CARACTÈRE ARCHITECTONIQUE DE CONSTANTINOPLE
elle christianisme ^ Le tout se termina naturellement par de grandioses jeux de cirque : ces jeux, qui étaient devenus un besoin pour la curiosité des païens et aussi de la majorité des chrétiens, prirent à Constantinople en particulier une énorme importance politique ^ La morale chrétienne, d'accord sur ce point avec le sentiment des plus nobles esprits chez les Grecs, ayait pourtant obtenu dès 325 que l'empereur, sans persister, il est vrai, dans sa résolution, se déclarât pour la suppression au moins des luttes sanglantes des gladiateurs \ Conformément à cet esprit, cet empereur construisit à côté d'une série d'églises splendides un certain nombre de temples païens.
Le caractère architectonique de la nouvelle cité a été sans doute très mélangé. La nature elle-même, par l'étonnante beauté du paysage à cet endroit oii l'Asie touche à l'Europe, avait donné à la nouvelle capitale de l'empire un charme que seize siècles n'ont ni effacé ni même diminué; mais le goût était loin d'être original ni pur à l'époque où s'élevèrent les splendides édifices que Constantin plaça à côté des anciens grands monuments construits par Septime Sévère sur le sol de l'antique Byzance. Le paganisme et le christianisme y exerçaient leur influence côte à côte, et ces deux éléments semblent s'être conjurés pour donner au style et à la décoration quelque chose de chargé, de tourmenté et de confus. Ces circonstances défavorables durent nuire de plus d'une façon à la pureté de l'effet produit parles trésors artistiques que l'on alla chercher dans toutes les parties du monde antique pour la parure de la nouvelle capitale.
1) Pour la dédicace, voy. Burckhardt, p. 416 sqq., 421 sqq,, qui suit notamment l'Anonyme de Banduri, Tmpenum Orientale, I, p. 3 sqq. et ses suppléments, p. 98 sqq. Cf. aussi V. Lasaulx, Iog. cit. p. 44 sqq.
2) Hesych. Miles., loc. cit. 42 (p. 154). Chronicon Paschale, p. 529.
3) EusEB., Vit. Constant., IV, 25. Cod. Theodos., XV, 12. Sograt., I, 18 init. SozoM., I, 8. Clinton, F. R., I, p. 379. Mais l'empereur n'avait pas réussi partout à réaliser pratiquement cette résolution. Dans la Grèce proprement dite, Corinthe au moins resta attachée longtemps avec obstination aux grossières réjouissances du romanisme, aux combats de gladiateurs et de bêtes féroces; elles étaient en pleine vogue encore au temps de Julien; cf. Julian., Epist. 35. Friedlander, Rom. Sittengeschichte, II. p. 378.Libanios seul faiCf exception dans cette aversion des gens cultivés pour les combats de gladiateurs ; cf. Liban., De vita sua, 3 (Vol. I, p. 6, éd. Reiske).
Indépendamment des formidables ouvrages défensifs dont Constantin fortifia la nouvelle capitale* et qui furent tellement augmentés dans la suite que, grâce à eux et à la situation naturellement forte de la ville qui commandait l'entrée du Bosphore et de rilellespont, tous les assauts des peuples échouèrent pendant neuf siècles contre la capitale du monde^ l'empereur fit de la partie méridionale de l'angle obtus qui termine à l'est le triangle byzantin la base de son nouveau palais impérial, qui était une véritable citadelle ^ Ce lieu resta d'une importance capitale pour les destinées d'une moitié du monde sous lajdomination romaine, gréco-byzantine, française et ottomane. Sur ce même sol de l'antique Byzance furent construits encore d'autre édifices importants, car c'est sur ce terrain historique que s'élèvent en grande partie les monuments où se déroulèrent les événements des plus considérables de l'histoire de la fin du monde antique, c'est-à-dire, jusqu'au commencement du vif siècle. De la citadelle impériale — que nous devons nous figurer comme un vaste système de constructions diverses et splendides (parmi lesquelles l'antique temple d'Apollon restauré par Sévère et orné à nouveau par Constantin^) avec nombre de cours et jardins intérieurs et extérieurs, avec résidences officielles de nombreux hauts fonctionnaires, de grandes galeries avec salles pour les différentes divisions de la garde du corps, de la police du château et de la domesticité de la cour — il fallait presque cinq quarts d'heure pour atteindre laporte occidentale des fortifications, celle qu'on appelait la Porte d'Or. Le centre architectonique (qui n'était pas exactement le centre mathématique) de la ville était le Forum de Constantin, s'étendant jusqu'au huitième des quatorze quartiers de la ville totale et situé au milieu de la ligne que formaient jadis les anciennes fortifications démolies sur
*) Chronicon Paschale, p. 528. Malalas, p. 319.
