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CHAPITRE III

Description, sous le rapport stratégique, de la commune de la

Basse-Terre.

Dans la ville même de la Basse-Terre et dans ses environs, se prépare une lutte acharnée, meurtrière, sans pitié. Les troupes, pour attaquer comme pour se défendre, devront occuper certaines positions, faire des évolutions. Avec quelques notions topographiques, le lecteur, connaissant par avance la cause des marches et des contre-marches, suivra avec plus d'intérêt, ce nous semble, les péripéties du drame. Avant donc d'entrer dans le récit des faits, nous allons essayer de lui donner, le plus succinctement possible, une idée des lieux, eu égard principalement à la stratégie.

La commune de la Basse-Terre, par la configuration de son territoire, présente des fortifications naturelles, faciles à défendre. Elle est bornée et comme encadrée à l'Ouest par la Rivière-des-Pères, à l'Est par celle des Galions, au Sud par le rivage de la mer, et au Nord par les hautes montagnes de l'intérieur de l'île. Du littoral jusqu'aux montagnes contre lesquelles la commune est adossée, le terrain s'élève en amphithéâtre, accidenté çà et là par des mornets qui servent comme de gradins pour s'élever au pied des montagnes. Des manufactures à sucre ou à café étant établies, à peu d'exceptions, sur chacun de ces mornets, il en résulte qu'ils forment, pour la défense, autant de redoutes toutes prêtes. Les plus remarquables de ces établissements, par leur position, sont Bellevue, Bélost, Ducharmoy, l'Ilet, l'Espérance, le Morne-Houël. Sur le Morne-Houël était une batterie. La partie du morne, qui fait face à la ville, est si escarpée

qu'il n'y avait pas même à songer à une attaque de front. Pour enlever la batterie, il fallait nécessairement la tourner.

Nous allons examiner comment il est possible d'entrer dans la commune de la Basse-Terre. Ce sera, soit en débarquant sur le rivage, soit en traversant les Galions, ou la Rivière-des-Pères, soit en passant par les montagnes. Ces montagnes, qui forment un groupe dont la Soufrière occupe le centre, l'Echelle l'Est et le Nez-Cassé l'Ouest, ne livreraient pas passage à des troupes, embarrassées de leur fourniment. Les obstacles ne proviennent pas tant de l'élévation des monts, variant de treize à seize cents mètres au-dessus du niveau de la mer, que des précipices dont leurs gorges sont semées.

Toute entrée dans la commune étant fermée du côté des montagnes, essayons d'y pénétrer par le littoral. Là, il n'existe que peu d'obstacles naturels, mais on y a suppléé par des travaux d'art. De l'embouchure des Galions à celle de la Rivière-des-Pères, on compte trois kilomètres environ. Cet espace est rempli : par le fort Richepance, placé à l'embouchure et sur la rive droite des Galions, la batterie Caroline, la ville de la Basse- Terre, la batterie Impériale, une falaise au pied de laquelle la vague vient se briser, et la batterie des Irois.

Il y avait encore, dans la ville même, deux autres batteries : l'une située sur la rive gauche de la Rivièreaux-Herbes, et l'autre à l'extrémité du Cours-Nolivos, sur l'emplacement de laquelle s'élève aujourd'hui l'hospice civil de la cité.

La ville, qui est déjà assise sur un terrain très-accidenté, est encore coupée dans sa largeur par la Rivièreaux-Herbes. Elle est traversée dans toute sa longueur par une rue sinueuse, qui porte d'abord le nom de Basdu-Bourg, puis, après avoir traversé le Cours Nolivos, celui de Grande-Rue-du-Cours, et enfin le nom de Grande-Rue-du-Fort, à partir de la rive gauche de la Rivièreaux-Herbes Un pont en pierre joint les deux rives de la rivière. Sur ce pont, était un corps de garde et immédiatement après, sur la rive gauche, une place d'une médiocre étendue, dite Place-aux-Herbes.

Pénétrer dans la commune par le littoral est possible. Pour cela, il suffit que l'ennemi ait des vaisseaux dont le le feu fasse taire celui du fort et des batteries. Il peut aussi brûler la ville. Ce furent les moyens qu'employèrent les Anglais en 1759. Mais c'est le seul exemple qu'on puisse citer. Deux considérations éloignent les envahisseurs d'une telle entrée en campagne : la première, c'est que, en général, on ne cherche pas à conquérir une contrée pour régner sur des cendres ; la seconde, c'est qu'il y a toujours à craindre de rencontrer chez le peuple une résolution énergique de se défendre : dans ce cas, la ville, quoique détruite, offrirait encore à ses défenseurs des ruines derrière lesquelles la résistance pourrait être vigoureuse.

