PELAGE
Cette lettre fut portée à terre par Prudhomme, aide de camp de Pelage, et Losach, aspirant de marine. A leur débarquement, ils furent accueillis par des cris de mort, proférés par une foule délirante, furieuse. Ce n'est qu'au travers d'un danger réel qu'ils furent conduits à Delgrès, alors chef suprême de l'arrondissement de la Basse-Terre. Dès qu'ils furent en sa présence, il les apostropha par ces paroles : — Que voulez-vous ?
Prudhomme répondit : — Vous porter la lettre que voici, et qui vous est écrite par Pelage : elle vous instruira des dispositions pacifiques du général en chef, et des principes de modération de l'armée.
Mais Delgrès, en proie à la plus violente exaltation, ne voyait rien, n'entendait rien. Arrachant la lettre avec brutalité des mains de l'aide de camp, il la mit en pièces et lui en jeta les morceaux au visage. Puis le saisissant par le bras : — Ton maître Pelage trahit notre cause. . . Si nous le tenions, nous le traiterions comme il le mérite. Mais tu vas payer pour lui !
Ces paroles dites, il repoussa avec force le bras qu'il tenait, et s'adressant à ses gardes : — Qu'on les saisisse et qu'on les désarme !
Cet ordre fut exécuté à l'instant même.
Prudhomme et Losach conduits dans un angle de l'appartement, Delgrès se mit à se promener, réfléchissant probablement sur le sort qu'il devait faire subir aux parlementaires. La réflexion le rendit plus calme. S'arrêtant devant Prudhomme, il lui dit : — Où est Pelage ?
— Si vous vous fussiez donné la peine de lire sa lettre, vous y auriez vu qu'il est à bord de l'un des vaisseaux de la division, et considéré du général en chef ainsi que de tous les officiers de l'armée.
— Tu en imposes ! je suis instruit qu'on l'a arrêté à la Pointe-à-Pitre, et qu'il est maintenant aux fers !
Il fallut les plus grands efforts de Prudhomme et de Losach pour tirer cette pensée de la tête de Delgrès. Alors changeant de ton : — Si Pelage est libre, c'est pour nous avoir vendus. Voilà pourquoi il n'a point essuyé les traitements odieux qu'on a fait subir à nos
frères d'armes à la Pointe-à-Pitre. On les a désarmés, déshabillés, battus et mis aux fers à bord des frégates.... Il faut que Pelage soit bien lâche pour s'être prêté à de telles horreurs !
Les parlementaires essayèrent de le désabuser. Mais Ignace et d'autres officiers déserteurs de la Pointe-à-Pitre, présents à l'entretien, donnant des démentis à tous les faits qu'ils avançaient, ils durent se taire. Ils furent conduits dans un cachot séparé de celui des quatre matelots qui montaient l'embarcation sur laquelle ils étaient venus à terre.
Delgrès monta immédiatement à cheval et se rendit dans la commune du Baillif où allait s'effectuer le débarquement. Parmi les officiers de sa suite, on remarquait le jeune Monnereau, l'auteur de la proclamation.
Richepance, ne voyant rien venir, présuma que ses parlementaires avaient été retenus et se décida à envoyer ses soldats à terre. La mitraille des vaisseaux balaya la plage, et la frégate la Romaine s'étant embossée fit taire la batterie des Capucins, qui contrariait le débarquement par un feu très-vif. De nombreux tirailleurs s'étaient abrités du feu de l'escadre, en se plaçant derrière l'écore de la rivière Duplessis. Le lieutenant Mathé les en délogea avec la chaloupe canonnière le Marengo, qui vint mouiller à l'embouchure de cette rivière. Mais nos premières troupes étant à terre, le feu des vaisseaux dut cesser. Alors, les noirs, qui s'étaient mis à couvert derrière les monticules et les autres accidents bordant la côte, se montrèrent et le débarquement continua au milieu d'une grêle de balles et de boulets. Le terrain fut longtemps disputé par les nègres et les mulâtres qui se battirent avec un grand courage. Mais ce n'étaient pas les hommes de Delgrès qui auraient pu résister aux vieilles bandes de Moreau. Sous un soleil brûlant, elles ne montrèrent pas moins d'ardeur à gravir les mornes où les noirs étaient perchés que naguère, sur les bords du Rhin, les pieds dans la neige, à fondre sur les phalanges germaniques.
Les insurgés ayant perdu l'un de leurs officiers les plus résolus, Nicolo, battirent en retraite et allèrent
prendre position sur la rive gauche de la Rivière-des- Pères.
Cette journée avait été meurtrière. Si les noirs avaient laissé sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de blessés, les pertes des Français n'avaient pas été moins sensibles. Le capitaine Millin, aide de camp du général Gobert, le lieutenant Tessant, le souslieutenant Rion furent tués. Le chef de bataillon Brunet et plusieurs autres officiers étaient blessés. Pelage n'avait reçu aucun commandement distinct ; servant comme d'aide de camp à Gobert, il avait été l'un des premiers officiers à descendre à terre. Richepance, qui se connaissait en courage, écrivit dans son rapport au ministre : « Le chef de brigade Pelage a donné dans cette journée « les marques de la plus grande bravoure. »
Tandis que l'on se battait au Baillif, les blancs qui n'avaient pu encore quitter la ville de la Basse-Terre étaient en proie à une mortelle inquiétude. Barricadés dans leurs maisons, ils s'attendaient à tout moment à être égorgés. L'assassinat de quelques individus rencontrés dans les rues, donnait à la crainte un aliment plus actif. Il n'y avait de maisons ouvertes que celles qui appartenaient aux insurgés. Un silence de mort régnait dans la ville, silence brusquement interrompu de temps en temps par le pas mesuré des patrouilles, le galop des chevaux des officiers portant des ordres, le chant de la Marseillaise entonné par les négresses qui transportaient aux batteries des boulets et d'autres munitions, ou par le bruit d'une porte que des malfaiteurs enfonçaient pour se livrer au pillage.
