chez Zosime et chez d'autres, que cette épidémie (à moins qu'il n'y ait eu difïérentes épidémies indépendantes ou une explosion répétée de la même maladie à la suite de la guerre contre les Germains) dura beaucoup plus longtemps et fit particulièrement des ravages effrayants, une fois dans les premières années de Gallien seul empereur (Zosim., I, 37, 5 et 6), une seconde fois au temps de la guerre des Goths sous l'empereur Claude II (Zosim., I, 46). Pour ce qui est du caractère médical de celte peste très contagieuse (que l'on connaît aussi dans l'histoire des épidémies sous le nom de « peste de Cypre»), les symptômes essentiels en étaient : une forte fièvre, des pustules, la diarrhée, de violents vomissements, une forte affection du pharynx, des yeux rougis, la gangrène aux pieds, la paralysie des membres inférieurs, la surdité, la cécité, une soif furieuse. On se demande si cette épidémie était celle des bubons pestilentiels (avec laquelle elle avait de commun la recrudescence violente de septembre au commencement de la canicule), ou un typhus, ou enfin une petite véiole. Cf. Hâser, Geschichte der epidemischcn Krankheiten (2« éd.), p. 36-40.