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CHAPITRE II

Entrée en campagne de Leclerc à Saint-Domingue. — Circonstances qui auraient fait réussir la même tactique à la Guadeloupe.

— Disposition d'esprit de Delgrès et des autres hommes de couleur. — Arrivée à la Basse-Terre d'un soldat noir fuyard de la Pointe-à-Pitre. — Son récit. — Son arrestation. — Récit de l'officier Noël-Corbet. — Perplexité de Delgrès. — La proclamation de Richepance achève de lever ses doutes. — Il se détermine à la résistance. — Ses ordres. — Disparition de Massoteau.

— Arrivée d'Ignace à la Basse-Terre. — Son cortège. — Effroi des blancs. — Allocution de Delgrès aux troupes noires. — Désarmement des soldats blancs. — L'agence municipale. — Mondésir Grippon. — Ses actes pour le maintien de l'ordre. — Proclamation de Delgrès. — Son ordre à la garde nationale. — Acte de probité du caissier Merville Rousseau. — Appartement qu'occupait Delgrès. — Il s'enferme dans le fort Saint-Charles.

Leclerc, arrivant à Saint-Domingue, présenta ses forces simultanément à Santo-Domingo, au Cap et au Portau-Prince. Par cette tactique, étant maître des grandes artères de circulation de l'Est, du Nord et du Sud, il avait saisi et comme embrassé l'île tout entière. A la Guadeloupe, une même entrée en campagne eût été couronnée de succès. A l'arrivée de Richepance, excepté Ignace, Massoteau et quelques autres chefs moins en renom, dont le plan de résistance avait été contrarié, les hommes de couleur avaient de la méfiance, mais ne nourrissaient pas la pensée de repousser par la force les troupes européennes. Si donc, divisant ses forces, Richepance, avant d'avoir fait connaître son titre et ses projets, en même temps qu'il entrait à la Pointe-à-Pitre avec une partie de ses troupes, avait fait débarquer l'autre partie à la Basse-Terre avec l'un de ses généraux, Gobert, par exemple, il eût pris possession du pays sans brûler une amorce, car la conduite de Delgrès n'aurait pas été différente de celle de Pelage. Quant aux exaltés, qui voulaient se battre quand même, privés de chefs,

pris à l'improviste, ils n'auraient pas eu le temps d'organiser leurs moyens de défense ni d'appeler à eux les mécontents. Il aurait fallu sans doute toujours en venir à disperser des rassemblements, à réprimer des révoltes partielles, mais on n'aurait pas eu à gémir sur cette guerre impie et terrible, souillée de tant de sang et de crimes.

En étudiant, dans leurs actions et dans leurs discours, les hommes qui ont marqué dans les troubles de la Guadeloupe de 1801 et de 1802, Delgrès seul apparaît comme ayant apprécié les événements avec justesse. La passion ne l'aveugla point. Il ne se fit aucune illusion sur les conséquences de l'entreprise audacieuse de chasser de son poste le chef de la colonie. Il comprit que le Gouvernement de la métropole, en travail de relever l'autorité, ne souffrirait pas patiemment l'atteinte qui lui serait portée dans une des parties éloignées de l'empire. Aussi, loin d'avoir voulu rien entreprendre contre Lacrosse, il marcha avec lui jusqu'au dernier moment. Il tenta même de partager sa prison. L'attentat consommé sans sa participation, il cessa d'être sourd à l'appel de ses frères, il fut entraîné, passa dans leur camp, mais après leur avoir dit ce qu'il leur restait à faire : armer, montrer à la France force et puissance, afin de provoquer la considération et par suite d'obtenir un oubli du passé et des garanties pour l'avenir. Pour avoir son concours, on promit de suivre la voie qu'il avait tracée, mais on se jeta dans une autre.

Delgrès, après être entré franchement dans la rébellion, voyant les allures indécises de Pelage, était inquiet, irrésolu : il laissait voir la crainte que le chef que les hommes de couleur s'étaient donné, ne fût impuissant pour stipuler les intérêts de chacun et de tous. Lorsqu'on eut annoncé la prochaine arrivée de Richepance avec une armée, il fut tourmenté de l'inquiétude que ce général ne venait pas pour exercer les fonctions de Capitaine-général, mais qu'il avait pour mission de châtier les rebelles et de replacer Lacrosse dans son autorité. Il voulait rester fidèle à la France, mais non pas au prix de son honneur et de sa vie. En déposant toutes

ses perplexités dans le sein de l'agence municipale, il semblait demander des raisons pour demeurer dans le devoir. A l'arrivée de Richepance, Delgrès n'avait aucun parti pris, mais il était dans cette disposition d'esprit où il suffit de la cause la plus légère pour faire pencher dans un sens ou dans un autre.

