CHAPITRE Ier
Richepance s'attend à rencontrer de la résistance. — Forces dont il dispose. — Ses dispositions pour entrer en campagne. — Les membres de la députation du Gouvernement provisoire à bord de la frégate la Pensée. — Entretien avec Richepance. — Entrée des frégates dans le port de la Pointe-à-Pitre. — Débarquement des troupes. — Conduite des officiers à l'égard de Pelage. — Le général Sériziat. — Les soldats noirs brutalisés. — Paroles échangées entre Ignace et Pelage. — Velléité de résistance à Stiwenson et au fort la Victoire. — Revue des troupes noires à la savane de Stiwenson. — Désarmement. — Pelage gardé à vue. — Avertissement donné à Richepance du passage d'Ignace et de Massoteau de la Grande-Terre à la Guadeloupe. — Proclamation du général en chef. — Troupes dirigées sur la Basse- Terre par terre et par mer.
La France, trompée sur les événements de la Guadeloupe par les rapports qui lui étaient venus de la Dominique, avait donné à Richepance des instructions qui le jetèrent dans l'erreur. Ce général arrivait avec l'esprit prévenu : il croyait que Pelage représentait à la Guadeloupe Toussaint-Louverture à Saint-Domingue ; qu'il trouverait ici les mêmes obstacles, la même résistance que Leclerc avait rencontrés là. Or, tandis que Pelage et les autres membres du Gouvernement provisoire ne négligeaient rien pour accueillir comme des frères les soldats de Richepance, celui-ci, à bord des vaisseaux, ordonnait le branle-bas de combat.
Les forces que le Premier Consul envoyait, non pour prendre possession de la colonie, mais pour en faire la conquête, étaient composées :
Du troisième bataillon de la 15e demi-brigade de ligne,
chef de bataillon Merlen, fort de . . .
Des deuxième et troisième bataillons de la 66e, chefs Cambriels et Brunet.
D'un bataillon expéditionnaire commandé par Pillet
De cinq compagnies de la 37e, ayant à leur tête le chef de bataillon Grenier
De deux compagnies de la 82% capitaine commandant Monnerot
D'une compagnie du 6e régiment d'artillerie à pied, capitaine Gélion. .
D'un détachement du 1er des chasseurs à cheval, lieutenant Charaman
Et d'une escouade d'ouvriers. . . .
Total
680 hommes.
3,470 hommes.
Cette troupe, formée avec de vieux soldats tirés presque en totalité de l'armée du Rhin, était commandée par Richepance, général aussi intrépide qu'intelligent. Il avait pour lieutenants les généraux de brigade Gobert et Dumoutier, et, pour chef d'état-major, l'adjudantgénéral Ménard. L'armée avait été embarquée sur une escadre, commandée par le contre-amiral Bouvet, laquelle était composée de dix voiles, savoir : deux vaisseaux, le Redoutable et le Fougueux ; quatre frégates, la Volontaire, la Consolante, la Didon et la Romaine ; la flûte la Salamandre et trois bâtiments de transport.
L'amiral et le général en chef montaient le vaisseau le Redoutable.
Le Premier Consul avait supposé que ces forces étaient plus que suffisantes pour châtier l'insolence d'une petite colonie, qui avait osé se montrer mécontente du chef qu'il lui avait donné. Il se trompait. Si Pelage et les hommes qui marchaient avec lui avaient pu soupçonner l'intention du chef de l'état de replacer la colonie sous le régime de 1789, ou même de lui imposer Lacrosse pour un temps quelconque, la résistance aurait été générale, et alors le brave Richepance et ses valeu-
reux soldats, au lieu de cueillir de nouveaux lauriers dans les champs de la Guadeloupe, n'y auraient trouvé qu'un tombeau. Par les faits qui vont s'accomplir à la Basse-Terre, bien que l'armée expéditionnaire doive être appuyée par une partie des troupes du pays, on jugera de ce qui se serait passé, si le héros de Hohenlinden avait été reçu en ennemi à la Pointe-à-Pitre où était le gros des forces de la colonie.
Le 3 mai, l'escadre avait reconnu l'île de la Dominique. Richepance, avant d'atterrir à la Guadeloupe, voulut entrer en communication avec Lacrosse. A cet effet, il lui dépêcha la frégate la Romaine. Cette frégate rallia l'escadre le lendemain, ayant à son bord le préfet Lescallier, le commissaire de justice et plusieurs officiers de la suite de Lacrosse. D'un autre côté, aussitôt qu'il avait eu connaissance de l'arrivée de la division, le général Sériziat avait été à sa rencontre sur la frégate la Pensée, qui était à Marie-Galante. La Pensée, donnant une voile de plus à l'escadre, sert à expliquer le fait des onze navires aperçus à la Guadeloupe.
