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CHAPITRE II

Effet produit à la Basse-Terre par la nouvelle des événements de la Pointe-à-Pitre. — Arrestation d'hommes de couleur. --• Lacrosse marche contre la Pointe-à-Pitre. — Les députés des commissaires civils provisoires rencontrés à la Capesterre. — Lettre du Capitaine-général à Pelage. — Proposition d'une conférence au Petit-Bourg. — Opposition des meneurs. — Projet d'une conférence au passage de la Gabare. — Nouvelle opposition. — Pelage proclamé général en chef de l'armée de la Guadeloupe. — Les révoltés veulent marcher contre Lacrosse. ■ — Ruses de Pelage. — L'attaque du camp du Petit-Bourg remise au lendemain. — Projet d'une entrevue sur mer. — Déception.

— Députation à Lacrosse. — Promesses. — Scène sur mer. — Le Capitaine-général se décide à se rendre à la Pointe-à-Pitre.

— Joie causée par cette nouvelle. — Scènes sur les quais. ■ — Effroyable tumulte à la municipalité. — Les jours de Lacrosse menacés. — Conduite de Pelage. — Ignace. — Lacrosse au fort de la Victoire. — Son emprisonnement. — Conciliabule des conjurés. — Conditions de Delgrès. — Il passe à la révolte.

Le même jour, dans l'après-midi, la nouvelle de l'insurrection, portée par la voix du peuple, parvint à la Basse-Terre. Le récit que l'on faisait de l'événement était conforme aux apparences: on disait que les faits, préparés par Pelage, avaient été accomplis sous sa direction. Trompé comme le public, Lacrosse déclara ce chef de brigade traître à la patrie, le mit hors la loi et ordonna de lui courir sus. En même temps, il faisait battre la générale à l'effet de rassembler les troupes. Ces troupes réunies au Champ-d'Arbaud, le Capitaine-général, dans une allocution, leur rapporta ce qu'il savait des événements, et leur annonça son dessein de marcher contre les rebelles. Il ne dissimula pas les difficultés de l'entreprise, à cause de la bravoure et des talents militaires de Pelage ; mais ajouta-t-il, je saurai du moins mourir à votre tête.

Le lendemain, avant le jour, il se mit en marche pour la Pointe-à-Pitre, suivi de quatre cents hommes de troupe de ligne, d'une partie de la garde nationale et de quelques pièces d'artillerie. Ces forces devaient être grossies de celles des communes qu'on allait traverser. Des ordres, en conséquence, avaient été donnés pour les tenir prêtes à marcher.

Avant de quitter la Basse-Terre, Lacrosse avait fait arrêter et conduire à bord du brick les Troîs-Sœurs, capitaine Régis, ceux des hommes de couleur qu'il supposait partager les sentiments des révoltés de la Pointe-à- Pitre. Là, ils furent mis aux fers. Le Capitaine-général parti, Bernier, commissaire du Gouvernement, jugea également prudent de s'assurer de la personne de François Rigaud. Cet homme dangereux fut déposé à la geôle.

Rendu à la Capesterre, Lacrosse fit rencontre avec les citoyens Courtois et Méy, chargés de lui porter une dépêche des commissaires civils provisoires. Dans cette dépêche, les commissaires donnaient au Capitaine-général l'assurance que le mouvement de la Pointe-à-Pitre n'avait pas une autre cause que les arrestations faites le matin. Ils disaient que si l'ordre avait été un instant troublé, la force armée, à la voix de Pelage, était rentrée dans le devoir ; que le vœu du soldat, du commandant de l'arrondissement et des officiers sous ses ordres était de rester soumis à l'autorité locale, et d'être à jamais fidèles au Gouvernement auquel ils avaient fait le serment d'obéir ; que la religion du chef de la colonie avait été trompée ; que les militaires dont l'arrestation avait été ordonnée réclamaient la justice d'être entendus, afin de démontrer leur innocence.