Durant ce temps de terrible épreuve pour tous, M. et Mmo Lacour, enfermés dans un appartement situé rue des Normands, au-dessus d'un riche magasin qui leur appartenait, entendent frapper à la porte à coups redoublés. Etaient-ce des assassins, ou simplement des pillards voulant s'assurer qu'il n'y avait personne dans la maison avant d'enfoncer la porte ? Telle fut la première réflexion des deux époux. Après un moment de silence, on recommença à frapper avec plus de violence. Il fallait prendre une détermination. Ne pas ouvrir. . . assassins
ou pillards enfonçaient la porte, et, ce premier pas fait dans le crime, les pillards pouvaient devenir des assassins. Ouvrir, aller au devant du danger demandait plus de résolution dans le caractère, mais en réalité diminuait les chances du péril, s'il en existait. On s'arrêta au second parti. Alors, commença une lutte entre le mari et la femme pour savoir lequel des deux irait se présenter aux pillards ou aux assassins. — Si c'est à notre vie qu'on en veut, dit Mme Lacour, après vous avoir égorgé on arrivera à moi. Vous ne pourrez rien conjurer. Une femme, par sa faiblesse même, a plus de chance d'arrêter les pervers dans leurs mauvais desseins. Laissez-moi aller. Au contraire, cachez-vous.
Les réflexions des époux et les paroles qu'ils échangèrent avaient pris bien moins de temps que nous n'en mettons à les rapporter. Mme Lacour descend l'escalier et ouvre au moment où les coups portés sur la porte marquaient une vive impatience. Elle se trouva en présence d'une patrouille de six hommes commandée par un sergent. Mme Lacour s'aperçut de la surprise que causa à ces hommes armés la vue d'une femme seule. M. Lacour était officier dans la garde nationale.
— Où est ton mari ? dit le chef de patrouille.
— Ce serait à moi de vous le demander. N'est-il pas au fort avec vous ?
— Au fort ?. . . Nous ne l'avons pas vu. Tu mens ! . . . Il est ici.
— Quel intérêt aurais-je à mentir lorsqu'il vous serait si facile de me convaincre d'imposture ? N'êtes-vous pas le maître de fouiller la maison ! Mon mari n'étant pas avec moi ne peut être qu'au fort.
— Il n'est pas ici ?.. .
— Entrez plutôt et assurez-vous-en.
— Et tu es seule dans ta maison ! . . . Tu n'as donc pas peur ?
— Peur et pourquoi ? La ville est remplie de militaires, et les militaires français, je le sais, placent au nombre de leurs privilèges les plus chers celui de protéger les femmes.
Mmo Lacour avait débité son conte avec tant de natu-
rel et de sang-froid qu'un plus fin que le sergent s'y serait laissé prendre.
— Eh bien ! dit-il, tu es une brave citoyenne. Veux-tu une sentinelle à ta porte ?
Mme Lacour, qui avait l'intention d'aller chercher un abri sur l'un des navires de la rade, se hâta de répondre :
— C'est inutile, citoyen. Je suis sans crainte.
— C'est égal. Je suis content. Je veillerai sur ta maison pour qu'elle soit respectée. Touche-là.
Mme Lacour abandonne sa main au sergent noir, qui la secoue avec cette cordialité démonstrative de l'homme du peuple satisfait. La patrouille éloignée, Mme Lacour referme sa porte et va se jeter dans les bras de son mari dont il est facile de comprendre toutes les inquiétudes durant l'absence de sa femme.
Les insurgés, comme nous l'avons dit, avaient pris position sur la rive gauche de la Rivière-des-Pères. Si l'on se rappelle la topographie de cette rivière, on sait déjà que les Français étant sur la rive droite, dans le voisinage de la mer, ne pouvaient la passer qu'à l'embouchure ou sur le pont de l'habitation le Petit-Marigot. Les troupes noires s'étaient retranchées sur ces deux points, défendus par des lignes flanquées de redoutes et garnies d'artillerie. Richepance arrêta de forcer les deux passages par une attaque simultanée. Au général Gobert, ayant sous ses ordres Pelage et l'intrépide chef de bataillon Irénée Delacroix, il confia l'attaque de l'embouchure, gardant pour lui-même la direction de l'attaque du pont. En conséquence de ces dispositions, les troupes furent massées pendant la nuit sur les points qui allaient devenir le théâtre de leurs exploits.
Le 11, au point du jour, Richepance lança ses grenadiers sur le pont. Ces braves soldats ne marchèrent pas, ils coururent à l'ennemi. En dix minutes, les retranchements des insurgés furent forcés de front. Les noirs, battus, continuèrent à être poursuivis sur les hauteurs de la Basse-Terre. Dans le même moment, Gobert, après avoir traversé la rivière à l'embouchure, tourné à la course les lignes ennemies, s'était emparé de toutes les batteries du bord de la mer. Le chef de bataillon Delà-
croix, marchant à la tête des soldats, les animant de sa parole et de son exemple, le chapeau au bout de son épée, entra l'un des premiers dans la batterie Républicaine. Là, commandaient Henry Sabès et Jean-François Pelage. Les canons ne pouvant plus servir contre les vaisseaux, ces deux chefs les avaient fait tourner contre la ville, menaçant de la foudroyer, si les Français tentaient d'y entrer. Mais la batterie fut si prestement enlevée que les insurgés, occupés du soin de chercher leur salut dans la fuite, n'eurent même pas le temps de donner un commencement d'exécution à leur sinistre projet (1).
Dans leur fuite, les nègres se jettent sur la grande route et entrent dans la ville par la rue du Bas-du- Bourg. Les Français s'y élancent derrière eux, les poursuivant au pas de charge. Le mulâtre Coupry, formant l'arrière-garde avec la compagnie des conscrits, s'abrite derrière le monument Victor Hugues et se défend pendant quelques minutes. Il en est chassé et poursuivi jusqu'au Pont-aux-Herbes. Epuisées de fatigue, les troupes européennes ne peuvent aller plus loin ; elles prennent position sur le pont et sur la Place-aux-Herbes et campent dans le corps de garde et dans les maisons voisines.
Richepance était donc maître de la moitié de la ville, formée de la partie située sur la rive doite de la Rivièreaux-Herbes, tandis que les insurgés avaient en leur possession l'autre moitié, celle qui est placée sur la rive gauche. Cette partie de la cité est dominée par le fort Saint-Charles, qui, lui aussi, était au pouvoir des rebelles.
