CHAPITRE VI
Marche d'Ignace sur la Grande-Terre. — Soulèvement au Gosier.
— Le capitaine Richaud. — Inquiétude des habitants de la Pointe-à-Pitre. — Ignace à Belle-Plaine. — Sa proclamation. — Le chef de bataillon Vabe envoyé contre lui. — Vabe battu. — y
/ Gobert à la poursuite d'Ignace. — Le poste de Dolé. — Les prisonniers de Palerme. — Discussion sur le genre de mort à leur infliger. — La femme Solitude. — Les Français à Dolé. — Délivrance des prisonniers. — L'armée au Petit-Bourg. — Gobert à la Pointe-à-Pitre. — Son retour au Petit-Bourg. — Pelage à la Pointe-à-Pitre. — Dispositions faites pour marcher contre Ignace. — Ce chef aux portes de la ville. — Nouvelle que lui donne une femme noire. — Il s'enferme à Baimbridge. — Description de cette position. — Efforts de Pelage pour l'emporter d'assaut. — Il en forme le siège. — Arrivée de Gobert. — Baimbridge emporté. — Mort d'Ignace. — Exécution des prisonniers.
— Arrivée du général Boudet à la Pointe-à-Pitre.
Ignace avait pour plan de campagne d'entraîner les ateliers du vent de la Guadeloupe, comme il avait entraîné ceux des quartiers sous le vent, de marcher avec eux sur la Grande-Terre, de soulever cette partie de la colonie, de s'emparer de la Pointe-à-Pitre, gardée par une faible garnison, et de livrer cette ville au pillage et aux flammes.
Dans la nuit même de sa sortie du fort, il traverse le poste retranché de Dolé où commandaient Palerme et Jaquet, n'a qu'une courte conférence avec ces chefs, et continue sa marche, qu'il marque par le pillage et l'incendie. Il s'était fait suivre par la presque totalité des négresses qui étaient sorties avec lui du fort. Il se servait de ces femmes autant pour sa propagande que pour le transport des vivres et des bagages de ses soldats. Prévoyant qu'il ne pourrait passer la Rivière-Salée sur le bac, parce que ce passage serait gardé, il avait ramassé toutes les pirogues trouvées sur le littoral, et,
après y avoir placé les bagages, il les faisait traîner par les négresses.
Richepance, sans inquiétude sur la Pointe-à-Pitre et sur la Grande-Terre dont la population n'avait laissé percer aucun sentiment hostile à l'arrivée des Français, avait cru pouvoir dégarnir cet arrondissement de la plus grande partie de ses troupes pour les transporter à la Basse-Terre, foyer de la révolte. Cependant cinq jours après l'arrivée de la division, le 12 mai, les hommes turbulents de la Grande-Terre, et à leur tête Edouard, Louis Bureau et René Gayan, apprenant qu'on se battait à la Basse-Terre, étaient parvenus à soulever la commune du Gosier. Les habitants, pour résister à la révolte, s'étaient assemblés en armes sur l'habitation Lalaye. Là, ils eurent à soutenir un combat contre les rebelles, qui leur tuèrent quelques dragons. Après ce combat, après l'incendie d'un certain nombre de propriétés et le meurtre de quelques colons surpris isolément dans leur demeure, les révoltés avaient été s'établir sur l'habitation Leroux.
Il fallait arrêter ces premiers mouvements qui pouvaient s'étendre par la contagion. Dumoutier ayant fait appeler Richaud, vieux capitaine de Victor Hugues, lui donna l'ordre de marcher contre les révoltés avec la compagnie des conscrits et quelques soldats européens. Richaud, voyant le faible détachement à la tête duquel on voulait le placer, répondit à Dumoutier qu'il n'en prendrait le commandement qu'autant qu'on lui donnerait six tambours.
— Que diable, dit le général, voulez-vous faire de six tambours ?
— C'est pour compenser le monde que vous ne me donnez pas. A l'égard de l'ennemi contre lequel vous m'envoyez, six tambours valent une compagnie.
Les six tambours furent donnés à Richaud. On arrive sur l'habitation Leroux.
