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CHAPITRE V

Situation de la ville de la Basse-Terre pendant le siège du fort. — Pillage. — Arrêté de Richepance. — Anxiété des colons blancs. — M. Négré. — Le jeune Puëch. — Assassinat de l'instituteur Brun. — Les époux Morisot. — Les femmes de couleur y retenues dans la ville. — Ordre de Delgrès de faire sauter le fort. — L'adjudant Monnereau et le sergent Bernard. — Incendie des propriétés dans la commune de la Basse-Terre (extra muros). — Assassinats. — Marcel et la tête de M. Guilbert. — Motif du meurtre de M. Lagarde. — Le bandit Pierre Biby. — M. Carreau. — La bande de Jean-Noël. — M. Cardonnet. ■ — Supplice du nègre Ignace. — Tortures de la dame Turenne. — La famille Dain. — Nombre et valeur des propriétés incendiées.

La ville de la Basse-Terre, par l'évacuation du fort, était délivrée des horreurs du siège, mais, pillée avec violence soit par les insurgés, soit par les brigands qui marchaient à leur suite, elle avait bien souffert ; les Français avaient achevé d'enlever légalement, en vertu du droit de protection, ce qui avait échappé au premier pillage. L'armée se mettait en possession des choses dont elle avait besoin par un procédé fort simple : ses chefs les demandaient à Bossant, chargé du service de l'administration, Bossant les demandait à l'agence municipale, et l'agence municipale les faisait prendre. Trois ordres émis dans des situations différentes montreront le procédé.

« Basse-Terre, le 13 mai 1802.

« Le commissaire de la marine, chargé du service de « l'administration à la Basse-Terre, invite l'agence mu- « nicipale à faire une visite chez tous les marchands de « la ville pour y mettre en réquisition et faire porter « de suite dans les magasins de la République tout le

< fromage qu'ils trouveront, pour la subsistance de l'ar- « mée.

« Bossant. >

Au bas est écrit :

« L'agence municipale requiert tous les fromages qui « sont tant dans les magasins que dans les boutiques, « pour l'armée ; et, en cas de refus des personnes, le « citoyen Barbât, officier municipal, chargé de cette « mission, les fera prendre par un garde.

« Ed. Lamode, agent municipal ; Gillet, Barbât, « adjoints ; Bernier, commissaire du gouvernement. >

Autre ordre :

« Basse-Terre, le 17 mai 1802.

« Le commissaire de marine, chargé du service, à « l'agence municipale.

« Citoyens,

« J'ai un besoin extrême de marmites pour le service « de l'armée. On n'en trouve plus en ville. Toutes celles « qui y étaient sont déjà prises. Veuillez, citoyens, faire « une visite dans les maisons dont les propriétaires sont « absents, et mettre à ma disposition toutes celles que « vous trouverez.

<t Bossant. »

Troisième invitation :

« Basse-Terre, le 18 mai 1802.

« La municipalité est invitée à procurer aux officiers « de l'état-major les chemises et le linge de table qu'ils « demandent pour leur usage particulier.

« Bossant. »

Au bas est écrit de la main de Bernier, avec la première lettre de son nom suivie de son paraphe : « Faire « de suite une réquisition. B. »

Les insurgés n'y mettaient pas tant de façons : ils prenaient sans intermédiaire.

Dans une ville déjà dépouillée, il n'était pas toujours facile de répondre à toutes les exigences ; alors les derniers venus, n'étant pas pourvus comme ils le souhaitaient, n'étaient pas contents, et manifestaient leur mauvaise humeur à l'agence municipale, dans des termes comme ceux-ci :

« Lorsque j'ai demandé un lit complet pour le géné- « rai, je n'ai pas voulu dire des matelas déchirés, mais c bien des draps, oreillers et traversin. J'espère que « vous vous empresserez d'envoyer le tout, ainsi que le « bois de lit.

« Je vous salue.

« GlRAULT. >

Pour exiger le confortable, les chefs militaires se servaient d'un argument qu'ils supposaient être sans réplique. Ils disaient : lorsque les rebelles dominaient dans la ville, rien ne leur manquait : c'est bien le moins que les autorités protectrices des foyers et de l'ordre jouissent du même avantage. Ils ne remarquaient point que c'était précisément parce que les insurgés avaient tout consumé ou emporté qu'on ne trouvait plus rien.