(1) Il ne faut pas confondre Jean-François Pelage avec le chef de brigade Magloire Pelage. Il n'y avait entre eux aucun lien de parenté. Jean-François Pelage était un nègre plein de bravoure et de résolution. D'abord soldat, il avait quitté le fusil pour s'enrôler sur les corsaires. Sur terre comme sur mer, il donna des preuves de son courage. Fait prisonnier et conduit à Saint-Pierre (Martinique), il s'entend avec trois autres prisonniers, débauche trois noirs de la Martinique, enlève une pirogue et arrive avec ses compagnons, le 25 juillet 1800, à Marie-Galante. Delgrès, enrôlant tout le monde, l'avait appelé dans l'armée de terre et en avait fait un officier.
Dans cette journée, les nègres et les mulâtres avaient fait de grandes pertes. Presque toute leur artillerie leur avait été enlevée. Le chemin des Pères-Blancs et la rue du Bas-du-Bourg étaient jonchés de leurs morts et de leurs blessés. Dans leur fuite, ils ne s'étaient arrêtés qu'à la Petite-Place-des-Carmes, située en arrière de la batterie Caroline et formant comme une avant-cour du fort. Ils avaient fait voir beaucoup moins de résolution que dans le combat de la veille. Mondésir Grippon vint leur en faire le reproche. « Hier, leur dit-il, vous étiez « des hommes. Aujourd'hui, vous fuyez ! vous ne savez « pas imiter les femmes. Prenez exemple sur elles. »
En effet, les négresses montraient une ardeur incomparable. Ce n'était pas leur faute si leurs pères, leurs fils, leurs maris et leurs amants ne se sentaient pas animés d'un courage surhumain. Lorsqu'un boulet sifflait sur leurs têtes, ou qu'une bombe venait à éclater près d'elles, se prenant par la main, chantant et vociférant, elles faisaient des rondes infernales, interrompues par le cri de : Vive la mort ! Dans les affaires les plus chaudes, il y en eut qui se trouvèrent dans les lignes. Au combat livré le 12 sur l'habitation Bélost, l'une d'elles, pendant une vive fusillade, placée près de son amant, lui dit : « N'aie pas peur. Tiens, je vais te servir de bas- « tingage. Appuie ton fusil sur mon épaule. » Joignant l'action aux paroles, elle couvrit son amant de son corps.
Les troupes qui avaient passé la Rivière-des-Pères à l'embouchure, pris à la course toutes les batteries de la côte et conquis la moitié de la Basse-Terre, s'étaient cantonnées dans cette ville. Richepance en prit le commandement et nomma Irénée Delacroix commandant de place. Celles qui avaient traversé la rivière sur le pont du Petit-Marigot, après avoir forcé les noirs dans leurs retranchements, les avaient poursuivis jusque sur les habitations Bellevue et Bélost, qui dominent la Basse- Terre à la distance d'un kilomètre environ. Là, elles prirent position, et Richepance leur donna pour chef Gobert, sous lequel nous savons que servait Pelage.
Delgrès, deux fois battu, loin de songer à déposer les armes, ne fut pas plutôt rentré dans le fort qu'il donna
des ordres pour recommencer la lutte le lendemain, en attaquant les Français dans toutes leurs positions. Les nouvelles recrues avaient été la cause principale de la défaite du 11. Formées de noirs qui, pour la plupart, n'avaient de leur vie touché à un fusil, elles s'étaient débandées au premier choc et avaient jeté du désordre dans les rangs. Des mesures furent prises pour que le même fait ne pût se renouveler. Dans l'attaque à diriger contre la ville, il s'agissait de se battre abrité par les maisons ou les accidents de terrain de la rive gauche de la Rivière-aux-Herbes. Dans ce combat de tirailleurs, où la tactique et la discipline n'étaient pas indispensables, Delgrès engagea ses nouvelles recrues. Contre Gobert, il dirigea ses vieux soldats, les grenadiers de la Réunion, qui, sous Victor Hugues, s'étaient mesurés plus d'une fois avec les Anglais. Ces troupes étaient commandées par des officiers braves et expérimentés, Ignace, Kirwan, Dauphin.
Le combat livré dans la ville n'eut rien de très-sérieux. Il se borna à une fusillade échangée sur Tune et l'autre rive de la Rivière-aux-Herbes. Mais il n'en fut pas de même de celui de Bélost. Les noirs furent repoussés, mais au prix de cruels sacrifices. Encore une victoire semblable et Richepance aurait été contraint de rembarquer les restes de sa division décimée. On compta au nombre des morts le capitaine Rougier, celui-là même qui avait fait croiser la baïonnette et qui, à la tête de sa compagnie, était entré au pas de charge dans le fort la Victoire pour en chasser Ignace. Charemont, aide de camp du général en chef, eut un cheval tué sous lui. Dans cette affaire, Pelage continua à donner des marques du plus grand courage. A la tête d'une colonne qu'il conduisait, son cheval est tué sous lui ; il s'en dégage, court en avant, ne fait nulle attention à une balle qui lui emporte le bout de l'oreille ; son épée sous son bras infirme, précédant les soldats de quelques pas, il ne tournait la tête vers eux que pour leur crier de temps en temps : Allons ! allons !
Richepance, en étudiant la marche des événements, comprit qu'on lui avait suggéré de fâcheuses inspira-
lions ; qu'il aurait fallu employer des égards et des ménagements là où l'on avait montré la défiance et la brutalité. Voulant effacer l'impression des premiers actes, le 12, le jour même où par un combat meurtrier, mais brillant, il forçait Delgrès à s'enfermer de nouveau dans le fort, il adressa aux habitants la proclamation suivante :
« Citoyens habitants,
« L'intérêt que je prends à la colonie de la Guadeloupe pe, et l'espoir que j'ai apporté, en y arrivant, de tra- « vailler à sa prospérité, m'imposent aujourd'hui la loi
< de ne rien négliger pour faire abandonner aux hom- « mes de couleur leur funeste résolution de s'opposer à
< l'établissement des Trois-Magistrats que le Gouverne- « ment a désignés pour la gouverner. Si, pour ramener « leurs esprits aux principes de modération et faire ces-
< ser une guerre cruelle dans la partie de la Basse- « Terre, il ne faut que détruire les craintes qui leur ont
< été inspirées sur la perte de la liberté dont jouissent « indistinctement les citoyens français, je m'empresse
< de les assurer de nouveau qu'il ne sera apporté à cette « liberté la plus légère atteinte ; j'ajoute à cette assume rance la promesse d'un oubli entier de ce qui s'est
< passé jusqu'à ce jour.