L'ennemi n'opère donc sa descente dans l'île qu'en dehors de l'espace compris entre la Rivière-des-Pères et celle des Galions. Il choisit ordinairement la commune du Baillif, limitrophe de celle de la Basse-Terre. Là, une mer toujours calme et une plage unie offrent de grandes facilités à un débarquement.

Maître de la commune du Baillif, l'ennemi, pour passer dans celle de la Basse-Terre, siège du Gouvernement, est dans l'obligation de traverser la Rivière-des-Pères. Or, cette rivière, qui a un lit profondément encaissé, dont les bords sont coupés à pic, à une hauteur qui varie depuis dix jusqu'à vingt mètres, ne présente, dans tout son cours, que trois passages : le premier, à l'embouchure ; le deuxième, sur le pont de la grande route, à l'habitation du Petit-Marigot ; le troisième, au lieu dit la Coulisse. Il existe encore un quatrième passage sur la Rivière-Saint-Louis, l'un des affluents de la Rivière-des-Pères. Ce passage est situé près des sources, dans le voisinage de la masse-à-canal de l'habitation le Grand-Marigot.

Il faut opter pour l'un de ces passages qui ont tous leurs difficultés.

Le passage de l'embouchure est placé sous le feu de la batterie des Irois ; quelques pièces de canon peuvent défendre le pont. Quant au passage de la Coulisse, qui ne donne accès qu'à un seul fantassin à la fois, s'il est

gardé, les ennemis qui tenteraient une invasion de ce côté seraient tués un à un sans pouvoir se défendre. Reste le passage des sources, qui appartient à la Rivière- Saint-Louis. Il offre moins de difficultés, mais on ne le prend pas, attendu qu'il ne conduit pas à la Basse-Terre. En le prenant, on arrive dans l'ancienne commune dite le Matouba ou le Parc, lieu qui tire son nom de la configuration de son territoire. Le Matouba, enfermé, d'un côté, par la Rivière-Saint-Louis, et, de l'autre, par la Rivière-Noire, qui vient s'y réunir pour donner naissance à la Rivière-des-Pères, forme comme une péninsule dont l'isthme est placé au pied des montagnes. La Rivière-Noire, offrant un lit tout aussi encaissé et des bords non moins coupés à pic que le lit et les bords de la Rivière-Saint-Louis, ne peut être passée que sur trois points : dans le voisinage des sources, après avoir surmonté les obstacles qu'élèvent des mornes et des ravins ; sur le pont de Nozières, autrefois en bois, aujourd'hui en fer, pont jeté sur un gouffre qui a plus de trente mètres de profondeur ; enfin, près du confluent des deux rivières. C'est un sentier étroit, placé sur le flanc d'une haute falaise, lequel n'est praticable que pour des piétons, et encore sous la condition de passer l'un après l'autre.

De la commune du Baillif, se rendre dans celle de la Basse-Terre, par le Matouba, c'est donc prendre nonseulement la route la plus longue, mais encore celle sur laquelle on rencontre le plus d'obstacles, car il est aussi difficile d'entrer au Matouba par le passage de la Rivière-Saint-Louis que d'en sortir par l'un de ceux de la Rivière-Noire.

Si l'ennemi veut entrer dans la commune de la Basse- Terre par la rivière des Galions, voici les obstacles qu'il rencontrera. Cette rivière, à l'égal de la Rivière-des-Pères, a un lit encaissé et des bords très-escarpés. On ne peut la passer que dans six endroits : 1° à l'embouchure ; 2° sur le pont de la grande route ; 3° au passage dit de Jésus-Maria, situé au-dessus de l'habitation Delisle ; 4° au passage du Grand-Camp conduisant de l'habitation du même nom, sise sur la rive gauche, à

l'habitation l'Espérance, située sur la rive droite ; 5° au passage du Gommier ; 6° à sa source.

Sur ces six passages, trois ne doivent pas être comptés : ce sont ceux de l'embouchure, du pont et de la source. Le passage de l'embouchure est fermé par le fort. Le pont, placé sous le canon des fortifications de la citadelle, à portée de pistolet, en fait en quelque sorte partie. Ses abords consistent en un chemin creux que le feu du fort bat de flanc et en enfilade, et qui se ferme par une porte située sous l'aqueduc qui amène l'eau dans la forteresse. Ce pont forme, en outre, comme trois ponts distincts, dont deux en bois, séparés par un troisième en pierre d'une seule arche jetée avec hardiesse sur le lit profond de la rivière. Les ponts en bois étant coupés, celui en pierre resterait isolé au milieu d'un gouffre. Quant au passage de la source, le chemin que, pour y arriver, il faut se frayer au travers des bois, sur la crête ou sur le flanc des montagnes ; et, ce passage franchi, celui qui reste à faire pour se rendre dans les lieux habités de la commune de la Basse-Terre, sont, pour des hommes armés et équipés, des obstacles que jusqu'ici on n'a pas eu la pensée de surmonter.