En ouvrant les magasins et les appartements pour prendre ce qui était demandé, on enlevait également ce qui ne l'était pas. Les soldats, voyant faire les chefs, les imitaient. D'un autre côté, le particulier dépouillé allait s'approvisionner chez son voisin absent. C'était un pillage général. On ne pouvait abandonner sa demeure sans qu'elle fut dégarnie à l'instant de ses meubles et effets. Gobert écrivait à la municipalité :

« Le citoyen Baptiste Pierre, qui m'a suivi dans no- « tre expédition de la Pointe-à-Pitre, et dont j'ai été « très-content, vient d'arriver ici. Il a trouvé son domi- « cile forcé et tous ses meubles et effets enlevés. Veuil- « lez, citoyens, lui donner toutes les facilités qui sont « en votre pouvoir, pour les lui faire retrouver. Il dit

t que plusieurs de ses meubles sont dans différentes < maisons qu'il indiquera. Je vous invite à y ordonner « des visites domiciliaires, afin de faire rendre ces « effets à leur propriétaire.

« Gobert. »

Ce brigandage indignait profondément l'âme honnête de Richepance. Il en parlait avec amertume à ses lieutenants. Un jour, il dit au chef d'état-major Ménard : « Mais, si nous n'y prenons garde, on viendra nous en- « lever la soupe sur la table ! » Ses remontrances ne produisant pas d'effet, le 19 mai, il prit l'arrêté suivant :

« Le général en chef, considérant que l'honneur de « l'armée française et la protection qu'elle doit à tous « les habitants de la colonie exigent que justice prompte « et exemplaire soit faite des hommes qui profitent des € moments de trouble pour se livrer au brigandage ;

« Arrête :

« Article 1er. Il sera formé une commission militaire « composée d'un général de brigade,, président, un chef c de bataillon, deux capitaines dont un rapporteur, un c lieutenant et un sous-officier.

« Art. 2. Tout militaire convaincu d'avoir volé ; ceux « même qui seront arrêtés porteurs seulement, ou rece- « leurs d'effets volés, seront fusillés.

« Subiront la même peine ceux qui seront convaincus « de s'être introduits par la force dans les maisons, ou « d'y avoir commis quelque effraction.

« Art. 3. La commission militaire jugera les prévenus « des crimes désignés dans l'article précédent, sans dé- « semparer, et ses jugements seront exécutés dans les « vingt-quatre heures.

« Art. 4. Tout arrêté renfermant des dispositions con- « traires au présent est rapporté.

« Art. 5. Le présent arrêté sera lu à la tête des corps « de l'armée, distribué aux troupes, et envoyé aux au- « torités constituées.

€ Richepance. >

Le pillage des propriétés mobilières ne constitua pas seul les maux de la cité. Plusieurs maisons avaient été incendiées, d'autres percées par des boulets ou écrasées par des bombes. Il y avait donc danger à rester chez soi, et, pourtant, dans la partie de la ville soumise aux insurgés, il fallait braver ce danger, car, en cherchant à le fuir, on s'exposait à en rencontrer un plus grand : des bandes d'assassins parcouraient les rues et égorgeaient impitoyablement les blancs qu'ils trouvaient sur leur passage. Quelques colons n'échappèrent à la mort qu'à l'aide de circonstances bizarres et heureuses.

M. Négré, au premier coup de canon, avait éloigné du théâtre de la lutte sa femme et ses enfants. Pour lui, pensant trouver sécurité dans sa qualité de boulanger de la République, il était resté dans sa maison avec le plus jeune de ses beaux-frères,, M. Puëch. M. Négré, donnant du pain aux soldats de Delgrès, devait supposer, en effet, que celui-ci le couvrirait de sa protection. C'était bien l'intention de ce chef, mais avec la condition sous-entendue que le fournisseur ne passerait pas dans le camp opposé. Les choses en cet état, voilà que M. Négré reçoit de Richepance l'ordre de confectionner une certaine quantité de pain pour l'armée française. Il se contenta de transcrire cet ordre sur son registre, en attendant que les circonstances lui permissent de l'exécuter, car, pour le moment, tous les ouvriers valides de la boulangerie ayant été se ranger sous le drapeau de la résistance, le chef de l'établissement était aussi bien empêché de faire manipuler de la farine pour Richepance que pour les insurgés.