« Mais si, après une telle déclaration, vous continuez « de combattre les troupes de la République Française, « croyez-vous que la mère patrie puisse voir en votre
< conduite autre chose qu'une révolte qui sera d'autant « plus impardonnable, qu'elle sera sans motif et sans « but ?
« Cessez donc de résister à une autorité légitime et « bienfaisante, et, par votre retour à l'ordre, jouissez, « comme tous les citoyens français, de la paix et de la « liberté, pour laquelle les hommes que vous combattez « ont aussi combattu.
« Richepance. »
Le général en chef pouvait se croire autorisé à déclarer solennellement qu'il ne serait porté aucune atteinte
à la liberté des noirs, car il avait lu dans la proclamation des Consuls, adressée, le 25 décembre 1799, aux
noirs de Saint-Domingue : « Les Consuls de la Ré-
« publique, en vous annonçant le nouveau pacte social, « vous déclarent que les principes sacrés de la liberté et « de l'égalité des noirs n'éprouveront jamais parmi vous « d'atteinte ni de modification.
« S'il est dans la colonie des hommes mal-intention- « nés, s'il en est qui conservent des relations avec les « puissances ennemies, braves noirs, souvenez-vous que « le peuple français seul reconnaît votre liberté et l'éga- « lité de vos droits. »
Richepance souhaitait que sa proclamation parvint à Delgrès. Il y avait la voie du parlementaire, mais ignorant le sort réservé à ses premiers envoyés, il craignait d'exposer à des dangers un officier de l'armée. Dans ces circonstances, il chargea le commissaire du Gouvernement du soin d'envoyer la proclamation, par des moyens laissés à son appréciation. Bernier connaissait Delgrès. L'un commandant du fort, l'autre commissaire du Gouvernement, leurs relations pendant plusieurs mois avaient été journalières. Bernier, se faisant un titre des relations passées, ne se contenta pas d'envoyer la proclamation, il écrivit à Delgrès. Dans sa lettre, il s'efforçait d'attendrir le cœur du chef des révoltés, en lui peignant tous les malheurs qui allaient fondre sur le pays par une résistance plus longtemps prolongée.
Le but de Richepance, en rédigeant sa nouvelle proclamation, avait été bien certainement, en rassurant les hommes de couleur, de les amener à déposer les armes. Malheureusement, trompé sur les causes de la révolte, il avait employé des expressions beaucoup plus propres à exaspérer qu'à calmer les esprits. Pour Delgrès, cette pièce renfermait une affreuse menace. Elle lui annonçait le retour de Lacrosse. Richepance, sans qu'on pût en douter, n'était qu'un général d'armée, chargé de rétablir dans leur autorité les Trois Magistrats désignés par le Gouvernement pour gouverner la colonie, c'est-à-dire Lacrosse, Lescallier et Coster. C'était précisément la crainte
de ce résultat qui avait poussé Delgrès à s'opposer au débarquement des troupes.
Le paquet, renfermant la lettre de Bernier et la proclamation de Richepance, fut remis, le 13, à quatre heures du matin, à la négresse Agathe, avec un laissezpasser pour le poste du Pont-aux-Herbes. A sept heures, Agathe n'avait pas reparu. Mais, au moment présumé de la remise de la proclamation, on avait entendu sortir du fort des cris confus, suivis d'une vive canonnade. C'était la première réponse de Delgrès. Dans la matinée, Agathe apporta à Bernier la dépêche que voici :
« Louis Delgrès, colonel d'infanterie, commandant en « chef de la force armée de la Basse-Terre, au citoyen « Bernier, commissaire du gouvernement près l'agence « municipale, à la Basse-Terre.
« Citoyen,
« Personne n'est plus sensible que moi aux maux où
< notre cher pays peut être livré. Cependant, je vais
< vous parler par l'organe d'un vrai républicain, qui « préfère mille fois la mort à l'esclavage, — et c'est « aussi les vœux de tous mes compatriotes. — Enfin, le « bonheur peut renaître encore dans cette colonie. Il ne « dépend que de l'envoyé de notre cher Gouvernement « consulaire de faire cesser nos malheurs et les hostilité tés qui désolent aujourd'hui notre malheureuse colo- « nie. La paix paraîtra de suite par l'embarquement des « troupes, qui sont maintenant à alimenter la guerre « civile en ces florissantes contrées : ou plutôt elles rè-
< gneront sur les cendres et sous les ronces dégouttantes
< de notre sang.
« Vous n'ignorez pas, citoyen, que nos sentiments ont « été d'être fidèles à la mère patrie. Nous sommes ses « enfants ; nous ne levons point contre elle une main « téméraire : mais elle nous oblige aujourd'hui à mé- « connaître ses droits, ou plutôt ses interprètes, avec « peu de respect, oublient ses nobles principes en agis- « sant arbitrairement, en dépit de sa sagesse et de la « justice qu'elle accorde à ses enfants.
« La paix, l'heureuse paix, je vous le répète encore, < renaîtra par rembarquement des troupes, et nous trai- « terons avec sécurité avec l'envoyé du Premier Consul.
« Vive Bonaparte ! Vivre libre ou mourir !
« Je vous salue fraternellement.
« L8. Delgrès. >
Cette lettre ne disait pas bien ce que voulaient Delgrès et ses compagnons. Il en résultait cependant qu'ils souhaitaient abriter leur situation actuelle sous la garantie d'un traité, traité qu'ils supposaient ne devoir être exécuté qu'autant qu'on n'aurait pas le pouvoir de le violer. Ils exigeaient donc, comme condition préliminaire, le renvoi des troupes.
Ce que demandait Delgrès n'était pas possible. Comment supposer que Richepance pût adhérer à la proposition d'éloigner ses soldats et de se mettre à la discrétion des révoltés ! Il y a plus : tout disposé qu'était le général en chef à faire des concessions pour arrêter l'effusion du sang dans une lutte impie, où des Français combattaient contre des Français, il aurait rejeté au loin la pensée de consigner ces concessions dans un traité. II voulait bien octroyer, mais non discuter les conditions de la soumission.