Les militaires de l'entourage de Lacrosse, ayant suivi la mauvaise fortune de leur chef, ayant été, comme lui, chassés de la colonie avec mépris et brutalité, le cœur gros de ces vexations, exercèrent une influence fâcheuse sur l'esprit déjà prévenu de Richepance. Ils lui persuadèrent que les hommes qui avaient usurpé le pouvoir à la Guadeloupe n'étaient que des brigands sans foi ni moralité, et contre lesquels il fallait toujours se tenir en défiance. Comme mesure préliminaire et indispensable, l'arrestation de Pelage fut décidée.
On s'attendait si bien à rencontrer de la résistance qu'il fut arrêté que, tandis que les frégates forceraient la passe du port de la Pointe-à-Pitre, les vaisseaux iraient jeter l'ancre au Gosier. Le chef de bataillon Brunet, commandant les troupes placées sur les vaisseaux, avait reçu l'ordre d'en opérer le débarquement immédiat et d'aller, sans perdre une minute, prendre position au morne Mascot, qui commande le fort Fleur-d'Epée. En conséquence de ces dispositions, le général en chef
et le contre-amiral Bouvet passèrent sur la frégate la Pensée, laquelle devait tenir la tête de la ligne.
Ces préparatifs de guerre étaient faits lorsque la députation du Gouvernement provisoire et l'aide de camp de Pelage arrivèrent à bord de la frégate sur laquelle flottait le pavillon amiral. C'était le 6 mai, à midi. La réception que Richepance fit aux uns et aux autres fut froide et sèche. Toutefois, les paquets lui ayant été remis, la dernière proclamation du Gouvernement provisoire parut l'impressionner : il en fit remarquer les termes aux officiers qui se trouvaient près de lui. Mais bientôt les premières préventions reprirent le dessus. On lui avait insinué que, pour déterminer Lacrosse à se rendre à la Pointe-à-Pitre, les protestations par écrits et par paroles n'avaient pas été épargnées. Dominé par cette fausse idée que les hommes de la Guadeloupe devaient être assimilés aux hommes de Saint-Domingue ; sachant que, Boudet, arrivant au Cap, les noirs lui avaient crié : « Nous sommes amis, ne tirez pas ; » que, pleins de confiance, les Français s'étaient approchés l'arme au bras et avaient été accueillis par une décharge de mousqueterie et de mitraille, exécutée presque à bout portant, qui avait abattu 200 d'entre eux, les uns tués, les autres blessés ; livré, en outre aux suggestions de son entourage, Richepance se montrait défiant. Il ne voulut pas se contenter d'écrits et de paroles. Se tournant du côté de Frasans, il lui dit — « Ce gage que vous venez « de me donner de la soumission des habitants de la « Guadeloupe ne me suffit pas. »
Frasans eut beau protester sur tout ce qu'il avait de plus cher et de plus sacré que la force armée, comme tous les citoyens, le recevrait avec une profonde soumission ; qu'à la Guadeloupe, chacun se faisait un point d'honneur de prouver sa fidélité à la métropole .... « Ces assurances ne me suffisent point, répéta le gé- « néral. »
Alors, par un mouvement spontané et d'une voix unanime, Frasans, Darboussier, Prudhomme, Sévin et Monroux s'offrirent en otage.
« J'accepte, dit Richepance. Vos têtes me répondront
« du premier coup de fusil qui sera tiré. » Puis, il les fit conduire dans le carré de la frégate.
Excepté les deux vaisseaux, tous les navires de l'escadre entrèrent dans le port de la Pointe-à-Pitre et vinrent mouiller fort près de terre. On ne découvrait pas l'apparence de la plus légère hostilité. Chaque bâtiment qui jetait l'ancre était salué par les cris de : Vive la République ! Vive Bonaparte !
Pelage et ses collègues, les officiers de l'état-major et tous les fonctionnaires publics étaient réunis sur la place de la Victoire pour complimenter à son débarquement, le nouveau chef de la colonie, et former son cortège. Quarante hommes d'élite, ayant à leur tête le chef de bataillon Ignace, avaient été commandés pour lui servir de garde d'honneur. Les quais étaient couverts des habitants de la ville et des environs. La musique militaire n'attendait qu'un signal pour mêler ses fanfares aux cris d'allégresse des citoyens. La joie était dans tous les cœurs.