Delgrès, ignorant cette particularité, mais étant informé de la commande de Richepance, donne ordre de lui amener le boulanger de la République. Comme toutes les autres maisons de la ville, celle de M. Négré était fermée. Il était dans une chambre du premier étage avec M. Puëch. On frappe à la porte. Le jeune Puëch veut descendre pour ouvrir. — « Non, dit M. Négré : en vous « gardant près de moi j'ai promis à votre mère que « vous lui seriez rendu. C'est à moi d'aller. — M. Négré descendit l'escalier.

Les hommes qui frappaient étaient ceux qu'avait envoyés Delgrès pour arrêter M. Négré. Tandis qu'on le conduisait au fort, le chef d'escouade lui fit les plus violents reproches sur ce que boulanger de la République il osait manipuler de la farine pour faire du pain destiné à nourrir les ennemis. M. Négré crut sortir d'embarras en niant la commande de Richepance. Mais les rebelles étaient parfaitement informés. A cette dénégation, on répondit au prisonnier que la commande était inscrite sur son registre. Il est rare qu'une imprudence n'en amène pas une autre. M. Négré offrit de prouver le contraire par l'apport de son registre. Le chef de l'escouade le prit au mot : « Allez chercher le registre, « dit-il. » Les hommes de l'escorte se disposaient à retourner sur leurs pas pour accompagner M. Négré dans sa demeure. « C'est inutile, dit le chef, je me fie à sa « loyauté. Attendons-le ici. » M. Négré se garda d'aller chercher un registre sur lequel était écrite sa condamnation. Il se jeta dans des rues détournées et fut assez heureux pour gagner la partie de la ville occupée par les troupes européennes.

M. Puëch, ne voyant plus revenir son beau-frère, pensa qu'il avait été massacré. Plein d'anxiété, craignant que son tour vînt, il alla se cacher dans un grenier obscur. Là, par une fente de la lucarne, il s'efforçait d'observer ce qui se passait au dehors. La première personne qu'il aperçut fut Jacques Ibo. Cet homme était un ancien ouvrier de la boulangerie. Accusé de vol et poursuivi, il avait été condamné à quelques années de fers sur la déposition du jeune Puëch. Ce condamné, comme tous les autres détenus, avait été mis en liberté. M. Puëch n'ignorait pas les sentiments de haine que Jacques Ibo nourrissait contre l'auteur de sa condamnation. Ibo, armé d'un long couteau qu'il brandissait, se dirigeait vers la boulangerie, en s'écriant : « Où est mon brigand pour « que je lui fasse son compte une fois ! » A cette vue et à ces paroles, M. Puëch se hâte d'abandonner le grenier, se précipite dans les escaliers, traverse le jardin et grimpe sur le mur pour se sauver par l'allée des Carmes ; mais il se rejette en arrière et au bas du mur en-

eore plus vite qu'il n'y était monté. Dans le moment même les noirs fusillaient, à l'angle de la rue du Fort et de l'allée des Carmes, un pauvre diable qu'ils avaient rencontré dans la rue. C'était un vieil instituteur du nom de Brun. Après cette exécution, les négresses qui y avaient assisté crièrent : « Vive la mort ! . . . Encore « un vieux blanc de moins ! »