Cependant, ne voulant pas avoir à se reprocher d'avoir rien négligé pour apaiser la révolte, il consentit à employer un dernier moyen que crurent avoir trouvé Lescallier et Coster, moyen consistant à faire accroire aux insurgés que toutes fonctions avaient été retirées à Lacrosse, et que Richepance lui avait succédé dans la dignité de Capitaine-général. Dans ce but, le 14, une proclamation fut rédigée au nom des Trois Magistrats composant le gouvernement de la Guadeloupe et dépendances, à savoir : Richepance, Capitaine-général, Lescallier, préfet colonial, et Coster, commissaire de justice.
La proclamation du 14 renfermait toutes les promesses de celle du 12, et fut comme elle envoyée à l'agence municipale pour être transmise à Delgrès. Des cinq membres composant cette agence, nous l'avons vu, l'un,
Artaud, avait été se cacher, et l'autre, Mondésir Grippon, s'était fait émeutier. Les trois qui restèrent à leur poste Bernier, Edouard Lamode et Boniface (1), furent admirables de zèle et de dévouement. Dès les premiers moments, ils s'étaient déclarés en permanence. Leur tâche grandissant avec les événements, le 13, n'en pouvant plus de fatigue, succombant au sommeil, ils avaient appelé à eux des hommes de bonne volonté. A cet appel s'étaient empressés de répondre les citoyens Benoît, Gillet, Beauvarlet, Denormandie, Barbât, Jean-Georges, Espitallery père et Carpentier. L'ancien président du tribunal révolutionnaire avait l'art de s'introduire partout et de servir tous les pouvoirs avec une activité fiévreuse. Chassé par Lacrosse, il était revenu dans la colonie aussitôt après les événements du mois d'octobre.
Richepance, témoin des services que rendait l'agence municipale, alla, dans une visite, offrir des félicitations à chacun de ses membres.
L'agence municipale imagina d'envoyer au fort la proclamation des Trois Magistrats par une députation composée des mères, des épouses et des sœurs des insurgés. A la proclamation, l'agence avait joint la lettre que voici, adressée à Delgrès :
« Citoyen commandant,
« Dans les différentes communications officielles que
« nous avons eues avec vous avant l'époque fatale de
« votre scission avec nous, nous avons cru voir que le
< principal motif qui vous a porté au parti que vous
« avez pris, est provenu des incertitudes où vous étiez
« de la présence réelle du général Richepance en cette
« colonie, et de sa qualité de mandataire du Gouverne-
« ment, comme Capitaine-général.
(1) Boniface était un nègre. Sous Ernouf, il ne put supporter la pensée d'avoir été dépouillé de tous les droits du citoyen. Il en perdit la raison. Sa folie étant furieuse, on était obligé de le tenir enchaîné. Il ne voulait souffrir aucun vêtement. Il mourut dans l'état le plus misérable.
« Aujourd'hui qu'il est en notre pouvoir de lever vos « doutes à cet égard, nous nous empressons de vous « offrir la certitude de la présence de ce brave chef par- « mi nous, ainsi que vous pourrez vous en convaincre « par la proclamation ci-jointe, émanée de lui.
« Vos femmes, vos mères et vos sœurs, qui ont en- « tendu l'expression des intentions bienfaisantes de ce « brave chef, ont demandé à vous porter elles-mêmes ce « gage qui doit dissiper vos erreurs. Nous vous garan- « tissons l'authenticité de cette proclamation. Nous nous « en portons personnellement les garants. Fiez-vous aux « dispositions bienfaisantes et paternelles du chef du « gouvernement en cette colonie. Demandez, et vous le « trouverez prêt à exécuter son mandat, à coopérer de « tout son pouvoir à notre bonheur et à la tranquillité « générale.
« Nous sommes vos frères et vos amis. »
La proclamation du 14 arrivait trop tard. La défiance avait eu le temps de s'emparer complètement de tous les esprits. Les promesses furent reçues comme une machine de guerre employée pour vaincre sans de nouveaux combats. Delgrès ne répondit pas à la lettre de l'agence municipale. Ce chef avait-il tort de ne pas montrer de la confiance ? A ce moment, s'il eût déposé les armes, les assurances qu'on lui donnait seraient-elles devenues une réalité ? On peut en douter, lorsque l'on sait que Pelage, qui a combattu à côté de Richepance, a langui dix-huit mois dans une prison, et que Bernier fut payé de son dévouement par la déportation. D'ailleurs, les insurgés ne furent pas les seuls qui eussent reçu des promesses. A toute la population on avait dit : les rebelles vous trompent en s'efforçant de vous faire croire au rétablissement de l'esclavage ; ne les écoutez pas ; l'esclavage est à jamais aboli. . . et l'esclavage fut rétabli ! Richepance en prenant le titre de Capitaine-général, avait fait supposer que Lacrosse ne l'était plus, et aussitôt que la chose devint possible, Lacrosse reprit ses fonctions.
Ces tentatives de conciliation n'empêchaient point les
hostilités de suivre leur cours. On se battait avec rage dans tous les environs de la Basse-Terre. Nous savons que Merlen était parti de la Pointe-à-Pitre pour se rendre à la Basse-Terre à la tête du 3e bataillon de la 15* de ligne et de quelques autres troupes. D'un autre côté, Richepance, après le combat du 10, prévoyant la résistance qu'il aurait à vaincre, avait envoyé au général Sériziat l'ordre de ne laisser à la Pointe-à-Pitre que juste ce qu'il fallait de forces pour assurer la tranquillité de la ville, et de venir le joindre avec tout le reste par la voie de terre. Le 11, Sériziat s'était mis en route, en se faisant suivre du bataillon expéditionnaire et de quelques compagnies composées d'hommes du pays.