Le 7, un soldat noir, fuyard de la Pointe-à-Pitre, l'esprit troublé de ce qu'il avait vu, vint répandre, à la Basse-Terre, le bruit de l'arrivée de Lacrosse à la tête des troupes européennes ; il ajoutait que ce Capitainegénéral exerçait d'atroces vengeances ; qu'il faisait fusiller toutes les personnes à teint brun, sans épargner ni vieillards, ni femmes, ni enfants. Delgrès, dans l'excès même de ses appréhensions, ne pouvait laisser entrer dans son esprit l'idée de ces scènes de massacre. Il fit mettre le soldat au cachot, sur le motif qu'il propageait une nouvelle évidemment fausse, mais capable de causer le soulèvement de la population.

Dans la soirée, arrive l'officier Noël-Corbet, qui, lui aussi, vient dire ce qu'il prétend avoir vu. D'après son récit, on ne met pas à mort les gens de couleur, mais les officiers qui ne sont pas arrêtés, sont chassés avec ignominie, les soldats déshabillés, battus, jetés aux fers à bord des vaisseaux. L'attitude de ce militaire, l'altération de ses traits, ses paroles qui peignent le plus profond désespoir, tout imprime à sa narration le cachet de la vérité. Delgrès ne doute plus; ses craintes se sont réalisées. On lui apporte la proclamation de Richepance ; elle le confirme encore plus dans ce qu'il croit la vérité : Lacrosse conserve son titre, le nouvel envoyé n'est qu'un général d'armée, chargé de le rétablir dans ses fonctions. La France, en approuvant la politique du Capitaine-général, révèle sa pensée : elle veut le retour à l'ancien régime. Pelage a manqué à sa mission ; ayant livré, sans condition, lui et les siens, il ne reste à ceux qui ne sont pas encore désarmés, que cette alternative : courber la tête, accepter la dégradation, l'esclavage, ou mourir dans une lutte désespérée. Delgrès choisit la mort. Sa détermination est prise : il repoussera les troupes européennes, ou ne leur livrera que son cadavre.

Dans la nuit même tous les ordres sont donnés pour organiser la défense. Jacquet est chargé de défendre le poste de Dolé. On fait rentrer à la Basse-Terre les détachements qui étaient placés dans des lieux éloignés. Des officiers reçoivent la mission de se rendre dans les communes voisines et d'y prêcher l'insurrection. Grand nombre d'ateliers, à qui l'on dit que Lacrosse est revenu avec la charge de remettre les noirs dans l'esclavage, se soulèvent et demandent des armes. Les nègres qui hésitent, sont entraînés, contraints de marcher. La ville se remplit d'une multitude de noirs.

Ignace, Massoteau et les autres chefs s'étaient embarqués, comme nous l'avons dit, au bourg du Petit-Canal. Les pirogues rendues au Lamentin et leurs passagers mis à terre, les chefs s'assemblent pour se concerter : Massoteau ne paraît pas. On l'appelle, on s'informe ; nul ne peut donner des renseignements : personne ne Ta vu. Il avait disparu pour toujours. Il n'a pas été possible de savoir ce qu'il est devenu. On a supposé que, pendant l'embarquement fait à la hâte et dans l'obscurité, il est tombé à l'eau sans qu'on s'en soit aperçu.

Ignace continua sa route par les communes sous le vent de l'île et traversa Sainte-Rose, Deshaies, la Pointe- Noire, Bouillante, les Vieux-Habitants et le Baillif. Le 8, dans la soirée, traînant à sa suite une masse de nègres et de négresses, il vint fondre sur la Basse-Terre, comme un ouragan. Ces barbares, par leurs vociférations menaçantes, jetèrent la ville dans le plus grand émoi. Les blancs crurent que leur dernière heure allait sonner. Quelques-uns, pendant la nuit, conduisirent leurs femmes et leurs enfants à bord des navires américains qui étaient sur rade.

Le 9, de grand matin, Delgrès fit assembler toutes les troupes sur le Champ-d'Arbaud. Il dit aux soldats noirs et de couleur : « Mes amis, on en veut à notre « liberté ; sachons la défendre en gens de cœur, et pré- « ferons la mort à l'esclavage ! »

Puis, s'adressant au petit nombre de militaires blancs qui étaient sous les armes : « Pour vous, je n'exige pas « que vous combattiez avec nous contre vos pères, vos

« frères, qui peut-être se trouvent dans la division fran- € çaise ; déposez vos armes ; je vous permets de vous c retirer ensuite où bon vous semblera. »

Il exprima la même pensée à la garde nationale.