L'allée des Carmes étant moins que sûre, M. Puëch courut se cacher dans un appentis du jardin. Il y trouva blottis les époux Morisot. Le soir venu, ils entendent enfoncer les portes de la maison. Saisis de frayeur, ils quittent l'appentis, escaladent un mur, tombent dans une cour, escaladent un autre mur et arrivent dans la ruelle Saint-Ignace. Dans cette ruelle est un égoût, ils y entrent. Toute la nuit et le jour suivant ils entendirent passer près d'eux des patrouilles ou des hommes armés dont les propos étaient peu rassurants. Dans ce lieu froid et humide, les fugitifs, sous peine d'être découverts, étaient contraints de garder le silence et même de veiller sur leurs mouvements. Ils n'avaient rien mangé depuis trente-six heures, et, pour apaiser leur soif, ils n'avaient que l'eau de l'égoût. Pendant la seconde nuit, l'agitation de la ruelle parut sensiblement diminuée. Nos trois fugitifs en profitèrent pour sortir de l'égoût. Se glissant comme des ombres le long des murailles des maisons, ils gagnent le rivage de la mer. Là, ils se heurtent à des cadavres. Ils sont saisis de crainte et d'horreur ; mais il ne leur restait que le choix entre le risque d'une mort violente et la certitude de celle qu'amènerait la faim en retournant à l'égoût. Ils passent sur les cadavres et marchent. Ils sont arrêtés par le cri de : Qui vive ? Ils étaient devant un poste français.

La ville étant menacée d'être détruite par l'incendie, les autorités jugèrent prudent d'envoyer à bord du vaisseau le Redoutable les minutes des notaires et les archives de la colonie.

Dans la partie de la cité qui était en possession des troupes de Richepance, la plupart des femmes blanches, effrayées des projectiles qui tombaient sur les maisons, avaient été chercher un refuge à la Rivière-des-Pères.

Les femmes de couleur, poussées par le même sentiment de frayeur, voulurent les suivre ; on les en empêcha. On avait remarqué que les révoltés ne faisaient pas à la ville tout le mal qu'ils auraient pu : supposant que c'était en considération de leurs mères, de leurs femmes et de leurs filles, on gardait celles-ci comme moyen de défense.

Le plus grand danger que la ville ait couru fut dans l'ordre qu'avait donné Delgrès de faire sauter le fort après que ses troupes en seraient sorties. Mais certains officiers qui d'abord avaient marché avec Delgrès, maintenant qu'ils voyaient perdue la cause de la révolte, ne voulaient pas aller plus loin. Ils firent part de cet ordre à Prudhomme auquel la qualité d'homme de couleur avait permis de renouer, de sa prison, avec d'anciens camarades, des relations un instant rompues. Prudhomme s'efforça de leur persuader qu'il fallait user de tous les moyens pour faire échouer cet affreux projet. C'était prêcher à des hommes convaincus, car lorsqu'on révèle de semblables desseins, c'est une preuve qu'on ne les approuve point ; et puis ces officiers, qui devaient rester au fort en cessant de suivre les révoltés, n'avaient pas envie de sauter avec la citadelle. D'un autre côté, le nègre Bernard, sergent dans l'artillerie, avait fait la même révélation aux prisonniers blancs, qui l'avaient conjuré de détourner de leur tête ce grand malheur. Delgrès, avant d'évacuer le fort, fit placer une mèche à la poudrière. Il n'avait désigné spécialement personne pour y mettre le feu. Ce soin avait été laissé au plus résolu, à celui qui se sentirait le courage de dévouer sa vie pour la sainte cause de liberté. Dès que Delgrès fut sorti du fort, les militaires qui ne voulurent pas le suivre, au nombre desquels étaient Monnereau et Bernard, coururent ouvrir la prison de Prudhomme et de Losach, et tous ensemble se rendirent à la poudrière d'où fut retirée la mèche qui n'avait pas été allumée. De là ils allèrent mettre en liberté les autres détenus au nombre de cent cinquante environ, composés tant des soldats qui avaient été désarmés que des colons qu'on avait arrêtés et conduits au fort. Ces prisonniers et les déserteurs de la

révolte, maintenant maîtres du fort, craignant qu'il ne prit à Delgrès l'envie d'y revenir, se hâtèrent de fermer la porte de la poterne par laquelle il était sorti, de lever le pont-levis et de s'armer. Prudhomme et Losach se rendirent sans retard près de Richepance pour lui annoncer cet événement.

Si, pendant le siège, la ville eut à subir de cruelles épreuves, celles des communes adjacentes, le Baillif, l'Extra-Muros, les Trois-Rivières, furent encore plus terribles. Là, tout était livré aux flammes, au pillage ou à la dévastation. Les colons qui n'étaient pas égorgés étaient arrêtés et conduits, les hommes, au fort Saint- Charles, les femmes et les enfants, à Dolé, dans le camp de Palerme.