Le 10, au moment même où Richepance effectuait son débarquement à la rivière Duplessis, Merlen s'était présenté à Dolé avec sa colonne. Ce poste était défendu par le nègre Palerme et l'homme de couleur Jaquet. Contre l'avis des officiers colons qui servaient sous ses ordres et qui connaissaient les lieux, Merlen, excité par le canon de Richepance que l'écho des montagnes répétait en bruit sourd, voulut emporter la position de front. Les hommes qu'il engagea sur le chemin pour aller prendre non le pont qui n'existait point alors, mais le gué de la rivière, furent écrasés par un feu de mitraille. Plusieurs tentatives furent renouvelées sans plus de succès. Il fallut renoncer à cette entreprise pour revenir à ce que les officiers colons avaient conseillé tout d'abord, tourner la position et déboucher sur le Palmiste par les bois. La nuit venue, Merlen revint sur ses pas, déposa ses blessés dans l'église des Trois-Rivières, et, se confiant aux guides Geanty et Jospite, se jeta dans les bois en passant par l'habitation caféyère Pautrizel. Pour amuser l'attention des ennemis et masquer son mouvement rétrograde, il avait laissé, dans la position qu'occupait le gros du bataillon, le capitaine Crabe avec quatre-vingt-trois hommes et une pièce de canon. Le lendemain, il était au Palmiste, et, après en avoir chassé un faible détachement de rebelles, s'établissait à l'Anglet.
Palerme et Jaquet n'avaient pas tardé à être informés du mouvement de Merlen. Le chemin, sur lequel Crabe
était campé, est adossé, d'un côté, à un morne, et, de l'autre, est borné par un ravin. Palerme se chargea de le chasser de cette position. Il fit filer des tirailleurs sur le morne, et, lui-même, à la tête d'une partie des siens, conduisit sur le chemin une attaque de front. Crabe, attaqué de front et sur le flanc par des forces numériquement trois fois supérieures, n'eut que le temps de jeter sa pièce de canon dans le ravin, pour qu'elle ne tombât pas au pouvoir de l'ennemi, et de battre précipitamment en retraite. Il fut poursuivi jusqu'au Trou-au-Chien.
Palerme, revenant sur ses pas, laissa Jaquet à Dolé et courut au Palmiste par la grande route, avec l'espérance d'y arriver avant Merlen. Mais on a vu que ce chef de bataillon, après avoir chassé le détachement noir qui se trouvait au Palmiste, s'était établi à l'Anglet. Palerme n'en fut pas troublé. Tout fier d'avoir arrêté les Français au passage de Dolé et d'avoir fait prendre la fuite à Crabe, il marcha résolument contre Merlen. Sa présomption fut châtiée par une déroute complète. Battu et poursuivi, il changea les armes de ses soldats : il mit entre leurs mains des torches, et l'incendie s'alluma sur les habitations.
Crabe, continuant à battre en retraite, ne s'était arrêté qu'à la Capesterre. Là, dans la soirée, arriva le général Sériziat, qui, pour se rendre aux ordres de Richepance, avait fait dans la journée trente-deux kilomètres sur les chemins qui existaient alors et sous le soleil brûlant de la Guadeloupe. Le lendemain, se remettant en route, il arriva aux Trois-Rivières. Les soldats trouvèrent dans l'église un spectacle qui souleva tous leurs sentiments de pitié, et fit naître dans leur cœur l'indignation et la colère. Les blessés de Merlen, laissés dans cet édifice, avaient été égorgés et horriblement mutilés. On leur avait coupé les pieds, les mains, le nez, les oreilles. Des cartouches étaient placées dans leur bouche. Cette barbarie, à laquelle le soldat français n'était pas habitué, qu'il n'avait encore vue sur aucun champ de bataille, le rendit cruel dans les premiers moments. Transporté de fureur, il passa par les armes tous les nègres qu'il rencontra.
Le 13, Sériziat, ayant passé par Florestal, fit sa jonction au Palmiste avec Merlen. Le capitaine de sapeurs Anicet, homme noir, rendit de grands services à la colonne, en frayant, avec les hommes qu'il commandait, des chemins dans les bois presqu'inaccessibles qu'elle avait eu à traverser.
Sériziat, après avoir balayé le Palmiste de tous les insurgés, quitte cette position le 14, traverse les Galions au Gommier, arrive au Morne-Houël, culbute les nègres et s'empare de leur batterie. De là, il fond sur ceux qui étaient établis à l'Espérance et où commandait le mulâtre Iceris, dit Grand-Bâton, et les met en déroute. Dans la soirée, chassant les rebelles de l'Ilet, il fait sa jonction avec Gobert.
Les nègres n'avaient pu résister à l'impétuosité française, mais ils s'étaient défendus. Ils lâchaient pied, mais pour recommencer la lutte plus loin. Ayant une connaissance parfaite de tous les sentiers, ils s'y jetaient, faisaient des détours et venaient attaquer l'armée par derrière. Dans une de ces attaques, ils enlevèrent tous les bagages de Sériziat. Ce général arriva à la Basse-Terre complètement dépouillé. L'agence municipale fut obligée de recourir à une réquisition pour lui procurer des vêtements.
Richepance, dès les premiers moments, avait arrêté le siège du fort Saint-Charles ; mais, ne pouvant l'entreprendre avec les forces dont il disposait, il avait attendu l'arrivée de Sériziat pour en commencer les travaux. Cependant, afin de ne pas perdre de temps, il avait fait toujours débarquer des vaisseaux tout l'attirail nécessaire. Mais Richepance n'avait pas à s'occuper que du siège du fort. Les révoltés, battus dans toutes les rencontres, n'étaient soumis nulle part. Les Français ne s'étaient pas plus tôt éloignés d'une position d'où ils avaient chassé les rebelles que ceux-ci revenaient l'occuper. C'est ainsi qu'ils s'étaient remis en possession du Palmiste et du Morne-Houël. Dans les hauteurs, ils occupaient, en outre, le Matouba, Ducharmoy et Dolé. Ce dernier poste était en communication avec le fort par la rive gauche des Galions.
Richepance, pour commander à la situation, fut obligé de diviser ses forces. Il chargea Sériziat avec le bataillon de la 15e et le bataillon expéditionnaire, de garder toute la ligne de la Rivière-des-Pères à celle des Galions. Ce général, qui avait pour mission spéciale d'empêcher que les travaux du siège ne fussent inquiétés par les nègres établis dans les hauteurs, prit position à l'Espérance, à Bélost et à Monrepos. A Gobert, avec les deux bataillons de la 66% fut confiée la direction des travaux du siège.