Le débarquement des troupes commença immédiatement et avec lui les inquiétudes de l'inconnu. Les soldats, étant dans les chaloupes pour descendre à terre, on les avait vus charger leurs fusils. On ne sut plus ce qui allait se passer. La foule des curieux devint moins compacte. A mesure qu'un officier supérieur sortait des embarcations et sautait à terre, Pelage lui faisait le salut d'usage, mais c'est à peine si on le lui rendait. Le général Gobert débarquant à son tour, Pelage alla lui demander ses ordres. Pourquoi ces troupes ? demanda le général, en indiquant les quarante hommes commandés par Ignace. — C'est une garde d'honneur destinée au général en chef. — C'est inutile. Faites-les rentrer, reprit Gobert. — Pelage obéit, fit rentrer la garde. Mais l'altération de ses traits laissait voir combien il était sensible aux actes de défiance, aux humiliations dont il venait d'être l'objet.
Bientôt une yole se détacha des flancs de la frégate la Pensée et se dirigea vers la terre. A bord était le général en chef. Pelage, à la tête de son état-major, se porta rapidement sur le lieu où elle allait atterrir. La
musique commença l'air : — Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? La foule, de son côté, emportée par la curiosité, se mit en mouvement pour voir de plus près le nouveau chef de la colonie. Toutes ces choses, exécutées en même temps, produisirent une certaine agitation tant sur les quais que sur la place de la Victoire. On ne sait comment Richepance interpréta cette agitation, mais on l'entendit distinctement s'écrier : « Au large ! » Et la yole, sans toucher la terre, retourna à bord de la Pensée.
A ce nouvel affront, Pelage pâlit, ses traits se contractèrent et il revint à petits pas, la tête baissée, sur la place de la Victoire. Quelles réflexions agitaient alors son âme ? Allait-il dévorer jusqu'au bout toutes les humiliations ? Tout à coup débarque le général Sériziat ; il demande le commandant Pelage, court à lui, lui saute au cou et l'embrasse. Cet acte de Sériziat fit du bien à Pelage ; à l'instant, on vit son visage s'épanouir. Faitesmoi connaître la ville, lui dit Sériziat, en passant son bras sous le sien. L'aide de camp de Sériziat, imitant son général, prend le bras de l'aide de camp de Pelage et tous quatre s'éloignent.
Pendant ce temps, on achève d'opérer le débarquement des troupes. Les officiers venus de la Dominique et de Marie-Galante étaient descendus à terre. Voulant user de représailles, ils inspirent les actes les plus regrettables : la musique des troupes coloniales est renvoyée avec ignominie et brutalité ; les soldats noirs, relevés de quelques postes, sont désarmés, déshabillés et embarqués à bord des frégates.
Richepance ne débarqua qu'après toutes les troupes. Pelage vint l'assurer de l'entière soumission de toute la colonie. La conduite actuelle de ce chef de brigade fit changer de disposition à son égard. On le laissa libre. Bien plus, le général en chef l'employa, lui donna l'ordre de faire relever les garnisons des forts Fleur-d'Epée. l'Union et la Victoire, des redoutes Stiwenson et Baimbridge, de réunir ensuite toutes les troupes dans la plaine de Stiwenson, où il voulait les passer en revue le soir même. Pelage partit pour aller donner des ordres
conformes à ceux du général en chef. Mais déjà parmi les troupes coloniales s'était répandue la nouvelle du traitement fait à la musique et aux hommes de l'armée en relevant les postes. Lorsque Pelage arriva au fort la Victoire, il y trouva de l'agitation. Ignace vint à lui. Il avait l'air triste.
— « Commandant, lui dit-il, où en sommes-nous ?
— « Nous en sommes au comble de nos vœux. Tout se passe à notre satisfaction. Nous sommes militaires et Français ; nous ne devons connaître que l'obéissance. Soyez certain qu'on nous rendra justice.
— « Oui, mais en attendant la troupe est mécontente. On n'a pas daigné regarder ses officiers. On la chasse des forts et des casernes d'une manière honteuse. Les compagnies disent qu'elles n'évacueront pas.