Les Français descendus à terre et la lutte engagée avec les révoltés, M. Pinaud, fermier d'une habitation de la commune du Baillif, ayant à veiller sur les jours de sa jeune femme et sur ceux de leur enfant presque naissant, délibéra sur le parti auquel il devait s'arrêter. Deux seulement s'offraient à lui : aller abriter sa famille derrière l'armée de Richepance, ou rester dans sa demeure à attendre les événements. L'un ou l'autre avait ses dangers. Sortir, tenter d'aller au milieu des Français, c'était se placer dans la nécessité de traverser la campagne alors couverte d'insurgés ; rester, c'était se soumettre aux chances de l'inconnu, courir les hasards d'une agression possible. M. Pinaud, confiant dans la solidité de sa maison, construite en pierres, à étage, et dans laquelle il pouvait se tenir comme dans une citadelle, se détermina à ne pas l'abandonner. Il avait fait ce raisonnement : la révolte ne sera pas plus tôt attaquée qu'elle sera vaincue. C'est donc un moment à passer. Je ne serai pas inquiété par des troupes régulières. Il n'y a donc qu'à se tenir en garde contre quelques misérables assassins ou pillards, gens qui fuient lorsqu'on se défend. La résolution de M. Pinaud prise de ne pas quitter sa maison, il barricada les portes, assembla des armes et des munitions, puis attendit. Il n'attendit pas longtemps. Bientôt parut une bande d'assassins et de pillards, armés de coutelas et de piques. Ces malfaiteurs

coururent à la porte de la maison principale et se mirent en devoir de l'enfoncer. M. Pinaud, se montrant armé d'un fusil à l'une des fenêtres du premier étage, les somma d'avoir à s'éloigner. Ils ne tinrent aucun compte de la sommation. Alors, faisant usage de son fusil, l'assiégé coucha par terre le brigand qui paraissait le chef de la bande. Les autres s'éloignèrent, mais pour reparaître tout aussitôt, plus nombreux que la première fois. Toutefois ils se tinrent à distance et ne firent aucune démonstration hostile.

La nuit venue, ils se glissèrent dans le moulin, la sucrerie, les cases à bagasse, les cases à nègres, partout enfin où il y avait une construction, et l'incendie éclata sur tous les points à la fois. La maison de M. Pinaud, enlacée dans un réseau de feu, ne pouvait manquer de devenir la proie des flammes. Les malfaiteurs, retirés à l'écart, contemplaient leur œuvre et guettaient leur proie. Lorsque le feu se manifesta sur le toit d'aissantes de la maison, ils firent entendre un long hourra de victoire. Il fallut abandonner cette maison en flammes. Malheureusement, l'incendie ayant produit le jour, M. Pinaud ne pouvait sortir sans être aperçu des assassins. Lorsqu'une porte de la maison s'ouvrit, les bandits poussèrent un cri sauvage. M. Pinaud, après avoir déchargé ses armes à feu, se défendit avec son sabre. Il tomba percé de coups. Il paraîtrait qu'au moment suprême Mme Pinaud avait pressé son enfant contre son sein : le lendemain, sous son fichu, on trouva une petite main d'enfant. M. Pinaud qu'on avait cru mort, respirait encore : il fut rappelé à la vie.

Dans la commune de la Basse-Terre (extra-muros), les assassinats succédaient aux assassinats. Joachim, après avoir coupé la tête de M. Guilbert, l'avait donnée à Marcel, qui transportait partout cet horrible trophée. Hippolyte le rencontre et lui demande où il va avec cette tête ? — Je l'apporte au camp, répond Marcel.

Une autre bande, conduite par Jean-Pierre, avait arrêté le sieur Lagarde sur son habitation. Ces scélérats, après l'avoir lié et garrotté le conduisaient en l'accablant d'outrages et de coups. La négresse Marie, les rencon-

trant, ose leur adresser des reproches sur leur inhumanité. — «Ne prenez pas sa défense, répond Jean-Pierre, « c'est un coquin qu'il faut tuer. » — Marie demande ce qu'on a à lui reprocher. — « Comment, réplique « Pierre, je lui demande trois moëdes et il ne veut pas « me les donner ! Il ne m'en offre qu'une avec sa taba- « tière et me renvoie à sa femme pour les deux autres ! « C'est un coquin qu'il faut tuer. »

Lagarde, méritant la mort, aux yeux de Jean-Pierre, fut égorgé.