Même à titre provisoire, Lacrosse ne pouvait accepter dans la colonie un gouvernement qui ne fût pas le sien. Aussi sa réponse à la dépêche ne fut pas adressée aux commissaires civils. Il fit une distinction. Il s'adressa à Pelage comme au commandant de l'arrondissement de la Grande-Terre, et aux autres commissaires comme à de simples particuliers.

A Pelage, il disait :

« J'apprends avec plaisir, citoyen commandant, par

« les députés qui m'ont été envoyés du Port-de-la-Li- < berté, la conduite que vous avez tenue pour le main- « tien de l'ordre, lorsque la troupe, séduite et trompée, « a méconnu ses devoirs. Je suis indigné des motifs et « des ordres que l'on m'attribue pour votre arrestation « et celle de plusieurs citoyens de la ville. Je proteste « n'en avoir donné aucun, parce que je n'avais aucune « raison d'en donner. Je n'avais eu, au contraire, que « de bons témoignages à donner de votre conduite, et « je vous l'ai sans cesse écrit. Que tous ceux que l'on « a désignés se rassurent, puiqu'il n'y a, à ma connais- « sance, aucun fait qui les rende coupables. J'espère c que la troupe, désabusée par vous, va sur-le-champ « rentrer dans l'ordre ; que toutes les personnes arrê- « tées dans le premier moment vont être élargies ; que « chacun reprendra ses fonctions ; et que le Gouverne- « ment consulaire, que vous n'avez jamais cessé de re- « connaître, et que je représente, marchera d'un pas « plus assuré que jamais dans une colonie dont je veux « le bonheur. C'est à ces conditions seulement que je « puis oublier ce qui s'est passé, et user d'indulgence « pour une faute que l'erreur a fait commettre. Je serai « au Petit-Bourg demain matin ; venez conférer avec « moi ; et nous reconnaîtrons de qui sont émanés ces « ordres arbitraires. »

La lettre du Capitaine-général aux citoyens Delort, Danois, Frasans et Pénicaut était ainsi conçue :

« J'ai reçu, citoyens, une députation de la ville du « Port-de-la-Liberté, qui m'a appris les circonstances « du mouvement qui a eu lieu dans la troupe séduite « et trompée.

« Je vous assure que je n'ai jamais donné ordre pour « l'arrestation du citoyen Pelage, ni contre les citoyens « dénommés dans votre procès-verbal ; mais je saurai « celui qui a pu mésuser de son autorité.

« Le Gouvernement que je représente ne sera jamais « impunément avili dans ma personne ; il faut que tout « rentre dans l'ordre, puisque c'est par la plus insigne « calomnie que la troupe a pu en sortir.

<a Je sais que le Gouvernement consulaire est chéri

< de tous les bons citoyens, et le nombre en est grand « au Port-de-la-Liberté.

« J'ai écrit au commandant Pelage de se rendre au- « près de moi, pour concerter les moyens de ramener « la tranquillité dans une ville où elle n'aurait jamais « dû être troublée. »

Si, comme le disaient Pelage et les commissaires civils, l'insurrection de la Pointe-à-Pitre n'avait été qu'un accident causé par les arrestations faites le matin, les lettres de Lacrosse, pleinement rassurantes, auraient tout fait rentrer dans l'ordre. En effet, il protestait n'avoir donné aucun ordre d'arrestation. On lui disait que les militaires n'étaient pas coupables, de les entendre, qu'ils se justifieraient : il les conviait à une conférence. Il est vrai qu'il demandait comme condition du pardon, de l'oubli du passé, la mise en liberté des personnes arrêtées ; mais c'était une conséquence de la soumission des troupes qu'on lui annonçait devoir être entière. Le Capitaine-général ne pouvait approuver ces arrestations, à moins de se démettre de son autorité et de marcher à la suite de l'émeute.