A cette époque de troubles, l'agence municipale eut à accomplir une tâche délicate et laborieuse. Sur les cinq membres dont elle était composée, deux faillirent à leur mission. Artaud, aussitôt que l'orage eut commencé à gronder, craignant la tempête, déserta son poste et courut chercher un abri ; Mondésir Grippon passa à la rébellion. S'érigeant en premier magistrat de la cité, il commença par faire désarmer et conduire au fort un détachement de grenadiers blancs, lequel servait de garde à l'agence municipale. Il disait que les officiers municipaux, entourés de l'amour du peuple, n'avaient pas besoin de soldats pour les garder ; qu'il se chargeait, lui, de maintenir le bon ordre dans toutes les parties de la ville, et d'obtenir pour les autorités, obéissance et respect. Afin d'assurer l'ordre qu'il promettait, Mondésir Grippon s'avisa d'un expédient singulier : décoré de son écharpe, il se rendit à la geôle et fit mettre en liberté indistinctement tous les détenus. Ce furent principalement les scélérats relâchés par Mondésir Grippon qui commirent les crimes les plus révoltants. Les autres membres de l'agence municipale, Bernier, Boniface et Jacques Lamode, firent tout ce qui, dans le moment, était possible pour garantir la vie des personnes et pour inspirer le respect des propriétés.

Le lendemain 10, dans la matinée, quelques instants avant que l'escadre française n'eût été signalée, Delgrès fit publier une proclamation qu'avait rédigée le jeune Monnereau, créole de la Martinique, adjudant de place. Ce manifeste était ainsi conçu :

« a l'univers entier.

« le dernier cri de l'innocence et du désespoir.

€ C'est dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais c célèbre par le triomphe des lumières et de la philoso- « phie, qu'une classe d'infortunés qu'on veut anéantir « se voit obligée d'élever sa voix vers la postérité, pour

« lui faire connaître, lorsqu'elle aura disparu, son in- « nocence et ses malheurs.

« Victime de quelques individus altérés de sang, qui « ont osé tromper le Gouvernement français, une foule « de citoyens, toujours fidèle à la patrie, se voit enve- « loppée dans une proscription méditée par l'auteur de « tous ses maux.

« Le générai Richepance, dont nous ne connaissons « pas l'étendue des pouvoirs, puisqu'il ne s'annonce « que comme général d'armée, ne nous a encore fait « connaître son arrivée que par une proclamation, dont « les expressions sont si bien mesurées, que, lors même « qu'il promet protection, il pourrait nous donner la « mort, sans s'écarter des termes dont il se sert. A ce « style, nous avons reconnu l'influence du contre-amiral « Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle.. . Oui, « nous aimons à croire que le général Richepance, lui « aussi, a été trompé par cet homme perfide, qui sait « employer également les poignards et la calomnie.

« Quels sont les coups d'autorité dont on nous me- « nace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de « ces braves militaires, dont nous aimions à calculer le « moment de l'arrivée, et qui naguère ne les dirigeaient « que contre les ennemis de la République ? Ah ! plutôt, « si nous en croyons les coups d'autorité déjà frappés « au Port-de-la-Liberté, le système d'une mort lente « dans les cachots continue à être suivi. Eh bien ! nous « choisissons de mourir plus promptement.

« Osons le dire, les maximes de la tyrannie la plus « atroce sont surpassées aujourd'hui. Nos anciens tyrans « permettaient à un maître d'affranchir son esclave, et « tout nous annonce que, dans le siècle de la philoso- « phie, il existe des hommes, malheureusement trop « puissants par leur éloignement de l'autorité dont ils « émanent, qui ne veulent voir d'hommes noirs ou ti- « rant leur origine de cette couleur, que dans les fers « de l'esclavage.

« Et vous, Premier Consul de la République, vous « guerrier philosophe de qui nous attendions la justice « qui nous était due, pourquoi faut-il que nous ayons à

« déplorer notre éloignement du foyer d'où partent les « conceptions sublimes que vous nous avez si souvent « fait admirer ! Ah ! sans doute un jour vous connaî- <l trez notre innocence ; mais il ne sera plus temps, et « des pervers auront déjà profité des calomnies qu'ils <e ont prodiguées contre nous pour consommer notre « ruine.

« Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence « de l'épiderme est un titre suffisant pour ne point « craindre les vengeances dont on nous menace, — à « moins qu'on ne veuille vous faire un crime de n'avoir « pas dirigé vos armes contre nous, — vous avez enten- « du les motifs qui ont excité notre indignation. La ré- « sistance à l'oppression est un droit naturel. La divi- « nité même ne peut être offensée que nous défendions « notre cause ; elle est celle de la justice et de l'huma- « nité : nous ne la souillerons pas par l'ombre même du « crime. Oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une « juste défensive ; mais nous ne deviendrons jamais les « agresseurs. Pour vous, restez dans vos foyers ; ne « craignez rien de notre part. Nous vous jurons solen- « nellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos « propriétés, et d'employer tous nos moyens à les faire « respecter par tous.

« Et toi, postérité ! accorde une larme à nos malheurs « et nous mourrons satisfaits.

« Le commandant de la Basse-Terre,

« L. Delgrès. »

Cette proclamation fanatisa les hommes de couleur. Tous prirent la résolution de triompher des soldats de Richepance, ou de s'ensevelir sous les ruines de la colonie. Leur cri de ralliement fut : Vivre libre ou mourir.

Dans la situation où se trouvait la Basse-Terre, beaucoup de personnes se font chefs et donnent des ordres. Delgrès avait dit aux soldats blancs qu'ils avaient la faculté d'aller où ils voudraient ; mais lorsqu'ils se rendirent au fort pour déposer leurs armes, d'autres chefs, craignant, en les laissant libres, qu'ils n'allassent grossir les rangs des troupes expéditionnaires, les firent mettre

en prison. Il en fut de même de la garde nationale. Elle ne s'était pas pressée de rendre ses armes. Elle souhaitait, au contraire, les conserver autant pour sa propre défense que pour préserver la ville du meurtre et du pillage, car elle ne se faisait pas illusion sur les événements qui se préparaient. Delgrès comprenait bien que cette force, dans un moment donné, se tournerait contre lui : aussi, il voulait non-seulement lui enlever ses armes, mais encore l'avoir pour otage. Le 10, sur un carré de gros papier, il envoya à son commandant l'ordre suivant, écrit de sa main :

« Le citoyen Gilardin montera de suite au fort avec la « garde nationale, qui sera sous la sauve-garde de la « garnison.

« Le commandant de l'arrondissement,

« L. Delgrès. »

La garde nationale n'avait pas plus obéi à cet ordre qu'à celui d'aller déposer ses armes. En entendant battre la générale, elle s'était réunie sur le Cours-Nolivos. Dauphin, sortant du fort à la tête d'une compagnie de grenadiers, vint la désarmer avec insulte et brutalité.

Ces différentes mesures prises, il en restait une dernière non moins importante : c'était celle d'avoir la caisse du trésor. Delgrès l'envoya demander au sieur Merville Rousseau. Mais ce fonctionnaire, prévoyant que cette démarche serait faite près de lui, avait eu la précaution de retirer des caves du trésor la plus grande partie des fonds qui s'y trouvaient et de les cacher dans le dalot de sa maison. Les caisses ayant été ouvertes en présence des envoyés de Delgrès, et tout l'argent qu'elles renfermaient leur ayant été remis, la supercherie ne fut pas soupçonnée. Les sommes cachées furent restituées au trésor avec une scrupuleuse exactitude.

Delgrès habitait une jolie maison, située Grande-Ruedu-Fort, appartenant au sieur Puëch. Cette maison porterait aujourd'hui le n° 48. Ce n'est plus qu'un terrain clos du côté de la rue avec des planches vermoulues. Là où fut le salon dans lequel Delgrès avait réuni les officiers sous ses ordres, pour concerter son plan de dé-

fense, s'élève un avocatier ; alentour et plus loin sont des arbustes qui indiquent le plus complet abandon. Toutes les dispositions de Delgrès étant faites, ses ordres donnés, il sortit de sa maison pour aller s'enfermer dans ¥\ le fort Saint-Charles. Il était à pied, suivi de son étatmajor. Son visage était pâle, mais on y voyait ce calme qui accompagne toute grande détermination. La maison du sieur Négré se trouvait l'une des dernière de la rue que Delgrès avait à parcourir pour se rendre au fort. Le sieur Négré connaissait Delgrès particulièrement. Il était assis devant sa porte avec sa femme. Delgrès, passant, salua avec un sourire.

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