Pierre Biby, l'un des détenus mis en liberté, ne cherche pas, lui, à se battre contre des soldats ; il se rend à la campagne dans les environs de la ville, excite au massacre des blancs, en disant que c'est l'ordre de les tuer tous, et que, quant à lui, il en a déjà expédié trois. Il se dirige avec sa bande chez le sieur Carreau. Celui-ci, voyant venir les assassins, va se cacher au grenier. Ton mari, dit Biby à la dame Carreau. — Il est sorti, répond-elle. — Biby fouille et trouve Carreau. — Des armes ! lui dit l'assassin. — Je n'en ai aucune, répond l'infortuné. — Je vais t'en faire trouver ! — Et il le frappe à coups de sabre. Entendant le bruit, Mme Carreau et la négresse Marie-Louise, sa domestique, ont le courage de monter au grenier. A la vue de son mari tout sanglant, la malheureuse femme, fondant en larmes, se met à genoux à la porte, implore la pitié de Biby. Marie- Louise joint ses sollicitations aux sollicitations de sa maîtresse. Le scélérat répond à ces deux femmes en les couchant en joue avec son fusil. Effrayées, elles prennent la fuite. Biby fait descendre dans le salon Carreau moitié mort. Là, étaient réunis les complices du brigand. Ils veulent que le mourant leur procure des armes. Il jure qu'il n'en a aucune. On l'achève.

Cardonnet est arrêté sur sa propriété par la bande de Noël. L'un des brigands tire sur le prisonnier un coup de pistolet qui lui casse le bras. Malgré cette blessure on veut le conduire au fort. Mais, après quelques instants de marche, le blessé, perdant beaucoup de sang, s'affaiblit, ne peut plus avancer. Pour le contraindre à marcher, les conducteurs emploient les mauvais traitements,

les coups. Il vint un moment où il aurait fallu porter le blessé. Noël sut s'affranchir de cette peine, en arrachant au moribond le peu de vie qui lui restait.

Ceux des blancs qui tombèrent entre les mains des brigands et qui ne furent pas massacrés, eurent à subir de grandes et de cruelles épreuves. Aux Trois-Rivières, le même Noël et ses complices Maximin et Anatole, après avoir assassiné les sieurs Rammé père et fils, se rendent chez le sieur Charles Cointre où ils trouvent la dame Turenne. Ils s'en saisissent. Noël lui dit qu'elle n'a pu se rendre chez Cointre, au bord de la mer, que dans l'intention de se sauver ; que Cointre n'étant pas chez lui, il n'y a pas à en douter, il a été chercher un canot. La dame Turenne s'en défendait lorsque l'on vit apparaître Cointre. Apercevant les malfaiteurs, au lieu de continuer à ramer à terre, il pousse au large. — A terre, brigand ! lui crie Noël. — Cointre s'en éloigne au contraire en appuyant sur les rames de toute la force de ses bras. Noël lui tire deux coups de fusil qui ne l'atteignent point. Alors, il fait lier la dame Turenne et la place sur une grosse pierre du rivage. Survient le nègre Ignace. Cet homme, comprenant qu'il s'agit de faire un mauvais parti à la pauvre femme, se met à faire de la morale aux malfaiteurs. — « On voit bien, lui répond le chef « des brigands, que tu es de la bande de Lacrosse. Attends ! » — Aidé de ses complices, il lie ce malheureux, le fait asseoir auprès de la dame Turenne ; puis, s'éloignant de quelques pas, lui tire un coup de fusil. Ignace n'est que blessé. Tandis que Noël recharge tranquillement son fusil, il dit à Maximin d'achever le blessé à coups de baïonnette, et cet abominable meurtre s'accomplit. Son fusil chargé : — « A ton tour maintenant, « dit-il à la dame Turenne. » — Puis il l'arrange, la dispose, lui fait tourner la tête vers la mer, comme l'on fait du point de mire sur lequel on veut tirer, prend sa distance et lâche son coup. Mais Noël n'était pas fort habile tireur : visant à la tête, sa balle n'avait fait qu'excorier le cou. Mais, sauf Anatole dont le fusil était chargé, les bandits n'avaient plus de poudre. Noël dit à Anatole de venir près de lui pour ajuster la victime. La dame Tu-

renne les conjure de n'en rien faire, disant qu'elle craint d'être blessée et d'être achevée, comme Ignace, à coups de baïonnette ; que, puisque sa mort était résolue, elle les suppliait de ne pas la faire souffrir et de lui tirer un coup de fusil à bout portant.