— « Qu'osez-vous me dire ? Je vous croyais de l'honneur, vous, militaire français ! Je vous croyais attaché à votre femme et à vos enfants, vous, père de famille ! Songez à vos serments, songez à votre patrie, songez à tout ce que vous avez de plus cher au monde. »
Pelage, après avoir échangé ces paroles avec Ignace, donna ses ordres pour que les troupes se rendissent dans la plaine de Stiwenson, et il se retira pour aller faire exécuter ailleurs d'autres ordres. Mais ses exhortations n'avaient pas fait changer la résolution d'Ignace. Il le regarda s'éloigner et on l'entendit murmurer : « Traître ! »
Un détachement de troupes européennes, commandé par le capitaine Rougier, s'étant présenté au fort la Victoire, fut arrêté par le cri de qui vive ! poussé par le factionnaire, et par d'autres démonstrations hostiles. Richepance, ayant été informé de cet incident, donna l'ordre au capitaine de battre la charge et d'arrêter Ignace avec sa troupe. Rougier fit en effet battre la charge et croiser la baïonnette. Mais Ignace se retira avec sa garnison par une porte opposée à celle par laquelle entrait le détachement. Les soldats d'Ignace, comme on le pense bien, ne se réunirent point dans la plaine de Stiwenson. C'étaient déjà des ennemis, battant en retraite pour le moment.
La redoute de Stiwenson n'était pas armée. Mais la revue des troupes noires devant avoir lieu au pied de cette redoute, Richepance, afin de se prémunir contre toute démonstration hostile, avait envoyé Gobert l'occuper avec six cents hommes. Une troupe de forcenés s'y étaient réfugiés et voulaient en disputer l'entrée aux soldats conduits par Gobert. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que Pelage put les déterminer à descendre dans la savane.
La savane de Stiwenson est située à un kilomètre de la Pointe-à-Pitre, à partir du pont des Abîmes. Lorsque Richepance s'y rendit il était sept heures du soir. A cette heure, à la Guadeloupe, dans les premiers jours de mai, la nuit est presque close. Toutefois il trouva beaux et très-bien sous les armes les bataillons noirs rangés en bataille. Il leur dit que son intention était de se rendre le lendemain à la Basse-Terre, et qu'étant bien aise de les avoir auprès de lui, il avait ordonné qu'ils fussent de suite embarqués. Il termina ainsi son allocution : « Les « guerriers que je vous amène ont vaincu l'univers par « leur obéissance : obéissez ! »
Pour que les bataillons noirs crussent aux paroles de Richepance, il aurait fallu les faire conduire aux embarcations avec armes et bagages, musique et tambour en tête. A bord, on ne laisse pas aux soldats leurs armes, lesquelles sont placées dans des caisses disposées exprès. Le désarmement des troupes coloniales étant arrêté, cette mesure se serait opérée naturellement sans éveiller le soupçon, sans provoquer la défiance. Mais il fallait que les destins s'accomplissent, conséquemment qu'aux fautes on ajoutât de nouvelles fautes, afin de rendre la révolte inévitable. Le général en chef ayant fini de parler, on commanda aux soldats de poser les fusils par terre. C'était le désarmement immédiat. Beaucoup d'entre eux, excités par les officiers qui leur donnèrent l'exemple, au lieu d'obéir, se répandirent dans la campagne en conservant leurs armes. Ceux qui s'étaient montrés dociles furent embarqués la nuit même sur les frégates. On avait entendu les soldats noirs dire, en se sauvant, que Pelage était un traître. Bientôt ce chef de
brigade alla avertir Richepance qu'il lui manquait plusieurs officiers et nombre de soldats, et que, vu l'influence de ces officiers, ils pourraient occasionner beaucoup de mal.
Bien que ce qui venait de se passer fût une preuve évidente de la loyauté de Pelage et des autres membres du Gouvernement provisoire, Richepance, tout en rendant à la liberté les otages retenus à bord de la frégate la Pensée, conserva pourtant assez de défiance contre Pelage pour le faire garder à vue dans sa propre maison par un détachement de vingt-cinq hommes et deux officiers. Le lendemain de bonne heure, une femme de couleur vint prévenir Pelage que, pendant la nuit, elle avait vu s'embarquer, au Petit-Canal, pour passer à la Guadeloupe, Ignace, Massoteau, Palerme, Codou et quelques autres officiers avec environ cent cinquante soldats, tous armés. Pelage demanda à ses gardiens la permission d'aller faire part de cet avis au général en chef.
Ce même jour, 7 mai, Richepance faisait publier la proclamation suivante :
< Richepance, général en chef de l'armée de la Guade-
< loupe, aux habitants de cette colonie.
« Citoyens,
« Je viens vous annoncer que la révolution française « a reçu enfin son dernier degré de puissance et de sta- « bilité. La paix définitive vient de réconcilier tous les
< les peuples de l'Europe ; et vous verrez, par les articles « de ce pacte solennel, combien la gloire et les intérêts « de la mère patrie ont été stipulés avantageusement.