— « Ah ça, dit le vieux capitaine à ses hommes, mes « amis, pas un coup de fusil que je ne vous le dise. » Tl y avait une lisière qui longeait les établissements de cette propriété. Richaud fait filer sa troupe derrière,
homme par homme, les espaçant d'un mètre. Du côté opposé, là où étaient les insurgés, on voyait bien de la troupe à travers le feuillage de la lisière, mais on ne pouvait savoir combien d'hommes composaient le front de la colonne, qui paraissait fort longue. Les insurgés faisaient pourtant contre la lisière des décharges continuelles» qui blessèrent quelques hommes. Le capitaine Richaud fut légèrement atteint. En partie cachés par la lisière, les hommes du détachement s'approchèrent des établissements. Richaud leur commanda de choisir chacun une case à nègre, de s'abriter derrière et de ne se remettre en mouvement que lorsqu'ils entendraient battre la charge. Les six tambours battirent la charge et les soldats s'élancèrent des cases à nègres et de la lisière, à la course, la baïonnette en avant.
Les nègres, entendant le bruit de tous ces tambours, voyant fondre sur eux les hommes de Richaud, s'imaginent qu'ils ont affaire à un bataillon, abandonnent la position et prennent la fuite. — « Tirez maintenant, s'écrie Richaud ! »
La déroute des insurgés fut complète.
L'insurrection du Gosier apaisée, la Pointe-à-Pitre était rentrée dans le calme. Mais le 23, en apprenant qu'Ignace s'avançait avec son armée de pillards, d'incendiaires et d'assassins, les alarmes de chacun jetèrent la ville dans la plus grande agitation. On pouvait par l'incendie, suivre la marche des brigands sur le littoral de la Guadeloupe. De moment en moment l'incendie s'approchait. Le général Dumoutier, qui n'avait que fort peu d'hommes à opposer à l'ennemi, était plein d'inquiétude. Il fit doubler le poste de la Gabare, afin de défendre le passage de la Rivière-Salée. Mais Ignace n'avait pas l'intention de forcer ce passage. Dans la nuit du 23 au 24, il se contenta d'y faire une fausse attaque, et, continuant sa marche» il alla passer la rivière à trois kilomètres environ plus loin, sur les pirogues qu'il traînait à sa suite. Débarqué à la Grande-Terre, il vint s'établir dans la commune des Abymes, sur l'habitation Belle-Plaine. Là, il fit répandre la proclamation suivante :
« Habitants de la Guadeloupe,
« Je vous somme de vous réunir à moi pour renvoyer « les brigands de Français qui sont venus troubler votre « tranquillité. Si dans vingt-quatre heures vous n'avez « pas exécuté cet ordre, vos villes et vos campagnes « seront en cendres.
« Ignace. »
La menace, ordinairement, précède l'exécution ; mais Ignace avait une autre manière de procéder : il faisait marcher du même pas et l'exécution et la menace. Dumoutier, rassemblant tout ce qu'il y avait de troupes disponibles à la Pointe-à-Pitre, les envoya contre les insurgés, sous le commandement des deux chefs de bataillon Vabe et Ducomet. Cette expédition battue, rentra en ville. Alors la terreur des habitants fut portée au comble. Ils pensaient à chaque instant voir apparaître Ignace avec sa bande dont les torches et les coutelas effrayaient plus que les fusils. Les femmes et les enfants, pouvant être un embarras en cas d'attaque, furent envoyés à bord des navires sur rade. On prit certaines précautions. Le fort la Victoire fut approvisionné d'eau et de vivres. On coupa un escalier en bois qui y conduisait. Il suffisait d'ailleurs d'une résistance efficace dans les premiers moments, car on savait que Gobert était parti de la Basse-Terre, et qu'il se dirigeait à marches forcées sur la Pointe-à-Pitre.
En effet, dès que Richepance eut eu connaissance de la sortie du fort d'Ignace et de sa marche sur la Grande- Terre, il avait lancé Gobert à sa poursuite avec sept cents hommes. Mais pour atteindre ce chef de rebelles, le brave Gobert avait à franchir un obstacle sérieux. On sait que la position de Dolé ferme la route, et qu'en se rendant par terre de la Basse-Terre à la Pointe-à-Pitre et réciproquement, il n'est possible de l'éviter qu'en se frayant un chemin par les montagnes et au travers des bois.
Le général, ayant à opter entre les deux voies, prit la
grande route, le sentier des bois offrant le double inconvénient d'être plus long et de laisser subsister sur les derrières de l'armée la bande de Palerme et de Jaquet, qui était établie à Dolé. Cette détermination emportait l'obligation d'enlever le poste de Dolé.