Ainsi l'ennemi, rendu sur la rive gauche des Galions, ne peut passer dans la commune de la Basse-Terre qu'en forçant soit le passage du Gommier, soit celui du Grand-Camp, soit enfin celui de Jésus-Maria. Chacun de ces passages consiste en deux sentiers étroits, d'une pente rapide, placés en regard l'un de l'autre. On comprend combien de semblables positions sont faciles à défendre.

Mais, pour pénétrer dans la commune de la Basse- Terre par les Galions, les seules difficultés ne consistent pas à franchir l'un des passages que nous avons fait connaître : il est d'autres obstacles à vaincre avant d'arriver sur la rive gauche de la rivière, c'est-à-dire pour entrer dans la commune de Gourbeyre, autrefois de Dosd'Ane. Cette commune est séparée de celle de la Basse- Terre par les Galions. Elle est bornée, dans les autres parties, au Nord par les montagnes de l'intérieur de l'île, au Sud par la mer, et à l'Est par une chaîne de

montagnes, qui s'étend parallèlement aux Galions. Or, on ne peut pas plus entrer par les montagnes de Tintérieur dans la commune de Gourbeyre que dans la commune de la Basse-Terre. Restent le littoral et la chaîne de montagnes de l'Est. Le littoral, renfermé entre la pointe du Vieux-Fort et les Galions, présente partout une côte inabordable, sauf une plage de médiocre étendue, dite de la Rivière-Senee, plage battue, de revers, par le feu du fort Richepance, et, de front, par celui de la batterie Saint-Nicolas. Les monticules qui l'environnent, le fort et la batterie Saint-Nicolas, font de cette plage un véritable coupe-gorge dans lequel aucun ennemi ne voudrait s'engager.

L'ennemi ne peut donc pénétrer dans la commune de Gourbeyre que par terre. La plage la plus voisine pour opérer un débarquement se trouve dans la commune des Trois-Rivières, au lieu dit la Grand'Anse. La chaîne de montagnes dont nous avons parlé étant infranchissable depuis la pointe du Vieux-Fort jusqu'au Morne-Caraïbe, l'ennemi, rendu aux Trois-Rivières, n'a, pour passer à Gourbeyre, que deux voies de communication, la grande route et le passage des bois. S'il prend le passage des bois, il aura à se frayer un chemin sur les montagnes ; rendu près des sources des Galions, il devra tourner à gauche et s'emparer de la position du Palmiste, en se rendant maître des deux batteries qui la défendent, Boudet et l'Anglet.

En dehors du passage des bois, on ne peut communiquer des Trois-Rivières avec Gourbeyre que par la grande route, qui conduit de la Pointe-à-Pitre à la Basse- Terre. En quittant les Trois-Rivières, cette route, d'abord cachée par un morne, tourne brusquement devant Dolé et longe la rive gauche de la rivière de la Grand'Anse jusqu'au pont dit de Dolé. Après avoir franchi le pont, on arrive à Dolé par une côte assez raide. Du lieu où la route tourne jusqu'au pont, et il n'y a pas un autre passage, aucune troupe ne peut passer sans présenter le flanc à la mitraille et à la fusillade de la position dominante de Dolé. Aussi, cette position étant défendue, on ne s'en rendra maître, en l'attaquant du côté des Trois-

Rivières, que sous la condition de sacrifier une masse considérable d'hommes.

La position de Dolé emportée, il faudra, pour se rendre sur la rive gauche des Galions, franchir le Val-Canards, seul passage existant dans la chaîne de montagnes dont il a été parlé. C'est une gorge située entre le Palmiste et le Morne-Caraïbe. La route est bordée, d'un côté, par un marais infranchissable, et, de l'autre, par des mornes hérissés d'arbres et de grosses pierres, derrière lesquels des tirailleurs peuvent faire beaucoup de mal à l'ennemi, sans craindre les représailles.

Ce n'est qu'après avoir triomphé de ces premières difficultés que l'on arrivera sur la rive gauche des Galions, et qu'il sera possible d'en tenter le passage.

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