< Sachez encore, par mon organe, que le Gouverne- « ment qui m'envoie, guidé par une sagesse profonde, a « presque mûri dans deux ans l'œuvre de la félicité pu- « blique ; que son pouvoir est inébranlable, parce qu'il « réside dans une confiance justifiée, dans la volonté de5 « bons citoyens, dans l'affection, dans l'énergie des ar* « mées ; qu'il est respecté par tous les cabinets des rois « et béni de tous les enfants de la République.
« Ces guerriers que j'amène parmi vous, sont une
« partie de ces héros, sur les victoires et Faffection des- « quels s'est élevé, le dix-huit brumaire, le nouvel édifi- « ce constitutionnel: allez, leur a dit le gouvernement « français, mettre le comble à votre gloire, en triom- « phant de la dernière résistance qu'éprouve l'autorité « dans des contrées éloignées ! Là, il existe moins des « ennemis à combattre que des erreurs à faire cesser : « votre présence les dissipera. Les habitants de la Gua- « deloupe ont aussi payé leur tribut de courage, en em- « péchant l'envahissement de leur territoire. Il est dans « la profession des armes une heureuse sympathie, qui « unit par les liens de l'honneur tous les défenseurs de « la patrie ! Ils voudront être les associés de votre répu- « tation: ils verront en vous des frères ; et bientôt les « anciens nœuds, qui les attachaient au centre commun, « seront de nouveau resserrés.
« C'est un devoir à moi, citoyens, de réaliser cette « espérance; c'est aussi le vœu de mon cœur. Ces braves « soldats, qui tant de fois ont affronté la mort dans les « combats contre les ennemis de la France, ne seront ici « que les protecteurs de vos foyers, des modèles des « vertus guerrières, des Français comme vous. Les actes « d'autorité de leur chef seront autant de garants de « votre félicité ; vous en devancerez les effets, par un « retour volontaire au bon ordre, par une entière sou- « mission au Gouvernement que je représente, par l'ou- « bli de toutes les haines ! Mais si le grand ministère « que je viens remplir parmi vous laissait quelques « esprits à persuader, et qu'il fût encore des insensés « capables de vouloir, comme par le passé, méconnaître « le pouvoir légitime, sur leur tête aussitôt éclaterait la « vengeance nationale, si longtemps contenue : la mort « et la honte deviendraient leur partage.
« Richepance. :»
Les événements de la soirée de la veille, joints à l'avis que lui donnait Pelage, déterminèrent le général en chef à se rendre sans tarder à la Basse-Terre. Brunet avait opéré son débarquement au Gosier sans rencontrer aucune résistance. Laissant un détachement à Fleur-
d'Epée, il était venu rejoindre Richepance à la Pointe-à- Pitre. Le général en chef, ayant toutes ses forces sous la main, fit partir par terre, sous le commandement du chef de bataillon Merlen, environ 800 hommes composés du 3e bataillon de la 15e et d'une partie des troupes coloniales venues de Marie-Galante. Et, voulant de sa personne arriver à la Basse-Terre par la voie de mer, il donna l'ordre d'embarquer sur les frégates les deux bataillons de la 66e et les compagnies non formées en bataillon, en tout environ 1,800 hommes. Les autres troupes furent laissées à la Pointe-à-Pitre avec les généraux Sériziat et Dumoutier.
De nos jours, à l'aide d'un bateau à vapeur, on peut sortir de la Pointe-à-Pitre à toute heure et par tous les vents ; mais, à l'époque dont il s'agit, les gros navires étaient dans la nécessité de se faire remorquer par des embarcations à la rame, opération qui ne pouvait se pratiquer que le soir et le matin, deux moments de la journée où il fait un calme presque parfait dans le port et dans la passe. A moins de tenter une sortie de nuit, avec le risque de se jeter sur les récifs, les instants du jour pendant lesquels le vent tombe complètement étant en outre généralement très-courts, il était rare qu'on fût assez favorisé pour mettre dehors plus d'un navire, soit le soir, soit le matin. Le 7, aucune frégate ne put sortir. Le 8, on eut la certitude qu'il serait impossible de faire prendre la mer à toutes. Alors on se détermina à se servir d'embarcations légères pour transporter les troupes, qui étaient sur les frégates, à bord des vaisseaux mouillés au Gosier. Ce transbordement fut long, pénible, et ne se termina que le 9. Survint une nouvelle contrariété, le calme. Il en résulta que Richepance, malgré l'activité déployée, ne put se présenter devant la Basse-Terre que le 10, à midi.