On a vu que les femmes et les enfants arrêtés sur les habitations avaient été envoyés à Palerme. Ces prisonniers d'un genre tout nouveau étaient au nombre de quatre-vingts. Leur existence, depuis leur arrestation, avait été affreuse. Il ne se passait pas d'instant qu'ils n'entendissent débattre la question de leur vie ou de leur mort. Le mulâtre Jean-Christophe insistait pour qu'on les fusillât, disant faussement que ce seraient de justes représailles ; que là où les blancs dominaient, c'était le sort qu'ils faisaient subir aux femmes de couleur. Les négresses et les mulâtresses surtout se montraient acharnées contre les femmes blanches. La mulâtresse Solitude, venue de la Pointe-à-Pitre à la Basse- Terre, était alors dans le camp de Palerme. Elle laissait éclater, dans toutes les occasions, sa haine et sa fureur. Elle avait des lapins. L'un d'eux s'étant échappé, elle s'arme d'une broche, court, le perce, le lève, et le présentant aux prisonnières : « Tiens, dit-elle, en mêlant « à ses paroles les épithètes les plus injurieuses, voilà « comme je vais vous traiter quand il en sera temps ! » Et cette malheureuse allait devenir mère ! Solitude n'abandonna pas les rebelles et resta près d'eux, comme leur mauvais génie, pour les exciter aux plus grands forfaits. Arrêtée enfin au milieu d'une bande d'insurgés, elle fut condamnée à mort ; mais on dut surseoir à l'exécution de la sentence. Elle fut suppliciée le 29 novembre, après sa délivrance.
Gobert, ne perdant pas un instant, quitta la Basse- Terre le 23 mai avant le jour. L'armée, pour porter ses bagages, n'avait ni voitures, ni chevaux. On y suppléa par une réquisition de noirs. L'ordre qui fut expédié â cette occasion renferme des expressions originales :
« Invite la municipalité à faire réunir au magasin de
« la République cent soixante noirs, mâles ou femelles, « pour transporter des vivres au Palmiste.
« Basse-Terre, le 23 mai, à deux heures du matin.
« Le Commissaire de marine chargé du service,
« Bossant. »
Au camp de Palerme, sachant que Gobert s'approchait, on délibérait sur ce qu'il fallait faire des prisonniers. Les avis étaient à peu près unanimes pour les vouer à la mort, mais ils différaient sur le mode d'exécution. Les insurgés voulaient, ceux-ci, les égorger à la manière vulgaire, à coups de coutelas et de piques ; ceux-là, faire miner la maison qui leur servait de prison et les faire sauter. Les assemblées des insurgés n'étant pas secrètes, mais au contraire étant tenues en plein vent, chacun appuyant ses raisons par des vociférations et des cris, les prisonniers y assistaient en quelque sorte, connaissaient à l'instant toutes les résolutions prises à leur égard. Dans de semblables assemblées, il n'est pas toujours facile de savoir quel est l'avis qui passe, cependant il parut que c'était celui de faire sauter la prison.
Déjà on avait commencé à transporter des poudres sous la prison, lorsque se montrèrent les soldats de Gobert. La position de Dolé n'est pas si difficile à aborder en venant de la Basse-Terre qu'en sortant de la Pointeà-Pitre. Des fenêtres de leur prison, les malheureuses femmes, qui s'attendaient à la mort, voyant des uniformes français* se mirent à faire des signes de détresse. Ces signes, plus encore que la voix et l'exemple de leurs chefs, enlèvent nos braves militaires : ils se précipitent à la baïonnette ; rien ne les arrête, rien ne leur résiste. En un clin d'œil, le camp est emporté. Un misérable nègre, qui cherchait à mettre le feu à un baril de poudre, est tué une mèche allumée à la main. Les prisonniers sont sauvés. Palerme et les siens gagnent les bois du Vieux-Fort dans le plus grand désordre.