Dans la journée du 14, Richepance, après le rejet de ses offres de pardon et d'oubli, comprenant que la force seule lui donnerait raison des révoltés, déploya, pour marcher au but, la plus grande activité. Il fut énergiquement secondé par tous les chefs et agents sous ses ordres. Ce jour, une partie des matelots des vaisseaux, organisés en compagnies d'ouvriers, fut mise à la disposition du génie militaire ; on requit tous les ouvriers charpentiers, menuisiers, forgerons et maçons de la Basse-Terre, pour le service de l'artillerie ; on forma aussi une compagnie d'ouvriers avec les nègres des environs, qui n'avaient pas été entraînés dans la révolte. D'un autre côté, Gobert fit un appel à toute la population. Dans l'après-midi du 14, il écrivait à l'agence municipale :
« Voici le moment, citoyens administrateurs, où tous
« les citoyens et les amis de la France et de la colonie
« doivent se montrer. Faites une proclamation dans la-
« quelle vous appellerez à prendre les armes tous les
« citoyens du pays. Qu'ils viennent, nous leur donne-
« rons des fusils et des cartouches, et nous les admet-
« trons dans les rangs des vainqueurs de l'Allemagne
« et de l'Italie. »
Ceux des colons, qui ne furent pas incorporés dans l'armée active, furent organisés en garde nationale, qui eut pour chef le citoyen Marchand fils. On imprima aux travaux de siège un tel mouvement d'activité que, dans la nuit même du 14 au 15, la tranchée fut ouverte à six cents mètres du fort, devant le front des cavaliers.
Dans les journées du 16 et du 17, on acheva d'armer les batteries. Cette opération coûta des peines et des efforts inouïs, obligé qu'on était de traîner de l'artillerie sur des affûts marins, en passant tantôt sur des mornes, tantôt dans des ravins.
Richepance n'avait ni bombes, ni mortiers. Le gouverneur anglais Cochrane Johnston lui en prêta. Ce fut la frégate la Romaine qui alla les chercher.
Les insurgés, voyant qu'ils allaient être cernés, voulurent tenter un effort suprême par une attaque des troupes des hauteurs combinée avec une sortie du fort. Le bataillon expéditionnaire, commandé par Pilet, était cantonné sur l'habitation l'Espérance. Les soldats bivouaquaient dans les établissements. Il n'y avait dehors que des sentinelles. Pilet lui-même couchait dans la maison principale, au milieu des troupes. Le 18, sur les trois heures du matin, alors qu'il régnait un silence absolu, on entendit un cri étrange, qui fit frissonner les plus intrépides : c'était un râle et en même temps un avertissement, un cri d'alarme. Les soldats, saisissant leurs armes, se précipitent aux portes. Pilet, qui conservait son sang-froid : « Doucement, mes amis ... ne « vous pressez pas. . . un à un. » Le cri avait été poussé par une sentinelle avancée. Dans l'obscurité de la nuit, un nègre, dépouillé de ses vêtements, s'était approché de lui en rampant et lui avait plongé une baïonnette dans le dos. Ce brave, en recevant le coup de la mort, avait eu encore la force d'avertir ses camarades du danger. Une nuée de rebelles, descendus du Morne-Houël, venaient attaquer la position de l'Espérance. Pilet rangea sa troupe en bataille, en l'appuyant sur les établissements de la sucrerie. Alors commença du côté des noirs un combat furieux. Avec un courage et un acharnement dignes de la pensée qui les animait, la défense de leur liberté, vingt fois ils se ruèrent contre les Français, et vingt fois ils furent repoussés, en jonchant le sol de leurs morts. Ils n'avaient pas assez l'intelligence de la guerre pour tourner la position de Pilet et pour conduire simultanément une attaque de front, de flanc et par derrière. Ils s'obstinèrent à se heurter de front contre le
sang-froid de vieilles troupes et la discipline européenne ; leur masse s'y brisait comme les flots de la mer sur le rivage.
Dès que le jour se fit, et tandis que le combat contre Pilet durait encore, une sortie du fort s'avança sur la garde de la tranchée, que commandait le chef de bataillon Cambriels. L'ennemi fut attendu avec impassibilité jusqu'à son arrivée à la tête des travaux. Alors les soldats de Cambriels, sautant par-dessus les épaulements, courent à la rencontre des insurgés, les combattent, tuent François Dugommier, commandant de la sortie, ainsi qu'un grand nombre des siens et obligent le reste à rentrer au fort dans le plus grand désordre. Le nègre Henry, dit Yanyan, qui combattait dans les rangs des troupes européennes, François Dugommier étant mort, se saisit de son chapeau carré, s'en coiffe, et revient à la tranchée avec cette dépouille.
Ces combats et d'autres, qui, depuis le 14, avaient été livrés chaque jour, à tous les instants, pour ainsi parler, et aussi la maladie, suite des effets du climat et des excès de fatigue, avaient sensiblement diminué l'effectif de notre petite armée. Tous les lieux transformés en ambulances étaient encombrés de malades et de blessés. Le 15, Gremillet, officier de santé en chef de l'armée, écrivait à Bossant, commissaire de la marine :
« J'ai l'honneur de vous prévenir, citoyen, qu'il est « d'une nécessité absolue de nous procurer, sur le « champ, soixante matelas ou paillasses, pour garnir la « nouvelle salle destinée aux blessés. Notre première « localité est absolument remplie et ne peut recevoir un « seul homme. Je requiers donc toute votre diligence. « La chose est très-urgente. »
Si l'on s'arrêtait à la tradition, il faudrait croire que Richepance, pendant quelques instants, a désespéré de la conquête, et qu'il ne reprit confiance qu'après avoir trouvé un secours dans ce que d'abord il avait considéré comme un danger très-grand.