Mais Pelage et les commissaires provisoires avaient écrit leurs lettres sans consulter les hommes de la journée du 21 octobre. Un accommodement aurait ruiné leurs projets. Aussi lorsque Pelage leur parla de se rendre au Petit-Bourg, ils ne voulurent pas le laisser partir. Ce chef, qui semblait n'avoir d'autorité qu'à la condition d'obéir, fut obligé d'écrire de nouveau à Lacrosse pour lui faire une autre proposition, celle d'une rencontre au passage de la Gabare, où l'on ne serait suivi que de cinq à six personnes. Là, devait avoir lieu une conférence à la suite de laquelle on rentrerait à la Pointe-à-Pitre où, assurait Pelage, le Capitaine-général « ne « trouverait que des Français attachés à la mère-patrie, « soumis à ses lois, et pleins de respect pour le chef « qu'elle avait envoyé pour les gouverner. »

Lacrosse accepta la conférence pour le lendemain à dix heures du matin. Mais, de même que les meneurs n'avaient pas voulu laisser Pelage se rendre à la convo-

cation du Petit-Bourg, ils ne lui permirent pas non plus de partir pour la conférence de la Gabare.

Les velléités du chef élu par l'émeute de se réunir à Lacrosse, afin de trouver une solution à la situation, començaient à inquiéter les hommes qui, après avoir fait la journée du 21 octobre, voulaient en poursuivre le but. Alors ils résolurent de le mettre à l'écart, ou de le forcer à se compromettre assez avec l'émeute pour que désormais il ne pût avoir la pensée d'en séparer sa cause. Le 23, jour fixé pour la conférence de la Gabare, ils font prendre les armes à toute la troupe, la forment, au fort, en bataillon carré, lui donnent le mot d'ordre, et envoient chercher Pelage par le lieutenant Codou, à la tête d'une compagnie de grenadiers. Pelage, inquiet de cette démarche, se met en route. A son arrivée, les tambours battent aux champs et il est proclamé général en chef de V armée de la Guadeloupe ! Pelage accepte le commandement en chef, mais sous la condition de conserver son titre de chef de brigade. Ce premier point obtenu, les révoltés, voulant surveiller les démarches de Pelage, demandèrent qu'il quittât son logement de la ville pour venir habiter le fort. Le nouveau chef de la colonie y consentit. Puis on voulut autre chose, en finir une bonne fois avec la question Lacrosse. Les révoltés demandèrent, d'une façon qui ne comportait pas le refus, à marcher contre le Capitaine-général, à l'attaquer dans son camp du Petit-Bourg, à le prendre ou à le tuer. Ils ne voulaient pas une autre alternative. Ignace, Noël-Corbet, Codou et Massoteau, entre tous les exaltés, se montraient les plus effervescents.

La troupe sort du fort avec tout l'attirail nécessaire pour une entrée en campagne. Mais, tout en marchant avec les insurgés, Pelage ne voulait pas aller aussi vite que le fougueux Ignace ou l'astucieux Massoteau.

Au lieu donc de mener l'armée à l'attaque du Petit- Bourg, il la fatigua par des marches et des contre-marches jusqu'à ce que, la nuit étant venue, l'entreprise fût renvoyée au lendemain.

Cependant Pelage avait écrit à Lacrosse pour le prévenir de son empêchement de se rendre à la conférence

de la Gabare. A cette conférence, il substituait la proposition d'une entrevue sur mer, hors de la portée du canon. Le Capitaine-général aurait dû s'apercevoir qu'on se jouait de lui. Sa position au Petit-Bourg était fort délicate. Il lui était aussi difficile d'avancer que de reculer. Sa petite armée se fondait par la désertion. Les soldats noirs abandonnaient le drapeau, en disant qu'ils ne voulaient pas se battre contre leur couleur. Ces déserteurs rendus à la Pointe-à-Pitre, avec armes et bagages, se montraient les plus chauds partisans de la révolte. Si la Pointe-à-Pitre avait marché contre le Petit- Bourg, le dernier soldat de Lacrosse eût passé à l'ennemi, et le chef de la colonie n'eût plus été qu'un général sans armée. Lacrosse, n'étant plus libre dans le choix d'une détermination, accepta la proposition d'une entrevue sur mer. Là encore il allait se heurter à une déception.