Gobert ne voulant pas que les insurgés pussent venir reprendre la position de Dolé, y laissa trois cents hom-
mes et se remit en route. La marche de sa colonne fut retardée par la nécessité d'envoyer des détachements çà et là pour chasser les incendiaires qui formaient comme l'arrière-garde d'Ignace. Gobert n'arriva au Petit-Bourg que le lendemain 24, dans l'après-midi. Là, il apprit les grandes inquiétudes de la Pointe-à-Pitre. Laissant sa troupe se reposer, il s'embarque dans une pirogue pour aller rassurer les habitants de la ville. Un navire de guerre, mouillé dans le port, prenant pour ennemie l'embarcation du général, l'accueille, à son arrivée, de plusieurs coups de canon à boulets. Les projectiles, heureusement, n'atteignirent point la pirogue. Gobert confère quelques instants avec Dumoutier, se montre aux habitants, les rassure et retourne à son armée dont il ne voulait laisser la direction à personne.
Gobert, dans son court entretien avec Dumoutier, avait compris que ce général n'avait rien de ce qu'il fallait pour répondre aux difficultés de la situation. Revenu au Petit-Bourg, il se hâta de faire partir pour la Pointe-à-Pitre Pelage» qui, depuis le début de la campagne, n'avait cessé de donner des preuves de sa bravoure et de son intelligence des choses de la guerre. Ce chef de brigade n'arriva dans la ville qu'à une heure avancée de la soirée. Dumoutier lui abandonna à l'instant toute la direction de la défense. Pelage mande Duperron, lieutenant quartier-maître, et se fait rendre compte du nombre de soldats que renfermait la ville. Ces renseignements obtenus, il prend la détermination de prévenir Ignace et d'aller l'attaquer dans sa position de Belle-Plaine. En conséquence, il donne l'ordre de dédoubler quelques postes, d'évacuer certains autres, de convoquer ensuite tout ce que la cité comptait d'hommes armés, et de réunir le tout, le lendemain, à trois heures du matin, avec deux pièces de canon, sur la place de la Victoire. A l'heure indiquée, tous ces détachements, partant de points différents pour se rendre au lieu du rendez-vous, imprimèrent un certain mouvement à la ville.
Cependant, dans la même nuit, Ignace avait quitté Belle-Ptaine et s'était approché de la Pointe-à-Pitre. Vers quatre heures du matin, il était, avec son avant-
garde, près du Morne-Méy, c'est-à-dire à la porte même de la ville. Rien ne se serait opposé à ce que cette porte fût franchie. Ignace, entré dans la place, la livrait aux flammes. Son intention à cet égard n'était pas douteuse. Elle dut sa conservation à un heureux hasard. Ignace, rencontrant sur le Morne-Méy une négresse qui sortait de la Pointe-à-Pitre, lui en demande des nouvelles. Cette femme avait vu le mouvement des troupes ordonné par Pelage et leur réunion sur la place de la Victoire. Trois ou quatre cents hommes, s'agitant dans les rues pendant l'obscurité, lui avaient paru une armée. « — Ah ! « Monsieur, s'écrie-t-elle, en joignant les mains, Pelage « est là ; toute la ville est remplie de soldats ! . . . » — « Mais, d'où viennent ces troupes, demande Ignace ? — « Je ne sais pas . . . Probablement elles sont arrivées « par mer. » Ignace, croyant qu'effectivement plusieurs bataillons sont entrés dans la ville pendant la nuit, n'ose pas y pénétrer, rebrousse chemin et va s'enfermer dans le fortin de Baimbridge. Ce fortin était désarmé. Ignace n'y trouva que deux pièces de canon sans affût. Il les monta sur des charrettes.
Un observateur, placé à l'église de la Pointe-à-Pitre, aura, au Sud, la position dominante de Fleur-d'Epée, et, à l'Est, celle de Baimbridge. Entre ces positions, l'intervalle est rempli par le Morne-Méy, le Morne-à-Caille et d'autres mornets formant un groupe. La plupart des vallées de ce groupe étant des marécages, l'accès de la ville de ce côté est assez difficile. Pour se rendre de la Pointe-à-Pitre à Fleur-d'Epée, il existe deux chemins qui contournent, l'un à droite et l'autre à gauche, le groupe de mornets. Le premier suit le littoral : c'est la grande route qui conduit au Gosier et à Sainte-Anne ; le second, passant au pied de Baimbridge et sous son canon, va rejoindre la grande route dans le voisinage de Fleur-d'Epée. L'ennemi, à la suite d'un débarquement, pouvant se rendre maître de la route du littoral, il en résulterait que les communications de la ville avec Fleur-d'Epée seraient rompues, si elle ne restait en possession de l'autre chemin. C'était pour assurer cette possession à tout événement que Victor Hu-
gués avait fait élever le fortin de Baimbridge. Il ne salirait avoir une autre destination.