Gobert entretenait souvent Pelage sur les moyens de réparer les pertes de l'armée. A bord des vaisseaux se trouvaient les noirs désarmés à la Pointe-à-Pitre. Gobert demanda à Pelage quel fond on pouvait faire sur cette troupe. Sur ce que lui répondit l'ancien président du Gouvernement provisoire, Gobert l'envoya conférer, sur ce sujet délicat, avec le général en chef. Richepance reçut Pelage avec des égards et une grande bienveillance, causa avec lui de la position de l'armée, des travaux du siège ; puis, venant aux soldats noirs, il lui demanda s'il pensait que l'on pourrait, sans danger, leur rendre leurs armes et les employer contre les insurgés. Pelage répondit qu'il osait assurer que ces hommes se battraient avec d'autant plus de fidélité et de vaillance qu'on leur montrerait plus de confiance. Sur cette réponse, Richepance se rendit immédiatement à bord avec Pelage. Là, après une allocution du général en chef,, six cents hommes furent choisis et incorporés dans les bataillons français. Pelage avait dit vrai : soldats et officiers noirs ou de couleur rivalisèrent de courage et d'ardeur avec les troupes européennes. Lorsqu'un soldat blanc tombait frappé par une balle ennemie, on voyait le soldat noir le plus voisin dépouiller le mort de ses habits et s'en revêtir, afin d'avoir un uniforme semblable à celui des troupes européennes auxquelles les troupes du pays voulaient ressembler en tout.
Depuis le double combat du 18, Delgrès comprenait bien que la cause qu'il soutenait était perdue. Il aurait voulu ne pas assister au dénouement. On s'apercevait qu'il recherchait les occasions de se faire tuer. Un jour, au plus fort d'une canonnade, prenant son violon, il vint s'asseoir devant une embrasure et derrière les artilleurs, puis se mit à jouer un air guerrier. Tout à coup jetant le violon et se frappant la poitrine : « Comment, s'écriat-il, un boulet n'arrivera pas là ! » Il songeait à sortir du fort, mais à la dernière extrémité, et en ne laissant à Richepance que des décombres. Il caressait la pensée de faire sauter cette citadelle. Pendant quelques instants, il eut le dessein de confier cette mission à Lamouche, l'un de ses lieutenants dans le courage duquel il
avait toute confiance. Mais, avant de s'ouvrir à lui, il eut la singulière idée de tenter le courage de cet officier. Das ce but, armé d'un pistolet, il vint lui brûler une amorce sur la poitrine. Lamouche se jeta brusquement de côté, et, en vérité, un tel mouvement se conçoit, même de la part de celui qui fait profession de mépriser la vie. Delgrès, toutefois, en augura mal : « Le malheu- « reux, dit-il, a peur d'une amorce ! Il n'exécuterait pas c mes ordres. »
Delgrès n'était pas un homme cruel ; loin de là, il avait de la grandeur dans l'âme, de la générosité dans le caractère. Entraîné par des circonstances fatales, il se trouva à la tête d'une situation qu'il avait cru pouvoir dominer, mais qui, plus forte que lui, le forçait à subir ses conséquences. Aimant mieux courir au-devant de la mort que d'accepter la dégradation, il avait levé l'étendard de la révolte, mais en pensant que, dans cette lutte désespérée, il lui serait possible de se battre loyalement, en soldat et non en brigand. Son cœur saignait de toutes les atrocités qui se commettaient autour de lui, et comme en son nom. Trois de ses soldats avaient allumé un incendie dans la maison de la dame François Hamel, située près le Pont-de-Fer, rue de l'Arsenal. Il fut vivement contrarié de ce crime mêlé à tant d'autres. Dans son irritation, il voulait faire fusiller les coupables sur-lechamp. On enchaîna sa volonté par cette considération qu'un tel acte de sévérité était capable d'aliéner l'esprit des hommes dont l'appui était indispensable dans la lutte à mort qui était engagée. Mais, il ne voulut pas que Richepance pût le confondre avec les incendiaires dont ce général parlait dans sa dernière proclamation. Il lui fit dire, par un parlementaire, que s'il voulait suspendre les hostilités, les défenseurs du fort iraient concourir à éteindre l'incendie. Richepance ayant accédé à cette proposition, Delgrès fit sortir du fort un détachement de cent cinquante hommes. La garde de la tranchée s'étant rendue, de son côté, sur le lieu du sinistre, les soldats noirs mêlés aux soldats blancs se rendirent maîtres du feu, qui déjà avait gagné les maisons voisines. L'incendie éteint, les deux troupes se firent le salut mili-
taire, et, retournant chacune à son poste, la canonnade recommença de part et d'autre.
Le 19 et dans la nuit qui suivit, on perfectionna les batteries ; elles furent approvisionnées. Le 20, le brave capitaine du génie d'Ambrucère, qui, depuis l'arrivée de l'armée, lui avait rendu d'importants services, fut tué à la tranchée. Cette mort causa de vifs regrets.
Le 21, au point du jour, toutes nos batteries ouvrirent un feu très-vif, qui dura toute la journée. Le lendemain, le même feu recommença. Celui du fort, qui, la veille, avait eu une grande vivacité, commença à se ralentir. Le général Sériziat reçut l'ordre de faire passer les Galions à une partie de sa division, et de descendre sur la rive gauche de cette rivière jusqu'à la mer, afin d'achever la contrevallation du fort que le petit nombre des assiégeants n'avait pas permis de terminer plus tôt. Sériziat chargea Pelage de ce soin.
Le soir, toutes les pièces des insurgés étaient démontées ou enterrées sous les débris des fortifications. Les boulets et les bombes allaient chercher les noirs dans tous les coins de la citadelle. Un jeune nègre, mis en faction, avait reçu pour consigne de crier de temps en temps : Factionnaire, prenez garde à vous ! Parodiant cette consigne, il disait : Factionnaire, ne prenez pas la houe ! Tandis qu'il se jouait ainsi, un boulet lui emporta les deux jambes. On courut le relever. Lui, regardant ceux qui venaient lui porter secours : « Il aurait « pourtant mieux valu pour moi n'avoir pas quitté la « houe ! »
Toutes les dispositions des assiégeants étaient faites pour donner l'assaut. Delgrès ne l'attendit pas. Abandonnant ses blessés, il sortit du fort à huit heures du soir, par la poterne des Galions. Il était accompagné de quatre cents hommes de troupes soldées, d'une foule de nègres nouvellement enrôlés et armés et d'une quantité de négresses.
Hors du fort, Ignace et Delgrès se séparèrent pour ne plus se revoir. Celui-ci, avec une partie des troupes, se rendit à la position du Parc, lieu déjà fortifié et dont les siens étaient en possession, etj'autre prit la route de
la Pointe-à-Pitre. Tous deux avaient trompé la vigilance de Pelage, qui, établi au Bisdary, avait la mission de garder les passages par lesquels, après être sorti du fort, on pouvait se répandre dans la campagne.