Ces hommes se retirent à l'écart et ont l'air de se concerter ; que vont-ils faire ? Ils s'avancent sans mot dire, délient la pauvre femme et s'éloignent en gesticulant.

Delgrès et plusieurs de ses lieutenants étaient loin d'approuver ces horreurs. On leur doit cette justice de dire qu'ils les empêchèrent toutes les fois qu'ils le purent.

Une bande d'assassins portant l'uniforme et armée de fusils, se transporte sur l'habitation Dain, au Gommier. On se saisit de toute la famille Dain composée du père, de la mère, et de cinq enfants, dont un jeune homme et une jeune fille, et trois garçons en bas âge. Après d'épouvantables vociférations, on place tout ce monde au bout de la terrasse, sans omettre l'enfant le plus jeune, et on allait fusiller ces infortunés en masse lorsque survient le nègre Timothée, lieutenant, qui s'oppose à cet assassinat. — « Nous avons l'ordre de tout saccager, de tout « brûler, » lui fait observer un sergent qui paraissait le chef de la bande. — « Soit, répond Timothée, mais « l'ordre de brûler n'est pas l'ordre de tuer. D'ailleurs, « mes instructions sont plus récentes. Tous les hommes « arrêtés doivent être conduits au fort, les femmes et « les enfants au dépôt de Dolé. C'est l'ordre de notre « chef à tous, Delgrès. Je place donc toute cette famille « sous votre responsabilité. Conduisez les hommes au « fort, les femmes et les enfants à Dolé. Vous vous ferez « remettre un reçu que vous m'apporterez. »

Thimothée ne put faire plus que d'arracher cette famille à la mort. Il fut obligé d'être le témoin de l'incendie que le sergent fit allumer. M. Dain et son fils furent conduits au fort ; Mme Dain, sa fille et ses trois autres enfants à Dolé. Là, le factionnaire voyant passer cette jeune fille et ces enfants, dit : « Voilà de la viande fraî- « che : nous allons faire boucherie aujourd'hui. »

Pour bien montrer la situation de la campagne pen-

dant cette période calamiteuse, nous devons faire connaître le résultat des constatations faites dans la commune de la Basse-Terre (extra muros), par une commission instituée par arrêté du préfet Lescallier, en date du 16 juin 1802. Cette commission était composée des arbitres Pons, Bte Raby et Bouvet, auxquels on avait adjoint le citoyen Verdon, commissaire du Gouvernement.

Il est nécessaire de prévenir que la commune de la Basse-Terre (extra muros) était plus étendue qu'elle ne l'est de nos jours : qu'on y comprenait ce qu'on appelle aujourd'hui la commune Gourbeyre. Quoi qu'il en soit, sur le nombre de cent cinquante-trois habitations, grandes ou petites, dont cette commune était composée, vingt-cinq avaient été complètement incendiées, soixante et douze pillées ou dévastées, et une avait sauté par l'effet de la poudre.

Vingt et une personnes avaient été assassinées.

La même commission a estimé le dégât à la somme de 1,445,628 livres coloniales, lesquelles réduites en monnaie de France, au change de l'époque (166 2/3) donnent une somme de 867,377 fr. 20 centimes.

Malheureusement le pillage, la dévastation, l'incendie et l'assassinat ne se sont pas bornés à la seule commune de la Basse-Terre. Ils se sont étendus à toutes celles traversées par Ignace, depuis les Trois-Rivières jusqu'à la Pointe-à-Pitre. Le moment est venu de raconter la marche et la fin de ce chef de rebelles.

Pêche aux œufs de tortue

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