Baimbridge est distant de la Pointe-à-Pitre d'un kilomètre environ, à vol d'oiseau. Le morne sur lequel il est assis, affectant la forme d'une ellipse allongée, domine tous les monticules environnants. A l'Est, au Sud et à l'Ouest, on y arrive par une montée fort raide ; au Nord, la pente est plus douce. Là, Victor Hugues avait fait creuser un fossé de trois mètres de profondeur sur quatre de largeur. Sur ce fossé était un pont-levis. Un fossé de mêmes dimensions avait été établi au Sud, dans la partie qui bat le chemin. En arrière des fossés, on avait élevé des parapets. A l'Est et à l'Ouest, Baimbridge étant suffisamment défendu par la nature du terrain, on s'était contenté de simples parapets.
Aujourd'hui, cet ancien fortin est devenu la propriété de M. Chauvel, qui l'a transformé en une délicieuse maison de campagne. Les fossés du Sud ont été convertis en caves. Rien n'est comparable à la vue dont on jouit à Baimbridge. En regardant la Guadeloupe, la vue planant sur les deux mers, embrasse toute l'île, depuis Sainte-Rose jusqu'à la, pointe de la Capesterre. A droite, l'observateur a le Grand-Cul-de-Sac, l'horizon, et, pour reposer sa vue, l'Ilet-à-Fajou ; à gauche, et comme à ses pieds, la ville de la Pointe-à-Pitre, le port, et tous ces îlots verdoyants si coquettement semés à l'entrée de la rade ; plus loin, les îles des Saintes et de la Dominique ; plus loin encore, l'horizon.
Ce fut sur ce point culminant que, le 25, la Pointe-à- Pitre, à son réveil, aperçut l'énorme drapeau rouge déployé par Ignace.
Pelage n'avait pas besoin de pousser jusqu'à Belle- Plaine pour rencontrer l'armée des insurgés : il l'avait sous la main. Il se décida à l'attaquer immédiatement, et conçut le dessein d'enlever d'assaut la position de Baimbridge. C'était tenter quelque chose de bien difficile pour ne pas dire d'impossible. Il dirigea son attaque à l'angle formé entre la partie du Sud et celle de l'Ouest. Les soldats, animés par l'exemple de Pelage, arrivèrent jusqu'aux parapets de la redoute. On se fusilla presque
à bout portant. Les deux troupes combattaient de si près que de l'un et l'autre camp ou pouvait se reconnaître et se parler. Ignace, voyant dans les rangs opposés le lieutenant André Romain, son parent, on l'entendit s'écrier : « Voyez ce scélérat : il a le courage de se battre contre moi ! >
Après les plus courageux efforts, Pelage s'apercevant qu'il sacrifiait des hommes inutilement, fit sonner la retraite. Il alla s'établir avec de l'artillerie sur les mornes voisins, et disposa ses forces de façon à empêcher Ignace de s'échapper de Baimbridge. Les canons de Pelage, bien que placés sur des lieux moins élevés que Baimbridge, ne tardèrent pas à faire éprouver aux rebelles des pertes sensibles. Ignace, sentant le danger de sa position, fit plusieurs tentatives pour s'ouvrir un passage. Il fut contraint d'attendre l'issue des événements dans le lieu où il s'était imprudemment renfermé.
Cependant, partant du Petit-Bourg, Gobert s'était mis en marche dès la première aube du jour. Rendu sur l'habitation Paul, il eut à combattre un parti nombreux d'insurgés qui s'y étaient rassemblés pour lui barrer le passage. Il les délogea, les poursuivit et les jeta dans les palétuviers de la Rivière-Salée. Il joignit Pelage sur les trois heures après midi. Le général approuva les dispositions prises par le chef de brigade et les compléta, en faisant placer deux pièces de canon en face du pontlevis. Tous les postes furent doublés. L'artillerie amenée par Gober t» ajoutée à celle qu'on avait déjà, produisit des effets terribles dans les rangs des insurgés massés sur la plate-forme de Baimbridge au nombre d'environ quinze cents, hommes ou femmes. A six heures du soir, le pont-levis est abattu ; malgré un feu très-vif de mousqueterie, les soldats pénètrent dans la redoute, culbutent les noirs et en font un horrible carnage. Ignace et sa troupe, voulant fuir du côté opposé, sautent par dessus les parapets ; mais les lieux par lesquels ils tentent de s'échapper étant gardés, ils n'évitent la mort d'un côté que pour la recevoir de l'autre, ou pour être faits prisonniers, ce qui n'était que la mort retardée de quelques heures.