Le projet d'attaque contre le Petit-Bourg n'avait pas été abandonné, mais remis au lendemain. Les soldats, pour être prêts à marcher, avaient passé la nuit en plein air, couchés à côté de leurs armes en faisceaux. Ce jour, pour modérer l'ardeur des officiers et des soldats, qui demandaient à entrer en campagne, Pelage leur annonça que Lacrosse allait se rendre à la Pointe-à-Pitre. Aussitôt la troupe laissa éclater la plus vive joie. Elle voulait aller prendre le Capitaine-général dans son camp et il venait de lui-même se livrer ! Etait-il possible de se méprendre sur les sentiments de l'armée, de croire que ses acclamations frénétiques prenaient naissance dans le plaisir de saluer Lacrosse et de se ranger sous sa loi ? Le refus de laisser partir Pelage pour le Petit-Bourg, l'opposition mise à la conférence du passage de la Gabare, la fureur des officiers et des soldats au seul nom de Lacrosse, les ruses auxquelles on avait été dans la nécessité de recourir pour empêcher qu'ils ne marchassent à l'assaut de son camp, tout cela n'était pas un enseignement ! On disait au Capitaine-général de venir, que sa présence allait tout calmer, tout faire rentrer dans l'ordre ! Qu'aurait-il donc fallu pour que les yeux de Pelage et des commissaires civils s'ouvrissent à la

lumière ? Ils avaient autour d'eux un autre fait non moins significatif que celui de l'attitude menaçante de l'armée. Au premier bruit de la révolte, tous les hommes de couleur des communes voisines se donnèrent rendezvous à la Pointe-à-Pitre. Nul n'avait voulu rester étranger au grand événement qui s'accomplissait. Les plus sages, ceux qui, jusqu'alors, ne s'étaient fait connaître que par une grande réserve, trouvaient de l'ardeur pour se lancer dans la mêlée. François, du Petit-Bourg, propriétaire, homme paisible, de mœurs douces, déjà avancé en âge, qui, d'ordinaire, ne quittait jamais sa demeure, est rencontré dans les rues de la Pointe-à-Pitre ! Le lieutenant Duperron, connaissant ses habitudes, l'accoste et lui dit : — Qui diable vous amène ici ! — Ma caste est attaquée ; tous les gens de bien doivent se réunir pour la défendre. — Telle fut la réponse du citoyen François.

Dans le moment, les meneurs avaient trouvé un nouveau thème pour exciter encore plus le peuple et l'armée: c'était l'arrêté par lequel le Capitaine-général, avant de quitter la Basse-Terre, avait mis Pelage hors la loi. Pour montrer toute la déloyauté de Lacrosse, on faisait accroire que cet arrêté avait été pris depuis qu'il avait fait entendre des paroles de paix et annoncé son intention de tout oublier. Pelage lui-même feignait de croire à cette duplicité.

Quoi qu'il en soit, Pelage ne devant pas plus se rendre à l'entrevue sur mer qu'à la conférence du passage de la Gabare, on arrêta d'envoyer une députation à Lacrosse pour l'engager à venir à la Pointe-à-Pitre. La députation fut composée de quatorze membres choisis parmi les hommes les plus considérables de la ville. Voici leurs noms : Lombard, Méy, Courtois, Darboussier père, Michel-Saint-Martin, Raphaël, Landeville, Ducoudray, Saint-Omer, Mathëi, Polh, Jean-Jacques Richard, Boisson, Deville. Sur la demande des commissaires provisoires, Pelage avait adjoint à la députation les militaires Lesage, Semester et Gédéon, le premier capitaine du génie, et les deux autres capitaines d'infanterie. D'autres citoyens, qui n'avaient pas été choisis pour composer la

députation, voulurent, eux aussi, en faire partie. Ce furent les citoyens Darboussier fils, président du tribunal civil ; Caussade, juge ; J.-B. Corot, receveur général des contributions ; Couturier-Saint-Clair, directeur de la régie des domaines nationaux ; Antoine Henry, commandant la frégate la Cocarde-Nationale ; Dupûch jeune, directeur des douanes ; Gez, commissaire de la marine ; et Laurans, ex-secrétaire du général Béthencourt.