*) Chronicon Paschaky ibid., Zosim., II, 31, 1. Cf. Jules Labarte, Le palais impérial de Constantinople et ses abords. Paris, 1861.
^) D'après Malalas, éd. Bonn. p. 324, Je tennple d'Apollon était ce sanctuaire de l'ancienne acropole de Byzance que Constantin laissa subsister, avec ceux d'Arlémis et d'Aphrodite, mais sans lui laisser ses anciens revenus.
le côté continental de l'ancienne Byzance*. Trois voies splendides conduisaient du château à cette place. Pour g-agner la voie du sud, on quittait l'intérieur du château dans la direction delà Propontide par une porte latérale appelée a porte du Limaçon » {Cochliasf ; on arrivait par les terrasses appelées Pulpita au Triclinium, cour entourée de galeries, pour g-agner aussitôt la troisième région de la ville, où s'élevait, sur des substructions puissantes couvrant une partie de la deuxième colline, la masse imposante de Fimmense Cirque ou Hippodrome, commencé sous Sévère, terminé par Constantin : de ce monument, qui englobait dans une de ses parties un sanctuaire des Dioscures, on avait une vue admirable sur la Propontide et ses rives. C'est aujourd'hui TAtmeidan des Ottomans ^ Ensuite la grande voie du sud traversait la ville par une grande courbe jusqu'au Forum de Constantin. La voie médiane, la plus courte, partait du grand portail principal du château auquel était attenante la Chalké ou cour d'Airain : c'était une cour destinée aux gardes et aux fonctionnaires de de la cour, avec des galeries et des édifices couverts de tuiles d'airain dorées'*. De là, en traversant le portique Impérial et passant entre Téglise de Sainte-Irène construite par Constantin au nord (laquelle, sous Constance II, céda son nom à l'église attenante, élevée depuis 343 en l'honneur de « sainte Sophie », c'est-à-dire la sagesse du Christ) et le palais du Sénat et de la Justice au sud% on arrivait à VAugustâeiim dans le quatrième quartier. C'était une grande place entourée de portiques à colonnes, avecla statue en porphyre d'Augusta, mère de l'empereur, la vieille Hélène. Au milieu d'un carré allongé se trouvait le Milliiim^ c'est-à-dire la nouvelle borne itinéraire en or, d'où partaient les numéros des milles des grandes voies de l'empire, comme depuis Auguste on les comptait àpartirde
*) Cf. Themist., Orat. VI, p. 162. Zosim., II, 30, 9. 10.
2) Chron. Paschale, p. 528. Malalas, p. 3i9.
^) Ad. Schmidt , Ber (Nika-) Aufstand in Constantînopel unter Kaiser Justinian, I, p. 7 sqq. 0. Frick, op. cit. p. 2620 et 2621. Zosim., II, 31, 1. Chronicon Paschale, p. 528. Malalas, p. 319.
*) Schmidt, p. 7. Frick, p. 2621.