On compta six cent soixante-quinze morts et deux cent cinquante prisonniers. Les autres insurgés avaient pu, à la faveur de la nuit, se dérober aux poursuites et gagner les palétuviers. Ignace était parmi les morts. Il avait reçu au visage un coup de feu à bout portant. Cette circonstance fit que l'on se demanda si, jusqu'à la fin, faisant toujours face à l'ennemi, il s'était défendu avec courage, ou bien si, voyant que tout était perdu, il ne s'était pas brûlé la cervelle, afin de n'être pas pris vivant. Quoi qu'il en soit, il était tellement défiguré qu'on ne put le reconnaître, entre les morts, que par ses épaulettes d'officier supérieur et par ses pieds, qui présentaient chacun cette singularité de deux doigts joints, collés n'en formant qu'un seul.
Ainsi périt Ignace, l'instigateur, l'auteur principal de la révolte du 21 octobre. Né à la Pointe-à-Pitre, simple charpentier, la révolution l'avait saisi dans cette position infime pour l'élever au grade de capitaine de grenadiers. Son ambition n'était pas satisfaite. Il rêvait un ordre de choses à la tête duquel il marcherait l'un des premiers. Il laissa percer son irritation et son chagrin, en voyant inaugurer une ère nouvelle, dans laquelle, chaque chose étant mise à sa place, on ne pouvait plus espérer d'arriver d'un bond au plus haut degré de la puissance et du commandement. Il s'était pourtant résigné. Mais, le soupçon descendant dans son esprit que les droits acquis par les hommes de sa race étaient en péril, il ne se contint plus. Il se révolta d'abord contre Lacrosse, dans la pensée que ce Capitaine-général n'agissait que d'après ses propres inspirations ; et, lorsqu'il crut que la France était dans les mêmes sentiments, il se révolta contre la France, entraînant dans sa folle entreprise tous les hommes de couleur qu'il put séduire et une foule de noirs. Il osa songer à soustraire la Guadeloupe à la domination de la métropole, et à faire de la colonie un état à part dont il serait l'un des chefs. Pour arriver à ses fins, il excita toutes les mauvaises passions, poussa à tous les crimes. Ignace était un brave et brillant officier, mais on ne trouve dans sa vie aucun de ces actes qui intéressent, qui appellent sur leur auteur un sentiment
de pitié ou de regret. Son ambition seule apparaît, et elle entraîna pour tous des maux cruels. Le mal qu'il fit aux blancs dans leur fortune et dans leurs personnes fut grand sans doute, mais il attira sur les hommes de couleur un mal plus grand et plus durable. Voyant quelques-uns d'entre eux se mêler à ses cruautés, et plusieurs partager ses idées d'indépendance, on supposa que tous nourrissaient les mêmes sentiments. On se crut en droit d'exercer des représailles terribles. Des excès provoquèrent des excès. Avant la révolte d'Ignace, il n'est pas permis d'en douter, c'était chose arrêtée que de replacer les colonies sous le régime qui les régissait avant 89, mais cette révolte fut un prétexte pour marcher plus ouvertement dans la voie que l'on voulait suivre.
Les deux cent cinquante prisonniers faits à Baimbridge furent conduits à la Pointe-à-Pitre. Le lendemain, on fusilla sur la place de la Victoire cent de ces infortunés. Le 27, les cent cinquante restant furent menés au lieu dit Fouillole. Là, placés sur le rivage, à la lame, ils furent fusillés. Les vagues emportèrent au large leurs cadavres.
Le général Boudet, envoyé à la Guadeloupe par Leclerc sur la demande du Gouvernement provisoire, arriva à la Pointe-à-Pitre le lendemain de l'exécution faite à Fougniol.
Dans sa lutte contre Ignace, Pelage mérita que Richepance écrivit dans un rapport au ministre : « Le chef « de brigade Pelage a continué, pendant cette action, « à donner des marques d'un courage qui tient de l'hé- « roïsme. »
La nature aux Antilles