M. Lombard, paralytique, n'avait pas quitté son appartement depuis dix ans. Ce furent des grenadiers qui allèrent le chercher, et qui le portèrent, dans son fauteuil, sur leurs épaules, jusqu'au bord de la mer.

Tous les membres de la députation étant réunis, ils allaient s'embarquer, lorsqu'arriva l'aide-de-camp Chevremont, annonçant le départ de Lacrosse du Petit-Bourg pour son entrevue sur mer avec Pelage. Celui-ci voulut s'y rendre, mais il en fut empêché. La députation partit. De son côté, le Capitaine-général avait quitté le Petit- Bourg, accompagné du citoyen Bores, commandant des dragons bourgeois de la Basse-Terre, du sieur Piaud, capitaine-adjoint à l'état-major, et de ses trois aides de camp, au nombre desquels on comptait Delgrès. Lacrosse pensait aller à la rencontre de Pelage, et il se trouva en présence d'une députation. Il s'étonne. Les membres de la députation s'efforcent, à l'envi, d'excuser Pelage et de presser le Capitaine-général de se rendre à la Pointe-à-Pitre. Ils l'assurent qu'en faisant précéder d'une amnistie son entrée dans la ville tout rentrera dans l'ordre et dans le devoir. Ces vieillards, ces pères de famille, ces hommes riches, ennemis, par intérêt et par goût, de toute agitation, redoutant les conséquences d'un conflit, ayant laissé derrière eux leurs femmes, leurs enfants, leur fortune, craignant pour la perte de celle-ci et pour l'existence de ceux-là, croyaient ce qu'ils disaient, et pensaient qu'un pardon désarmerait Ignace et les autres chefs de la rébellion. Lacrosse voulait bien prononcer un oubli du passé, mais sous la condition que les révoltés remettraient chaque chose à sa place. Il exigeait d'abord que les détenus fussent relaxés et les employés remis en fonctions. Il y eut une première scène de prié-

res et de supplications qui bientôt fit place à une scène de récriminations et de paroles acerbes. Dans un instant où il fallait tout calmer, Lacrosse eut le malheur d'accuser les députés d'être les auteurs de la révolte ; il les menaça de les faire punir. A cette accusation, les députés répondent par des accusations. Le Capitaine-général dut entendre des vérités dures.

Au moment d'une guerre civile, lorsqu'il ne fallait qu'une résolution dans un certain sens pour déterminer sans aucun doute une effroyable conflagration, ce devait être quelque chose de triste et de poignant de voir le chef de la colonie et quelques-uns de ses principaux habitants, à une lieue en mer, sur de frêles embarcations, s'apostrophant, se renvoyant les fautes et leur conséquence, sans que l'on pût saisir le résultat de cette dépense de récriminations. Le paralytique Lombard se fit porter près du Capitaine-général et parvint à changer cette scène de violence en scène d'attendrissement. Le tableau qu'il fit de tout ce qu'on avait à redouter d'une guerre civile, l'assurance qu'il donna que la présence du Capitaine-général produirait l'effet magique de faire rentrer les choses dans leur cours ordinaire, ses supplications, ses pleurs émurent les assistants : tous les yeux se mouillèrent de larmes. Lacrosse hésitait. Il semblait avoir le pressentissement du sort qui l'attendait. Il se décide enfin. Il donne l'ordre de nager sur la Pointe-à- Pitre. A cet ordre, les membres de la députation poussent les cris de: Vive la République ! Vivent les consuls ! Vive le Capitaine-général !