^) SocRAT., Il, 16 fin., et I, 16. Hesych. Miles., loc. cit. 40 (p. 154). Z->siM., V, 24, 8 sqq. Chronicon Paschale, p. 528 sq. et Gedren,, p. 284 b.
celle de Romo^ De rAug-ust.Tiim, qui s'étendait à peu près au milieu de l'ancienne Byzance, la voie médiane conduisait à rOctagone, quartier entouré de huit portiques voûtés à colonnes, et passait enfin devant les galeries des changeurs et la préfecture urbaine de la capitale, construite plus tard (voir ci-dessous)^ Enfm la voie septentrionale quittait le portique Impérial vers le nord, dans la direction de la Corne d'Or, et touchait sur son long parcours à courbe plate d'abord l'hôpital de Sampson ; puis, près du port, la maison appelée maison des Lampes, magnifique bazar, dont les trésors étaient exposés à la curiosité et à l'envie de la foule jusque bien avant dans la nuit, dans un éclairage féerique qui surpassait encore le magnifique éclairage de la ville ^ Près du bazar étaient les vieilles constructions de Sévère, brillamment restaurées par Constantin : d'abord les Thermes de Zeuxippe, richement aménagés (dans la deuxième région) près du port ; un musée artistique infiniment riche y était attenant ; enfm, les superbes portiques à colonnes de Sévère, qui conduisaient jusqu'au Forum de Constantin*.
Ce vaste marché lui-même % qui s'ouvrait à l'est sur les trois grandes voies venant du château par un arc de triomphe,
') Schmidt, p. 5 sqq. Frick, p. 2621. VonLasaulx, p. 44 sqq. A propos de la grande borne milliaire en or, il faut pourtant faire avec Hultsch (Griech. u. rôm. Métrologie, p. 66) cette restriction, que, pour parler exactement, les grandes routes y avaient seulement leur point d'attache : la supputation des milles ne commençait qu'à la première borne, laquelle était pour chaque voie à la porte d'où parlait réellement la chaussée.
2) Schmidt, p. 5. Frick, p. 2621.
^) Schmidt, p. 4. Frick, loc. cit.
*) Zosim., II, 30, 6 et 9, 10; d'après ce passage, ces portiques conduisaient avant Constantin à la partie occidentale ou continentale de l'ancienne Byzance. Frick, p. 2620. Sur les Thermes de Zeuxippe, cf. Cedren., p. 648 (éd. Bonn.). Codin., éd. Bonn. p. 14. 24. 36. Hesych, Miles., § 37. Mala- LAS, p. 319 sqq. Chronicon Paschale, p. 529 sq. Suidas, s. v. Severus. Frick, p. 2620. Schmidt, p. 3 sqq.
^) Ce n'est pas ici, mais à Textrémité d'un des côtés des galeries qui entouraient VAugustxum, que nous devons sans doute chercher les temples que, d'après Zosim., II, 31, 2-4, Constantin fit construire en cet endroit: d'une part, celui qui possédait la statue de la Tyché romaine, d'autre part celui de Rhéa, mère des dieux : seulement, l'image colossale de cette dernière, enlevée de Dindymos et dépouillée de ses lions, avait été transformée en divinité priant et bénissant la ville.
en face duquel s'élevait un autre arc de triomphe à l'ouest, formait un ovale allongé, entouré d'un portique à colonnes de deux étages : le tout était construit en marbre de Proconnèse^ Au centre de ce Forum s'élevait vers le ciel une colonne monolithe de porphyre de cent pieds, originaire de Thèbes en Egypte et récemment enlevée de Rome ; cette colonne, existant encore aujourd'hui sous le nom de c( Colonne brûlée », était la plus grande pièce de porphyre connue. A l'érection de ce monument avaient collaboré d'une manière tout à fait étrange la magie, l'hellénisme, le christianisme et la vanité princière. Car, d'après une légende conservée fidèlement par les Byzantins postérieurs, Constantin avait caché sous cette colonne le Palladium enlevé par lui secrètement à Rome. La colonne elle-même, qui s'élevait sur un piédestal de marbre blanc de vingt pieds, portait sur son sommet vertigineux une statue d'Apollon (soi-disant un ouvrage de Phidias enlevé à Athènes, d'autres disent à llion). Mais l'empereur avait fait remplacer la tête du dieu du Soleil parson propre portrait entouré de rayons, et avait caché dans le colosse un morceau de la vraie croix du Christ. Ce furent des raisons suffisantes pour que ce point devînt l'objet d'un culte fantastique ^
Mais ce ne sont pas, il s'en faut de beaucoup, toutes les constructions de Constantin. Car , outre l'église de Sainte- Irène et la préparation de l'église de Sainte-Sophie , outre d'autres sanctuaires, il éleva dans le onzième quartier de la ville une autre église en l'honneur des Apôtres. Cette église, construite en marbres de couleur, aux hautes voûtes, formant sans doute une croix grecque avec coupole, avec un plafond couvert tout entier en or, revêtue à l'extérieur d'airain doré,
*) Schmidt, p. 2 sqq. Frick, p. 2620-2621. Zosim., II, 30, 9-10.