De la Pointe-à-Pitre, on voyait les embarcations. La population tout entière était sur la plage, dans l'anxiété du résultat de la conférence. Lorsque l'on vit les chaloupes voguer vers la ville, chacun respira et laissa éclater sa joie, celui-ci parce qu'il voyait la fin d'une situation pleine de dangers, celui-là parce que sa proie venait à lui. On poussa une immense acclamation. La députation, arrivée près du rivage, cria encore : Vive la République ! Vivent les consuls ! Vive le Capitaine-général ! Ces cris furent répétés par les équipages des navires de la rade et par quelques groupes des quais. Pelage et les

commissaires provisoires étaient venus attendre Lacrosse sur le lieu de débarquement. Il descend à terre. Les commissaires l'entourent et lui présentent Pelage comme le sauveur de la ville. Après avoir écouté les commissaires, Lacrosse offre le pardon, l'oubli de tout ce qui s'est passé, mais sous les conditions insérées dans sa lettre du 22 octobre : la démission du chef de brigade Pelage, la soumission des troupes et l'élargissement de toutes les personnes arrêtées dans la journée du 21. Ces conditions, qu'il devait exiger sous peine de n'être plus que le chef fictif de la colonie, sont accueillies par un murmure prolongé. Entendant ces murmures, il dit : « Allons à la municipalité ; de là nous monterons au « fort de la Victoire, où je parlerai moi-même aux « troupes. »

Rendu à la municipalité, Lacrosse prend le fauteuil du maire. Il harangue le peuple, montre le tort des troupes, peint la conduite des chefs, les appelle des brigands. Il les menace des lois. Il dit que le repentir pourrait amener le pardon, mais qu'il fallait que ce repentir se manifestât par des actes : que les détenus fussent élargis, que les officiers qui avaient pris part à la révolte donnassent leur démission, que la troupe enfin se soumît en mettant bas les armes.

Tandis que le Capitaine-général discourait sur ce qu'il était convenable que les révoltés fissent pour mériter leur pardon, ceux-ci préparaient leurs moyens d'action. Le lieutenant Codou, à la tête d'un détachement de soldats noirs, arrive au pas de course à la municipalité, aux cris de Vivre libre ou mourir ! Cette troupe brise une balustrade qui fermait le passage, renverse tous les obstacles, refoule les personnes qui remplissaient les salles, et arrive dans la pièce où se trouvait le Capitainegénéral. Les baïonnettes font voler en éclats un lustre suspendu au plafond, dont les débris couvrent le paralytique Lombard. Un grenadier l'enlève de son fauteuil, le charge sur ses épaules et l'emporte hors de la salle. On n'a pas d'expressions pour rendre cette scène de tumulte, de vociférations et de cris de mort. C'est à la vie de Lacrosse que Codou et sa troupe en veulent. Pé-

lage se jette devant les baïonnettes et couvre le Capitaine-général de son corps. Le citoyen Olivier, placé derrière son fauteuil, enlace son cou de ses bras, et de chaque main présente un pistolet aux meurtriers. Le capitaine Gédéon et le grenadier Sitteau joignent leurs efforts aux efforts de Pelage et du citoyen Olivier. Dans le tumulte, Pelage reçoit un coup de baïonnette audessus du sourcil gauche. Son sang coule. La vue du sang qui inonde le visage de ce chef aimé arrête la fureur des soldats. Un moment d'hésitation et de calme succède au tumulte. Pelage en profiite pour faire passer le Capitaine-général dans une chambre haute. Codou se retire, mais pour concerter avec ses complices un nouvel attentat.

Lacrosse, se voyant au pouvoir de l'émeute, comprend qu'il n'a plus à dicter la loi, mais à la subir : ce qu'on a l'air de lui demander, c'est une approbation des événements du 21. Il charge Pelage d'annoncer à la force armée qu'il y consent, de rétablir l'ordre, et lui dit que, le calme revenu, il passera une inspection. Pelage accepte cette mission. Toutefois, il ne s'éloigne de la municipalité qu'après avoir pris les précautions qu'il juge convenables pour mettre la vie du Capitaine-général à l'abri d'un coup de main. Après avoir fait jurer à un détachement de chasseurs de défendre Lacrosse contre tous les dangers, il le place à la porte, sous le commandement du lieutenant Creugnier. Il part. Mais on a dû s'apercevoir que si Pelage était le chef de la troupe, c'étaient les émeutiers qui la commandaient. Ce chef de brigade ne savait jamais rien, n'empêchait rien. Honnête, voulant le bien, mais d'une nullité complète en politique, son rôle se bornait, en acceptant les faits accomplis, à veiller à ce que le mal ne dépassât pas certaines limites. Pelage n'était beau que sur un champ de bataille. Or, tandis qu'il montait au fort, Ignace en descendait, accompagné d'une troupe d'officiers et de cinquante grenadiers avec musique et tambours. Où se rendait Ignace ? Toute la force armée réunie au fort le savait, officiers et soldats, Pelage seul peut-être excepté : il allait prendre le Capitaine-général, le conduire au fort et en faire un prison-

nier. Il arrive à la municipalité ; les chasseurs, malgré leur serment, le laissent passer ; il monte près de Lacrosse et lui dit qu'il est demandé au fort. Lacrosse lui fait observer qu'il vient d'y envoyer le chef de brigade Pelage, et qu'il attend son retour pour s'y rendre avec lui. Ignace insiste, allègue que les troupes le demandent avec insistance, qu'il n'y a pas de temps à perdre, qu'il faut partir sur-le-champ. Ce chef des révoltés commandait ; il fallait obéir. Lacrosse suit Ignace ; les aides de camp, les commissaires provisoires suivent Lacrosse, et tout le monde descend les escaliers. Dans la rue, on trouve les soldats d'Ignace formant déjà la haie ; on se place au milieu, et le cortège part au son de la musique militaire.

Au fort, Pelage avait réuni les troupes en bataillon carré et commençait à les haranguer lorsqu'arriva Ignace avec son prisonnier. Pelage fait battre aux champs, et crie : Vive la République ! Vivent les consuls ! Vive le Capitaine-général ! Ces cris trouvent de faibles échos. Le fond du bataillon carré était adossé contre la salle de discipline ; Ignace va s'y placer. Lacrosse, accompagné de Pelage et suivi des commissaires provisoires, commence l'inspection. Mais à peine a-t-il fait quelques pas que les soldats agitent leurs armes et font entendre les cris : A bas Lacrosse ! Vivre libre ou mourir ! L'inspection continue. Au fond du carré, à un signal d'Ignace, les rangs s'ouvrent et laissent voir la salle de discipline ; Ignace y pousse le Capitaine-général, y fait aussi entrer ses aides de camp blancs, ferme la porte, retire la clef, et dit : « Personne autre que moi ne communiquera « dans cette prison. » Nul témoin de cette scène de violence et d'audace ne tenta de s'y opposer.

Delgrès avait voulu suivre les autres aides de camp et entrer avec eux dans la prison, mais Ignace, le retenant par l'habit, lui avait dit : « Nous avons à vous parler. > On le conduit chez Pelage. Là, on s'efforce de le gagner à la révolte. « Mais ce que vous avez fait mérite la mort, « s'écrie-t-il ! » On le caresse, on invoque sa pitié pour des frères qui avaient tant souffert de la tyrannie de Lacrosse ! Delgrès hésitait. Il comprenait que lui, aide de

camp du Capitaine-général, ne pouvait entrer sous la tente des révoltés sans brûler ses vaisseaux. Il finit par dire à ceux qui le pressaient : « Soit ! je suis avec vous, « mais à une condition, c'est que nous nous défendrons « jusqu'à la mort, à moins d'obtenir un traité qui cou- « vre le passé et assure l'avenir ! » Chacun fit serment. Mais en réfléchissant sur les événements qui vont suivre, on est tenté de supposer que, de tous ceux qui juraient, seul Delgrès était de bonne foi, et que les autres méditaient déjà, ceux-ci d'aller au delà, et ceux-là de rester en deçà de la convention.

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