2) Schmidt, p. 3. Frick, p. 2621. Voy. encore Hesych. Miles., 41. (p. 154). Chronicon Paschale, p. 528. Anonym. Banduri, p. 14. Malalas, p. 320. ZoNAR., XIII, 3, p. 7 sqq. Leo Grammat., Chron., p. 87. Cedrenus, p. 518. (p. 296 d. P.) et p. 564. Socrat., I, 17. 22. Philostorg., II, 18. Cf. Burckhardt, p. 268. 415. 416 sqq., 420. Von Lasaulx, op. cit. p. 47 sqq. Dethier, Le Bospfiore et Constantinople, p. 42 sqq. (La statue de l'empereur fut brisée le 5 avril 1101 par une violente tempête et par la foudre; mais la plus grande partie de la colonne de porphyre subsiste encore aujourd'hui à la même place).
richement ornée dans toutes ses parties, s'élevant librement au milieu d'une grande cour entourée de toutes parts de portiques, de galeries impériales, de bains, de demeures pour les gardiens, cette église, dis-je, oii se trouvait le trône de l'empereur à côté du siège de l'évêque , devint le mausolée des empereurs chrétiens, les Constantins en tête, et celui des évêques de la capitale. Elle se trouvait à peu près dans la partie la plus occidentale de la ville neuve proprement dite, dans le parc nouvellement créé à l'ouest du Forum de Constantin*, à l'endroit où plus tard (1463-1469) fut bâtie la mosquée du sultan Mohammed II. Dans cette nouvelle partie se trouvaient encore de nombreux et importants édifices. C'est là que s'élevait le Stratégion, remontant au temps de Sévère (mais situé alors hors des murs de Byzance), dans la cinquième région de la ville. C'était le quartier-général de la garde impériale de Constantinople^, dans le voisinage du port; ensuite, à côté de beaucoup d'autres édifices, comme des thermes et des théâtres, dans le nord-ouest de la ville neuve proprement dite, près du port et des Blachernes, le palais Hebdomon ou Magnaura'. Parmi les innombrables édifices d'utilité publique, il faut citer avant tout les greniers colossaux, les gigantesques conduites d'eau et les immenses citernes \ N'oublions pas, outre la Corne d'or, les nouveaux ports, parmi lesquels le port Eleuthérique , sur la Propontide (près du moderne Ylangaboslan), achevé par le patrice Éleutherios%* du château
*) Cf. Manso, Lehen Comtanlins d. Gr., p. 74 sq., 316 sq. Euseb. , Vit. Constant., IV, 58. 59. 60. Socrât., I, 16. Sozomen., II, 34. Cedre.v., p. 284 6. Celte église, ainsi que l'ancienne église Sainte -Sophie et d'autres édifices chrétiens de ce temps, doit être regardée comme ^une basilique, ou classée au moins parmi les constructions allongées. Cf. aussi Anonym. Bandurt, p. 65, 32. Le style chrétien des basiliques faisait peser des arcs et de grandes et lourdes murailles supérieures sur leurs colonnades; les églises à coupoles avec des galeries inférieures et supérieures ou des chapelles latérales tout autour « sont la négation complète de l'idée d'entablement , et n'emploient plus les colonnes que pour leur effet agréable à l'œil ». Burgkhardt, op. cit., p. 263 sqq.
*) Frick, loG. cit., p. 2618. 2619.
') Frick. p. 2622.
*) Frick, p. 2620. 2623. Manso, p. 317 sq.
«) CoDiN. éd. Bonn., p. 49 et 104. Frick, p. 2622.